MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

lundi 1 juin 2015

RUSSIE: DES QUELQUES MAUVAIS GARNEMENTS RUSSES

 JUIN 2015
Pas de conférences au babillard ce mois-ci, mais des tournages pour une série d'émissions pour la télévision! 

Depuis que j'ai intégré l'outil de traduction Google sur mon site (voir ci-contre à droite), j'ai une surprise. Le plus grand nombre de mes lecteurs est au Canada, mais tout juste derrière, et pas très loin, se trouvent deux pays inattendus, d'autant plus inattendus que ce sont des «frères en chicane»: l'Ukraine et la Russie! Alors je salue mes lecteurs et lectrices de là-bas en espérant que vous vous réconcilierez rapidement.
En Janvier 2013, j'avais écrit un article doux-amer sur Vladimir Poutine qui me semble l'un des politiciens les plus, comment dire?, intéressants de notre temps. Je récidive aujourd'hui, en passant de la politique vers la musique, parce que, que voulez-vous, j'aime la Russie qui est, avec l'Irlande, le pays que je rêve de visiter un jour.
http://www.antoine-ouellette.blogspot.ca/2013_02_01_archive.html

Hercule
Les travaux d'Hercule Poutine!
Source de la photo: http://www.lapresse.caphotosinternational2014100712-12886-le-demi-dieu-poutine-a-62-ans.php#914969
Vladimir «Hercule» Poutine combat l'Hydre des pays
ayant sanctionné la Russie. La tête de droite
représente le Canada! 
Lors d’une conférence, quelqu’un m’a demandé : «Monsieur Ouellette, qu’est-ce qui vous rire?». J’ai beau m’attendre à toutes sortes de questions, certaines déstabilisent un peu! J’avoue préférer le sourire au rire. J’ai le fou rire rare. Ce qui me fait rire? Certains films, de Woody Allen par exemple – je sais que d’autres ne goûtent pas cet humour. Aussi, des événements imprévus et incongrus, comme ce jour de l’automne dernier alors que je travaillais en bibliothèque et où un jeune homme s’est présenté à moi flambant nu, sauf ses sandales. Je vous jure que c’est vrai! Je n’aime pas l’humour de nos humoristes : je souris à peine, alors j’ai cessé de les écouter. Je n’aime pas l’humour bête et méchant, ni l'humour politique trop facile.
Vladimir «Hercule» Poutine combat les terroristes.
Par contre, j’ai beaucoup ri de ces œuvres comme celles ci-contre. Ça, c’est vraiment drôle! Une exposition d’œuvres d’art en hommage aux 62 ans du président Vladimir Poutine tenue en Russie il y a peu. L’une d’elles, en douze tableaux, représente Monsieur Vladimir en Hercule effectuant ses fameux douze travaux, le tout illustré dans le style de l’art grec antique. J’ai ri toute la journée d’un rire joyeux! Vous allez me dire : «Mais Antoine, c’est de la propagande! Poutine est un vilain dictateur». Que vos jugements sont durs et conventionnels, mes amiEs! Peut-être que c’est de la propagande, ou de la «communication» comme on dit plutôt dans les «vraies démocraties», mais avouez que c’est fait avec esprit quand même! Et puis, dictateur, c'est un peu abusif. En québécois, on dirait que c'est «un politicien qui met ses culottes». Ah oui, il y a la question des droits de l'Homme. La Russie fait-elle si mal? Il y a tant d'ambiguïté sur cette question que je ne peux lui jeter la pierre. Par exemple, mon pays, le Canada, respecte honorablement les droits de la personne en ses frontières. Pourtant, lui qui a sanctionné la Russie, il est beaucoup moins regardant lorsque ses intérêts économiques sont en jeu ici ou là ailleurs dans le monde. Je vous suggère cette lecture édifiante:
http://www.congoforum.be/upldocs/EBOOK%20FRan%C3%A7ais%20Noir%20Canada%20Pillage%20corruption%20et%20criminalit%C3%A9%20en%20Afrique%20Al_.pdf
À noter que ce livre a été interdit au Canada, eh oui. Mais pas par de la censure franche. Il faut sauver les apparences! Plutôt via une poursuite bâillon:
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Poursuite_strat%C3%A9gique_contre_la_mobilisation_publique
Droits de l'Homme: pourquoi donc personne ne veut d'une enquête internationale indépendante sur le financement de l'islamofascisme? Élément de réponse: 40% des armes saisies au groupe Boko Haram proviennent d'un pays d'Europe de l'Ouest qui les lui a vendues. Au début 2015, la Russie a d'ailleurs intercepté un avion-cargo qui allait livrer des armes lourdes à Boko Haram, à nouveau fournies par ce même pays dont je vous laisse le plaisir de découvrir l'identité. Les armes ont finalement servi à lutter contre Boko Haram, grâce à la Russie, la Russie qui aide, discrètement mais efficacement, des pays africains contre ce groupe. Comparez avec les résultats pathétiques de la coalition menée par les États-Unis contre État islamique: on voudrait aider ce dernier groupe en préservant les apparences qu'on ne s'y prendrait pas autrement... 
Autre point intéressant. L'Occident souhaite que l'opposition, que Monsieur Poutine musellerait, le détrône. Or l'opposition officielle, le second parti dans les suffrages électoraux, ce n'est aucun des chéris de l'Occident, c'est... le Parti Communiste! Parti qui propose rien de moins que la «restalinisation» de la Russie. Les États-Unis adoreraient! 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_communiste_de_la_F%C3%A9d%C3%A9ration_de_Russie
Site officiel:  http://kprf.ru/
Pour voir la composition réelle du parlement russe:
http://fr.sputniknews.com/points_de_vue/20150310/1015087914.html

