MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

lundi 2 novembre 2015

SYMPHONIES SACRÉES, OPUS 48 (Deuxième partie)

BABILLARD 

Un cor anglais. En fait, un hautbois alto
La série télé L'Autisme autrement est toujours en cours de diffusion, sur MATV. En juin dernier, j'ai tourné 12 chroniques pour cette série conçue par Marie Josée Cordeau et réalisée par Josée Labonté. Il y a plusieurs heures de diffusion. Vous trouverez l'horaire sur: matv.ca/sorel-tracy

En octobre, j'ai terminé l'édition de deux de mes pièces, avec mes copistes. Il s'agit de Roseraie, pour hautbois, alto et petit ensemble (2 clarinettes, trompette, contrebasse, piano et percussions métalliques) et de Roseaux, sorte de concerto pour cor anglais et orchestre de chambre (cordes, piano et percussion). Les partitions et le matériel seront disponibles d'ici peu au Centre de musique canadienne. 
http://cmcquebec.ca/

SYMPHONIES SACRÉES, DEUXIÈME LIVRE, 
OPUS 48 (Suite et fin)


Dans cet article, je continue la visite guidée du Deuxième Livre de mes Symphonies sacrées, un cycle de sept motets pour chœur a cappella que j’ai composé en 2015, mon opus 48 et ma première œuvre soreloise. Si vous avez manqué le premier article, paru en octobre, voici le lien :
http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2015_10_01_archive.html

Préambule extrasensoriel
Les personnes autistes montrent des perceptions sensorielles inhabituelles. Ce fait est maintenant reconnu par la science et ces perceptions figurent désormais parmi les critères de l'esprit autistique. Il s'agit là d'un acquis tout récent, qui résulte de la prise de parole des personnes autistes elles-mêmes. Dès les premiers livres de témoignage écrits par des autistes, ces perceptions occupaient une place centrale.
Plus les personnes autistes ont parlé de leur expérience, plus il devint clair que ces perceptions inhabituelles figuraient dans leur domaine commun. Évidemment, la vision de l'autisme comme étant une pathologie a fait en sorte que les spécialistes se sont mis à décrire ces perceptions comme étant des «problèmes» ou des «anomalies»! Mais tel n'est pas le cas. En ce qui me concerne, j'ai un bon contact avec la réalité (enfin, je crois!) mais j'ai toujours vu le monde comme en partie irréel, comme si ce que nous en percevons n'en représentait qu'une partie, une faible partie - ce sentiment est très fort en moi depuis ma petite enfance. Depuis, j'ai appris en chimie que la grande partie des atomes est constituée non de matière mais de «vide», et que la plus grande portion de l'univers serait constituée d'«énergie noire» et de «matière noire» - énergie et matière qui ne peuvent pas même être détectées, pour le moment du moins, et à propos desquels les physiciens se posent des tas de questions. 
Ceci n'a rien à voir avec l'ésotérisme: c'est vraiment de la physique contemporaine. La matière «ordinaire» ne représenterait que 4.9% de l'univers. La matière noire compterait pour 26.8%, et l'énergie noire pour 68.3%. Alors quand j'entends des politiciens démagogues tenter de me faire des à-croires sur ce qu'ils présentent comme «la vraie vie», je m'amuse beaucoup - et je ne vote surtout pas pour eux.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mati%C3%A8re_noire
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89nergie_sombre
Claude Monet: Cathédrale de Rouen
Donc ma perception est exacte et lucide: nous ne percevons effectivement qu'une petite partie du monde. Quant aux personnes autistes, je me demande jusqu'où nos perceptions peuvent aller, jusqu'où elles pourraient aller ou être développées... Je suis convaincu que bien des chamans étaient autistes. Alors, si on me demande si je crois en Dieu, je réponds oui, et je ne vois vraiment pas pourquoi il n'existerait pas. Même chose pour les Anges: pourquoi donc n'existeraient-ils pas? C'est comme matière et énergie noires pour les physiciens: ils ne les détectent pas, mais sont convaincus qu'elles existent. En matière divine, il y a eu des points de passage avec notre monde matériel, dont la venue du Christ, Dieu parmi nous. Cela dit, je n'ai pas eu l'occasion de voir Dieu avec mes sens et mon intelligence matérielles - peu de gens en ont d'ailleurs eu l'occasion, comme Moïse. Mais je sens de manière intense que nous ne percevons pas tout, et loin de là.