«La vie serait ennuyante sans les rumeurs» (Vladimir Poutine)

Remarquez que Monsieur Poutine n’est certainement un homme ni parfait ni super empathique. Probablement pas un saint non plus (mais connaissez-vous beaucoup d’autres politiciens qui le sont ou qui font une retraite quasi annuelle dans un monastère? – peut-être était-ce là qu’il est mystérieusement «disparu» en mars dernier). Pour ce que j’en sais, je trouve ses politiques en matière d’environnement déplorables. Fait qui ne me console pas, elles sont étrangement semblables à celles du Canada qui accumule les Prix Fossile et qui fait surveiller par la Gendarmerie royale les groupes «anti-pétrole»!  
http://www.equiterre.org/taxonomy/term/1034/all  
Source de la photo: httpwww.medias-presse.infola-cote-de-
popularite-de-vladimir-poutine-toujours-au-plus-haut15485
Tout ne va pas pour le mieux dans sa Russie: sida et toxicomanie semblent faire des ravages. Certains croient que Monsieur Vladimir se ferait botoxer: son visage a en effet changé, et d'une manière apparemment artificielle, ce qui fait dire à ses détracteurs que sa Russie paraît aussi figée que son visage. Mais la Russie n'est pas si figée, et ce pourrait aussi être l'effet d'un (trop) généreux maquillage: Monsieur Vladimir fait travailler fort les maquilleuses avant de passer à la télé, à ce qu'on raconte. Chercherait-il à se montrer «immortel» et peu disposé à quitter un jour le pouvoir? C'est le péché de bien des politiciens: en venir à se croire indispensables à leur pays, comme Nicolas Sarkozy, les Clinton (adeptes du Botox, paraît-il) ou les Bush. Mais est-ce le cas de Monsieur Vladimir? Il n'a tout de même que 62 ans: Madame Clinton, elle, se présente pour un premier mandat présidentiel à 68 ans... «Allons, Monsieur Vladimir, un homme fort n'a pas peur des petits signes de l'âge!»
Il est vrai qu'à peu près tout ce qui se dit et s’écrit sur Vladimir Poutine en Occident est contre lui. Il circule tant de «légendes urbaines» à son sujet qu’il est presque impossible de discerner le vrai du faux. Toute l’actualité russe est ici commentée en termes paranoïaques : on voit de sombres complots du Kremlin partout… La palme revient certainement au politicien britannique Simon Parkes qui affirme sérieusement que des Extra-terrestres soutiennent et conseillent Monsieur Poutine!
http://fr.sputniknews.com/insolite/20150226/1014909585.html
J'accorde une grande mention de déshonneur à cet organisme états-unien qui a récemment soutenu que Monsieur Vladimir est autiste dans le bût de le discréditer. Chocolat! Je réplique à ces drôles avec un clin d'oeil: si jamais Monsieur Poutine est vraiment autiste, amiEs de Russie, transmettez-lui mon invitation à devenir membre d'Aut'Créatif ;) En passant, il est presque certain que le président des États-Unis Thomas Jefferson était autiste, homme très excentrique issu d'une famille d'excentriques.
www.autcreatifs.com
À lire pour un autre regard sur Monsieur Vladimir
Plus prosaïquement, dans un article du journal La Presse (14 février 2015), Monsieur Vladimir a été promu «ancien patron des services secrets»! Or l’emploi qu’il a effectivement occupé au KGB était un emploi de bureau de type fonctionnaire. Pas d’espionnage, pas d’interrogatoires «musclés» de dissidents: que des rapports écrits qui n’étaient même plus lus par ses supérieurs pour cause de déroute du système soviétique. C’est ce que démontre le livre récent de Frédéric Pons, un des rares à donner un portrait nuancé du politicien et dont je vous recommande la lecture (voir ci-contre). 
Alors qu’il est détesté en Occident, à l’aveugle, comment expliquer que tant de Russes soient satisfaits de son travail, son taux de satisfaction étant à 84% en février dernier?

Il ne doit pas tout faire si mal! 

La Russie d'aujourd'hui, c'est aussi l'actrice Evelina Bledens qui a choisi de
garder son enfant trisomique qu'elle considère comme un don du Ciel, ce qui
lui vaut une réputation de sainteté. Source de la photo:
Au départ, diriger la Russie est probablement la tâche politique la plus complexe qu’il est sur Terre. Imaginez un peu. Diriger la Russie, c’est veiller au bien vivre ensemble de quelques 150 ethnies installées là de longue date; des cultures très variées, avec leurs coutumes particulières, leurs systèmes de valeurs, et qui pratiquent plusieurs religions. Saviez-vous qu’encore aujourd’hui certains de ces peuples vivent en nomades comme il en va depuis des siècles (sauf qu’ils ont probablement des téléphones portables)? Et que le gouvernement russe accepte entièrement ce fait sans chercher à les sédentariser? Cela dans le plus vaste pays sur Terre qui possède des frontières communes avec pas moins de 16 autres pays : la Russie s’étend de l’Europe occidentale jusqu’au Japon auquel elle touche presque; du Sud au Nord, elle va de la Mer noire jusqu’à l’océan arctique; elle a une longue frontière avec la Mongolie et la Chine. Ses villes les plus connues, Moscou et Saint-Pétersbourg, ne sont que deux points dans l’extrême-ouest de cette immensité. Si ce n’était que cela! 
La Russie d'aujourd'hui, c'est aussi Elena Gagarina, directrice
des musées du Kremlin, qui s'est méritée la Légion d'honneur
de la France en février dernier. 
Ajoutons ceci : lorsque Monsieur Vladimir devient président en 2000, il est à la tête d’un pays exsangue et gangréné de corruption : c’est sous Boris Eltsine, dans les années 1990, que la corruption a fleuri, avec la bénédiction des puissances occidentales, mais remarquez qu’elle se portait déjà fort bien sous les Communistes…; un pays qui sortait de 73 ans d’une dictature laïque et violemment athée (cautionnée par une meute d’«intellectuels progressistes» occidentaux; et non, l’athéisme ne garantit pas les droits humains, loin de là : vous êtes bien drôles de croire à ça!), cela suivi de 10 ans de laisser-aller total. Un pays totalement déstructuré, avec des lois que plus personne ne peut appliquer, sinon la loi de la jungle capitaliste la plus débridée, avec la bénédiction de l’Occident converti au néolibéralisme. Chaque année, le nombre de décès dépasse celui des naissances, et le nombre d’avortements dépasse celui des naissances…