4. Ad celebres.  
Motet en forme de monodie rythmée, pour chœur mixte, avec accompagnement ad libitum de tambour à cadre et tambour de basque. Durée : c.2’30 / Niveau de difficulté : 3 ou 4. 
Je dirige Grégoria, en plein air, au centre-ville de Montréal.
Cette pièce a une drôle d’histoire et c’est la seule du présent livre qui a déjà été chantée, et plusieurs fois même! Texte et mélodie proviennent d’un manuscrit anonyme du 12e siècle : il s’agit d’une séquence en l’honneur de l’Archange saint Michel. Mon ami Mario Lord l’avait transcrite, et je l’avais rythmée à ma manière : un rythme ternaire affirmé. Lorsque je dirigeais du chant grégorien avec l’Ensemble Grégoria, ce fut un de nos hits, sans blague! Je l’avais fait chanter aussi à un groupe d’étudiants universitaires. Mais seuls nous pouvions vraiment décoder la partition, alors mon travail de 2015 a été de tout préciser et clarifier. C’est la plus simple à chanter des pièces de ce Deuxième Livre. Du moins, je le crois. Mais c’est une monodie : il n’y a pas d’harmonie, d’accords, d’accompagnement. Que la mélodie. Comme dans une bonne partie du répertoire médiéval. Cela signifie que les fausses notes ne peuvent pas être cachées! Il s’agit d’une séquence, une forme inventée autour du 12e siècle et qui a connu un énorme succès à l’époque puisqu’il s’en est composé des milliers. La liturgie n’en a retenu que cinq : Veni Sancte Spiritus, Lauda Sion, Dies Irae, Victimae Paschali Laudes, Stabat Mater.  Pourquoi ce si petit nombre? Probablement parce que, dans la liturgie, la «niche» qu’aurait pu occuper la Séquence était déjà occupée par les Hymnes. Mais les Séquences étaient chantées localement sans problème. Néanmoins lorsque mon chœur l’a chanté, il est possible que ce fut pour la première fois depuis plusieurs siècles!

Une Séquence, cela fonctionne ainsi : une première mélodie répétée deux fois sur des paroles différentes; une deuxième mélodie répétée deux fois sur des paroles différentes; une troisième mélodie répétée deux fois sur des paroles différentes; une quatrième, etc., et ainsi de suite. Habituellement, il n’y a pas de retour d’une mélodie déjà chantée. La rythmique des séquences demeure débattue et mystérieuse. Mais comme il s’agissait de recréer la pièce, j’ai décidé de lui donner un rythme ternaire affirmé : la noire pointée à 60. Cela peut paraître lent, mais ce ne l’est pas : la pièce possède une drive assez irrésistible! Surtout qu’il faut la chanter forte (ou mezzo forte, mais pas en-dessous). Je recommande que l’on la chante avec les percussions suggérées (tambour de basque et tambour à cadre). Je vous assure que les choristes auront bien du plaisir, le public sera ravi, et la musique continuera de vous tourner longtemps dans la tête.
Fin d'Ad celebres. (C) 1992 / 2015 Antoine Ouellette SOCAN


5. Un océan de justice. 
Motet en forme de Rap, pour voix de rappeur et chœur mixte. Durée : c.4’00 / Niveau de difficulté : 5. 
Le rappeur 50 Cents
Oui, vous avez bien lu : un motet en forme de Rap, avec une voix de rappeur (mais non, il ne dit pas Yo). Et super plaisant à chanter: les choristes doivent frapper des mains ensemble et frapper des mains sur les cuisses, claquer des doigts, taper du pied, etc.! La partition comporte une réduction pour piano qui ne doit servir que lors des répétitions. C’est vraiment une pièce singulière! Elle ne ressemble à rien aux idées de départ que j’avais pour elle. En rien, sauf un accord qui, initialement, devait sonner comme une harmonie mais qui, à la fin, est plutôt devenu mélodie… Même le titre n’a pas survécu, passant de «Les Psaumes interdits» à «Un océan de justice». Le texte est un montage de versets tirés principalement des Psaumes 57, 82 et 108; avec quelques emprunts aux Psaumes 58 et 109, de même qu’une phrase de livre d’Amos, le «prophète maudit» - tous des textes de l’Ancien Testament. J’ai délibérément choisi ces versets pour la violence extrême de leurs images, une violence à l’encontre des enrichis qui appauvrissent les petites gens, à l’encontre de ceux qui devraient faire régner la justice de par leurs fonctions dans la société mais qui trahissent sans vergogne cette justice et persécutent les justes. Des mots d’une force inouïe. Cela m’a rappelé le bouillant syndicaliste québécois Michel Chartrand (1916-2010), un socialiste convaincu mais chrétien pratiquant. Lorsqu’il a été emprisonné (à quelques prises pour avoir défié les autorités), Monsieur Chartrand apportait avec lui sa Bible et récitait les Psaumes dans son cachot! Il disait qu’il n’y avait pas de textes plus forts contre les exploiteurs de tout acabit, et il avait bien raison! Jugez-en :

Vous bâillonnez la justice, vous qui jugez!