Avouez quand même que reprendre et redresser cela n’est pas du tout cuit d’avance. En 1999, Monsieur Poutine écrivait un texte sur l’état de la Russie, reproduit intégralement dans le livre de Frédéric Pons : une analyse lucide, sans aucune complaisance, doublée des balises pour un ressaisissement. 
La Russie d'aujourd'hui, c'est aussi l'athlète paralympique Alena Kaufman,
5 médailles dont 3 d'or à Sotchi. Les jaloux ont déclaré que les athlètes
paralympiques russes étaient des militaires...
http://fr.ria.ru/sotchi2014_mm/20140317/200739542_7.html
Alors, ses bons coups? Dès sa prise du pouvoir en 2000, il a rétabli les services sociaux, pour le bien de millions de ses concitoyens… Il a présidé à la restauration de nombreux bâtiments patrimoniaux (musées, églises, Bolchoï, etc.) que les soviétiques avaient soit détruits soit laissés décrépir… Il a passé des lois pour améliorer le sort des personnes handicapées (là encore, complètement délaissées ou enfermées dans de sinistres hospices sous les soviétiques : «Il n’y a pas d’handicapés en URSS!», affirmait-on. La vérité? 10% de la population russe vit en situation de handicap); au point que la Russie a outrageusement dominé les jeux paralympiques de Sotchi – et non, ce n’étaient pas que d’anciens militaires russes qui y participaient!... Il a obtenu que la Syrie détruise ses stocks d’armes chimiques… D’un point de vue russe, il a rapatrié la Crimée, qui avait été russe depuis le 18e siècle sauf son annexion à l’Ukraine dans les années 1950 du fait des soviétiques. La Russie est quasi exemplaire en matière d’interculturalisme : ses quelques 150 ethnies vivent somme toute en harmonie… Tout en étant une société très urbanisée, la Russie a réussi à se réconcilier avec sa tradition spirituelle et à la revaloriser, ce qui est loin, très loin d'être le cas du Québec par exemple... Monsieur Vladimir n’est donc pas un homme sans convictions. Quoi que l’on dise contre lui, il a réellement à cœur son pays, et il le défendra bec et ongles.


Mon chef d’orchestre préféré : Evgueni Svetlanov

Monsieur Svetlanov dirigeant avec feu!
Source de la photo:

Parlant de méchants Russes mais en passant à la musique… La musique de la Russie constitue un legs exceptionnel au patrimoine de l'humanité, que ce soit ses musiques traditionnelles (folklores), son répertoire romantique (19e siècle), sa musique sacrée ou son répertoire soviétique (passionnant et encore sous-estimé). Lorsque j’écoute de la musique, c’est l’œuvre que j’écoute bien davantage que l’interprétation qui en est donnée. En matière d’interprétation, j’ai mes goûts, mais souvent une version honnête d’une œuvre me procure plus de bonheur qu’une version dite de prestige. Cela dit, il est quelques exceptions d’interprètes que j’aime particulièrement. Parmi ceux-ci un chef d’orchestre : Evgueni Svetlanov (1928-2002). Monsieur Evgueni (svp lâchez-moi les «maestro»!) a dirigé l’Orchestre symphonique d’État de l'URSS (à Moscou; rebaptisé Orchestre symphonique de la fédération de Russie après la dislocation de l’URSS) à partir de 1965 et pour pas moins de 35 ans. 
Après tant d’années et des tournées triomphales à travers le monde, Monsieur Evgueni a été forcé d’abandonner son poste, renvoyé par le ministre de la Culture de Russie, Mikhaïl Chvydkoï. On lui reprochait notamment de donner trop de concerts hors de Russie. Et puis, on n’en avait plus que pour les jeunes loups comme Valeri Guerguiev… Malgré cela, les Moscovites parlent encore aujourd’hui de l’Orchestre Svetlanov plutôt que de celui de la Fédération de Russie. Monsieur Evgueni a réalisé plus de 2000 enregistrements au fil des ans, dont plusieurs pour son Anthologie de la musique symphonique russe, une somme colossale éditée par la maison Melodiya. Je ne dois pas être seul à admirer son style puisque nombre de ses enregistrements ont été constamment réédités même en Occident, par Warner, Testament, ICA, Brilliant… Mais à tout seigneur tout honneur, c’est Melodiya, de Russie, qui publie les plus belles rééditions. 
Le logo de Melodiya. http://melody.su/en/ 
Le son Melodiya est très typé : une prise de son un peu dure mais pas désagréable du tout, et une grande présence qui nous met au cœur de l’orchestre; cela pour un son d’orchestre et un style de direction eux aussi très typés  - avec des trompettes tranchantes caractéristiques et une palette à la fois sombre, très souple et colorée; une direction musclée, sans sentimentalité mais aussi pleine de raffinement : Monsieur Svetlanov adorait la musique française qu’il programmait beaucoup à ses concerts. Il y a là un engagement total tant de l’orchestre que de son chef : prise de son et jeu collectif rendent jusqu’à l’âme des musiques abordées. Même les Symphonies de Scriabine deviennent enthousiasmantes, ce qui est un tour de force! Je ne peux le confirmer, mais je crois que ces disques ont été réalisés en de longues prises avec très peu de montage, ce qui conserve l’élan naturel de la musique. Certains diront que tout n’est pas toujours parfaitement propre mais, franchement, il y a tellement de musique là comparé aux produits aseptisés que sont trop souvent les disques classiques que je ne m’en plains pas – on dirait maintenant que tous les orchestres sonnent pareils et que plus aucune maison de disques n’a un son distinctif : parlez-moi plutôt de Melodiya ou de la Tchèque Supraphon! Ici, les «microdéfaillances» sont elles-mêmes pleines de musique. Par exemple, dans un passage du Scherzo de la Symphonie #2 de Kalinnikov, les cors, à découvert, ne sont pas objectivement parfaits, mais je ne peux imaginer ce passage différemment tant c’est génial!




Monsieur Svetlanov et Tchaïkovski

Deux coffrets sont parus fin 2014 qui sont autant de merveilles. Tout d’abord, les symphonies de Tchaïkovski (les six numérotées et la symphonie Manfred, un joli coffret de 5 CDs). Il s’agit de l’intégrale réalisée en 1967, enregistrée par un génie d’ingénieur du son, Alexander Grossman, et non celle faite dans les années 1990. J’avoue ne jamais avoir entendu mieux. Monsieur Evgueni et ses musiciens sont toute fougue, mais aussi toute subtilité : les passages mystérieux de ces œuvres sont transcendants. Et ces couleurs instrumentales inimitables font merveille d’un bout à l’autre du coffret : ces violonistes qui savent varier à l’extrême le timbre de leurs instruments, ces clarinettes avec un registre grave superbe, ces cornistes encore une fois géniaux (le solo du mouvement lent de la Symphonie #5 est divin!). Mieux : les carrures métriques très régulières de ces œuvres (le «classique» Haydn est plus irrégulier que le «romantique» Tchaïkovski) sont négociées avec une souplesse dans les tempos qui les fait oublier au profit du flux énergétique, de l’évidence de la progression. Du très grand art. La Symphonie Manfred, qui passe pour une œuvre «inégale», se révèle au contraire comme une création complexe mais emballante. Ces disques nous font apprécier le don mélodique exceptionnel du compositeur (il me semble qu’il faudra attendre le duo Lennon – McCartney pour en retrouver un semblable), mais aussi ses innombrables trouvailles orchestrales (le Scherzo de la Symphonie #4 avec les cordes jouant uniquement pizzicato, sans archet; les touches des cors bouchés dans la Valse de la Symphonie #5 – décidément géniaux ces gars-là!), de même que la beauté du contrepoint, une qualité rarement soulignée chez Tchaïkovski, et pourtant!, comme par exemple le fugato annonçant Bartók dans le Finale de la Symphonie #1, un passage superbement rendu ici.


Monsieur Svetlanov et Rimski-Korsakov

Le second coffret (4 disques) est consacré à Nicolaï Rimski-Korsakov. Si les deux compositeurs ont vécu grosso modo à la même époque et s’ils illustrent tout deux le style symphonique romantique russe, leurs mondes musicaux sont très différents. Celui de Rimski-Korsakov me semble être d’une nature plus subtile. Dans les œuvres de Tchaïkovski, les silences sont le plus souvent pesants, tendus : une absence, une attente dramatique; chez Rimski-Korsakov, les silences sont poétiques, délicats. L’orchestration de Tchaïkovski est plus massive et pleine (là encore, une certaine frayeur devant le silence); celle de Rimski peut être très sonore, mais elle recourt plus souvent à des textures légères rappelant la musique de chambre. Le pathos de Tchaïkovski, ses outrances théâtrales, semble étranger à son collègue qui privilégie une expression épurée que certains jugeront peut-être moins viscérale. L’univers de Rimski est amoureux de la femme (Antar, Shéhérazade), alors que la femme n’était pas trop l’affaire de Tchaïkovski… Rimski-Korsakov réussit ses «pièces courtes» (le disque 3 leur est consacré), ce qui n’est pas si facile : il crée un monde complet en quelques minutes, alors que plus souvent qu’autrement les pièces brèves se répètent ou s’achèvent alors que l’auditeur pouvait croire qu’elles pourraient se poursuivre comme si tout n’avait pas été dit.