Vos cœurs commettent le crime!

Vos mains font régner la violence!

Vos paroles ne sont que mensonges!

Dans ta colère, détruis-les! Qu’ils disparaissent!

Dieu! Brise leurs dents et leur mâchoire!

Que leurs cadavres s’entassent!

Joie pour le Juste de voir la vengeance, de laver ses pieds dans le sang des meurtriers!

«Punaise, Antoine! N’est-ce pas encourager la violence religieuse?!» Non, ni la violence tout court. C’est un cri de l’âme devant l’injustice flagrante, et la lâcheté de qui s’est fait acheter la conscience. Je ne vous dirai pas si je pensais à des gens en assemblant ce texte et en composant ma pièce – car, oui, j’en ai croisé des salauds et des lâches (curieusement, les pires sont tous des gens qui ont tenu à passer pour de grands «progressistes»). Mais, j’avoue avoir trouvé très jubilatoire de mettre ces mots en musique! Cela dit, cette pièce pourrait être jumelée avec la suivante qui est son contrepoids tourné vers la paix.

Les premières idées que j’avais notées auraient mené vers une pièce très dissonante et atonale, avec une écriture proche de Penderecki. Mais en commençant le travail, ces idées se sont immédiatement dissipées et une nouvelle logique, née je ne sais où, s’est imposée avec une évidence irrésistible : ce motet serait un Rap! Pour voix de rappeur et chœur mixte! Il paraît que le Rap est souvent violent, une musique de «mauvais garçons»… Cette voix est notée rythmiquement mais sans hauteurs, et je précise que le texte doit vraiment être scandé dans le style du rap. L’écriture chorale utilise le parlé-rythmé, les mains frappées, les doigts claqués, etc. Bref, ce motet swigne, il est très ludique à chanter, mais il est aussi impitoyable, comme cette phrase d’Amos qui, d’abord entendue en filigrane comme un cantus firmus, s’impose, puissante et imprécatoire : «Que déferle sur nous un océan de justice, et l’onde éternelle d’un torrent de droiture».

Sur le plan tonal aussi, cette pièce est un combat. À l’armure d’un bout à l’autre, un si bémol. Mais la pièce est vraiment en mi bémol majeur! Ce mi bémol majeur ne sera gagné qu’à la toute fin, avec un lumineux accord de neuvième majeure. C’est curieux : Une Messe pour le Vent qui souffle, mon œuvre pour orgue, est elle aussi en mi bémol majeur et, exactement comme pour Un océan de justice, cette tonalité ne s’impose qu’à la toute fin.
Extrait d'Un océan de justice. (C) 2015 Antoine Ouellette SOCAN

6. Shalom alekhem / Que la Paix soit avec vous
Motet pour chœur mixte, sur un texte en hébreu. Durée : 4’40 / Niveau de difficulté : 4 ou 5. La partition comporte une réduction pour piano qui ne doit servir que lors des répétitions. 
Shalom, Paix, en hébreu
Après la violence de la pièce précédente et ses paroles imprécatoires, il me fallait le paradoxe d’une pièce toute axée sur la paix. Idée que je lance : à défaut de chanter tout le Livre, coupler ces deux pièces. La musique de cette pièce dérive d’un Psaume pour orgue que j’avais composé à 18 ans. J’avais retiré cette pièce très maladroite de mon catalogue, mais j’en avais tout de même conservé le manuscrit. J’en aimais bien quelques tournures mélodiques, quelques harmonies, mais cela m’a pris beaucoup de temps avant de me décider à en faire quelque chose qui me satisfasse. Et voilà, c’est fait et, ma foi, très joli. Contrairement aux autres pièces du Livre qui sont modales, celle-ci est la plus tonale, donc la moins «dépaysante». La pièce est dans un Ré majeur qui tend vers Si mineur. À deux reprises, une sorte de carillon intervient en Ré majeur qui fait rayonner le mot Shalom (Paix); il revient vers la fin en Ré bémol majeur, et la pièce se termine sur un accord de neuvième majeure sur Sol bémol majeur. Bon, si la pièce est la plus tonale du Livre, c’est de la tonalité évolutive qui fait qu’elle se termine dans une tonalité autre que son début – mais cela se fait tout naturellement, sans rien de «forcé».
Extrait de Shalom alekhem. (C) 1979 / 2015 Antoine Ouellette SOCAN
C’est curieux à nouveau : mes Bonheurs pour piano, une des plus anciennes pièces que j’ai conservée, met elle aussi en relation les tonalités de Ré majeur et Sol bémol majeur (en fait l’enharmonique Fa dièse majeur dans Bonheurs). Vous ne retrouverez jamais la partition du Psaume originel : j’ai pris soin de l’envoyer au recyclage, sauf un tout petit fragment pour fin d’authentification! L’hébreu se prononce facilement ici, et la pièce se termine avec deux phrases en français, récitées et non chantées. J’ai assemblé le texte chanté en allant chercher les expressions en hébreu / araméen que l’on trouve dans l’Évangile (Marana Tha, Effata, Talitha koum), avec des extraits du Psaume 23 : Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien. Je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi. Avec aussi des extraits du Kaddish juif : Que Celui qui établit la paix au Ciel l’établisse aussi parmi nous; et la salutation traditionnelle qui donne à la pièce son titre : Shalom alekhem, La paix soit avec vous. 