Rimski-Korsakov est un musicien du voyage (ce que n’est pas l’autre). 
Rimski-Korsakov. Source: Wikipédia
Ses œuvres sont comme de la World Music en version 19e siècle! Il fait usage abondant de gammes modales (dont des échelles à 8 sons au lieu de 7) et du folklore russe, mais aussi, et entre autres, de Serbie (Fantaisie sur des thèmes serbes), d’Asie centrale ou d’Espagne : malgré les réussites de quelques Français (Bizet, Chabrier, Debussy, Ravel), son Capriccio espagnol est peut-être la meilleure œuvre que l’Espagne a inspiré à un non Espagnol. Oublions la popularité de cette œuvre pour en apprécier la génialité. La quatrième section est unique : après des fanfares étranges s’enchaînent des cadences où un instrument soliste n’est «accompagné» que par une percussion : violon sur fond de roulement de caisse claire, flûte sur roulement de timbale, clarinette sur cymbale suspendue, harpe sur triangle. Je ne connais rien de semblable pour l’époque… Cela vient probablement de sa carrière d’officier de la marine : «en 1862, Rimski-Korsakov effectue une campagne de trois ans autour du monde, à bord du clipper Diamant, qui l’emmène en Angleterre, aux États-Unis, au Brésil, en Espagne, en France et en Italie. «En décembre 1865, Balakirev dirige la création de sa Première Symphonie, qui remporte un vif succès. Le compositeur apparaît sur la scène en uniforme (selon les règles de la marine, même s'il n'est pas en service, un officier se doit de le conserver) pour recevoir les applaudissements de la foule. Le public manifeste une grande surprise à la vue de ce militaire, se demandant comment un tel personnage a pu composer une telle œuvre» (Wikipédia). Son poème symphonique Sadko est d’ailleurs inspiré par les aventures d’un marin. D’une durée de 18 minutes, Skazka est un voyage imaginaire. La partition est précédée de ces mots de Pouchkine qui ne débouchent que sur la musique : «Dans ma mémoire, je garde un conte. Et maintenant, je vais raconter ce conte au monde entier». À nous d’imaginer! Et quelle musique! Comment se fait-il qu’une telle pièce ne soit jamais programmée? Quel gaspillage…


Encore une fois, Monsieur Svetlanov excelle ici et démontre une connaissance approfondie de cette musique. Sa version de Shéhérazade n’est pas confortable : il y plane comme une sourde menace… Et pour cause: le sultan Shahryar a la réputation de tuer chacune de ses épouses après leur première nuit! La princesse Shéhérazade sauve sa vie en lui racontant des contes fantastiques (Les contes des mille et une nuits). L’orchestre d’URSS est extraordinaire. Un seul exemple : à 0’13 du début du Capriccio espagnol, le clarinettiste joue son brillant solo avec une couleur absolument inouïe, plus populaire que classique : plus personne ne joue ainsi dans les orchestres, malheureusement!

L'Almaz de la marine russe sur lequel Rimski-Korsakov a servi
(Wikipédia)

Rimski-Korsakov a consacré une grande part de sa création à l’opéra (une quinzaine de partitions, encore trop peu jouées). Mais le présent coffret n’inclut pas les suites tirées de ses opéras. Il ne contient pas non plus ses œuvres concertantes : j’espère qu’un jour une maison de disque les réunira sur un CD, parce qu’elles sont étonnantes – il y a notamment un concerto pour trombone (rareté au 19e siècle) avec orchestre militaire (autre rareté!). Les Symphonies 1 et 2 sont enregistrées en concert, avec quelques petites toux ici et là, mais rien de bien dérangeant. Pour moi, la révélation du coffret est la Troisième Symphonie. Voilà une œuvre qui a mauvaise réputation : on la dit sèche, intellectuelle, avec trop de staccatos. Elle n’a pas été bien reçue à sa création, et Tchaïkovski lui a consacré une critique poliment venimeuse… Rimski-Korsakov n’écrira plus de symphonies, quoique Shéhérazade pourrait être considérée comme sa Quatrième. Et voici Monsieur Svetlanov! Que dire mes amiEs? Le ravissement total. Et même dangereux : je n’ai pu résister à l’écouter en boucle un soir, ce qui m’a mal fait dormir! Une œuvre d’une intelligence supérieure et d’une beauté transcendante. Un vaste premier mouvement de tempo modéré à la forme d’une grande liberté : oui, il y a une architecture solide, oui le courant mène à un sommet situé au 3/5 (au nombre d’or), mais c’est aussi une «forme par instants», un kaléidoscope qui annonce Jeux de Debussy – d’ailleurs à l’écoute de ce coffret, on se rend compte à quel point la musique impressionniste française doit à la musique russe (c’en est presque indécent par moment). Et le Scherzo, avec ses rythmes à 5 temps, sa section centrale avec une mélodie sinueuse, presque hors tonalité, mais envoûtante; puis le retour du tempo vif où se combinent la musique initiale avec des phrases au rythme plus lent issues de la section centrale: une extraordinaire polyphonie polyrythmique. Wow! Le mouvement lent qui suit, d'une tendresse supraterrestre est, à nouveau, une forme à la fois solide et une «forme par instants» peu prévisible, qui esquisse ici quelques pas de valse ou, là, fait entendre le fantôme inquiétant de l'ami Modeste Moussorgski... Une oeuvre ratée, ça?! Plutôt l'une des plus belles symphonies romantiques russes, et certainement la plus fascinante.



Et chez Brahms

Warner a réédité l’intégrale Svetlanov des symphonies de Gustav Mahler (pas Melodiya encore), et certains ont été déçus. Je ne l’ai pas écouté. Mais c’est d’abord pour la musique russe qu’il faut écouter ce chef, un répertoire d’ailleurs exceptionnel : voyez par exemple Haschich (oui c’est bien le titre!), une extraordinaire pièce symphonique de Liapounov. Pour Mahler, je ne sais pas, mais l’intégrale des symphonies de Brahms, elle, compte parmi les meilleures. Je cède la parole à un chroniqueur : «Il est clair que ces disques ne s’adressent guère aux tenants de la tradition allemande, ni viennoise, ni hongroise, ni toscaninienne, ni aucune autre parmi celles qu’acceptent nos académies. Et pourtant, ces musiciens ex-soviétiques y vont de tout leur cœur et de toutes leurs forces, ne nous refusant rien, à commencer par les reprises. Un Brahms grandiose et pathétique, divinement joué (ce cor, cette flûte à découvert, à nu! Les trombones –indécents!), d’une mâle vigueur, fracassante, supersonique. Les uns diront que jamais Brahms ne fut plus proche de Tchaïkovski (c’est faux!), d’autres goûteront le paradoxe, mais gare à celui qui aura connu son Brahms par Svetlanov, le Barbare dans le jardin : ces excès-là vous marquent à vie. Quel viol!» (Jean-Charles Hoffélé et Piotr Kaminski, Les indispensables du disque compact classique, Fayard). J’ajoute : non, il n’y a pas là d’excès, de provocation, d’«à soir, on casse la baraque!». Pas du tout : il n’y a qu’un véritable engagement. De la vie quoi. Qui manque trop souvent ailleurs où on «esthétise», on s’écoute jouer, on «prestige», on gomme toute aspérité, on embaume un cadavre. 


Je termine en mentionnant tout de même un petit point technique. Il m’est arrivé que mon lecteur ne parvienne pas à faire se succéder deux plages consécutives sur mes disques Melodiya. C’est rare, mais je ne sais pas si c’est mon appareil qui est en cause ou les disques eux-mêmes. Par contre, aucun problème lorsque je les fais jouer sur ordinateur.
Si vous n’arrivez pas à trouver ces coffrets chez les disquaires, essayez en ligne. Je suggère ces deux sites :