7. Le cantique d’Isaïe
Motet psalmodique pour chœur mixte à 8 parties, avec accompagnement ad libitum de carillons éoliens métalliques en coulisse. Durée : c.10’30 / Niveau de difficulté : 4, mais cette pièce exige du souffle! 
Isaïe. Vitrail d'une église de Caroline du Nord
Texte et musique proviennent de l’oratorio L’Amour de Joseph et Marie. En éliminant les parties orchestrales, j’ai dû réécrire les voix chorales. Pourquoi cette pièce et une partie d’À Marie, mère de Dieu (la deuxième pièce du Livre) proviennent-elles de mon oratorio? Mon oratorio dure 70 minutes, et il exige trois solistes, des chœurs et un orchestre symphonique complet. Vous savez, soit dit tout à fait entre nous, nos orchestres symphoniques ne sont pas particulièrement hardis lorsqu’il s’agit de musique québécoise (surtout qui n’est pas adaptations de chansons Pop). Cet oratorio, j’ai eu le bonheur de l’entendre 4 fois en concert, ce qui est exceptionnel ici pour une pièce québécoise de cette durée : j’ai été privilégié. Alors, il est probable que je ne l’entende plus jamais – que voulez-vous que j’y fasse, nous sommes ainsi au Québec?! J’ai donc décéder de «sauver» deux morceaux, et en leur donnant un format «pratique». Ce qui ne signifie pas que je sois assuré d’entendre l’intégralité de ce second Livre de Symphonies sacrées, loin de là! Le texte chanté provient du Livre d’Isaïe de l’Ancien Testament : un passage visionnaire dans lequel le Prophète annonce longtemps d’avance la venue du Christ, sa Passion et sa Résurrection d’entre les morts. La psalmodie est ici à deux voix plutôt qu’une dans À Marie, mère de Dieu; deux voix agencées comme un organum médiéval, en mouvement contraire. La forme est strophique : 14 strophes, comme les 14 Stations du Chemin de Croix; avec un Alléluia conclusif. Cet Alléluia se termine sur un bel accord de sol mineur. Lorsque mon oratorio a été joué, des musiciens de l’orchestre étaient convaincus qu’il y avait une erreur et que cela devait se terminer sur un accord majeur. Mais non! Un accord majeur là aurait été vraiment inapproprié et aurait l’air d’un corps étranger conventionnel pour clore en majeur. C’est conventionnel d’associer le mode mineur à la tristesse, mais c’est une association que je ne fais pas. En fait, cette pièce n’est pas tonale : à nouveau, nous sommes dans un univers modal. Cette modalité n’est même pas apparentée à sol mineur, puisqu’il n’y a pas de bémols à l’armure. Sauf quelques mesures, Le cantique d’Isaïe est en rythme verbal non mesuré et non pulsé, ni lent ni rapide, proche donc du débit parlé, en respectant la ponctuation du texte et sa respiration. Je précise dans la partition que c’est à chanter dans un esprit contemplatif, avec peu de vibrato. Si possible, ce motet peut être «accompagné» par les douces résonances de carillons éoliens métalliques (de différentes tailles) en coulisse, qu’un choriste entretiendra du début à la fin de la pièce. Comme un avant-goût du Ciel!
Extrait du Cantique d'Isaïe. (C) 1998 / 2015 Antoine Ouellette SOCAN