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lundi 1 mars 2021

UNE MESSE POUR LE VENT QUI SOUFFLE. Pour orgue (opus 18)

Une Messe pour le Vent qui souffle.   

Pour orgue (opus 18)

Cinq parties :

1-     Entrée : «Un souffle de vie» (c.10’)

2-     Alléluia : «Les Vents pour messagers» (c.4’30)

3-     Offertoire : «Le bruit d’une brise légère» (c.13’30)

4-     Communion : «Ils ne seront plus deux mais un seul être qui a chair et souffle de vie» (c.10’)

5-     Sortie : «L’Esprit aux quatre Vents» (c.7’30)

 Durée totale approximative : 45-50 minutes

La partition est disponible au Centre de musique canadienne. Il s’agit de l’édition du manuscrit qui est parfaitement lisible :

atelier@cmccanada.org  ou  quebec@cmccanada.org

Pour écouter l’Offertoire, le troisième mouvement :

https://www.youtube.com/watch?v=cLrELAcuLIw&t=22s

 

Le point de départ de la composition d’Une Messe pour le Vent qui souffle fut un événement personnel que je désirais souligner d’une manière particulière. C’est donc pour cette occasion que j’avais composé une pièce d’orgue en 1991. J’habitais alors dans le quartier Rosemont de Montréal. N’étant pas moi-même organiste, le titulaire des orgues de l’église Saint-Marc-de-Rosemont, Raynald Arseneault, m’avait gentiment permis l’accès à son instrument. Cela m’a donné de me familiariser avec l’orgue, ainsi que de tester des idées musicales. J’ai alors composé Communion. Mais plusieurs autres idées avaient germé et, peu à peu, elles se sont organisées en une vaste fresque en cinq mouvements, dont Communion serait la quatrième partie. Ce travail était à peine commencé que Jacques Boucher, organiste et réalisation à la radio de Radio-Canada, me commandait l’œuvre : ce fut ma première commande officielle. J’ai terminé la composition en 1993 et lui ai donné le titre Une Messe pour le Vent qui souffle. Avec les trois lettres majuscules. L’œuvre fut pour la première fois donnée dans son intégralité le 6 mars 1994, lors d’un concert de la série SpirituArt en l’église Saint-Jean-Baptiste (Montréal), sous les doigts de Patrick Wedd. Peu après, elle fut enregistrée pour la radio et diffusée à l’émission Tribune de l’orgue, sur les orgues de Saint-Marc-de-Rosemont.

Soufflet d'orgue
Le Vent qui souffle est d’abord celui donnant naissance aux sons musicaux dans les tuyaux de l’orgue. L’œuvre débute alors que l’instrument est éteint. Le premier geste musical, écrit dans la partition, demande à l’organiste de mettre en action la soufflerie de son orgue : on entend alors l’air entrer dans l’instrument. Puis, une note se fait entendre, doucement; les jeux (timbres) s’ajoutent peu à peu sur cette note (Do) et d’autres notes s’ajoutent en un immense crescendo menant au plein son de l’instrument : c’est la «convocation des Vents».

Cette Messe est le pendant sacré de Bourrasque, pour flûte seule (opus 16), composée peu avant : ces deux œuvres se répondent l’une l’autre. Dans Bourrasque, le vent est l’élément naturel. Cette fois, le Vent qui souffle est celui qui manifeste la présence divine. Dans la partition, un titre et une citation biblique précèdent chaque mouvement en présentant un attribut sacré du vent - cette citation peut être lue en concert avant le mouvement auquel elle est rattachée.

Inspirée de la Genèse, l’Entrée évoque le Vent de Dieu tournoyant au commencement de l’univers : convocation des Vents, danse de la Création ; puis, épanouissement d’une longue mélodie sur une harmonie veloutée, comme la naissance à la vie de l’être humain, glaise du sol animée du souffle du Créateur.

Méditant sur les vents comme messagers de la Parole (d’après les Psaumes 104 et 148), l’Alléluia reprend une pratique des chants liturgiques chrétiens en faisant alterner une antienne avec des versets dont les sonorités et le bourdon (note profonde soutenue) rappellent le chant byzantin.

Orgue de Saint-Chinian (France)
Concerts de flûtes, chants d’oiseaux, accords contemplatifs : l’Offertoire s’inspire de ce bruit de brise légère dans lequel le Seigneur se révéla au prophète Élie (voir plus loin). Sont utilisées ici deux mélodies grégoriennes de la Pentecôte, cette fête célébrant le souffle de l’Esprit. Comme une prière montant au Ciel, une lente ascension porte la musique vers le silence, l’Infini. La dernière note est suraiguë, tant que certains auditeurs pourraient ne pas la percevoir.

Entrecoupées d’échos d’une marche nuptiale, les mélodies en duo de la Communion se fondent en accords résonnants, comme en un mariage sonore. Des couples d’oiseaux fantastiques se répondent en descendant des nuées. Selon la parole du prophète Malachie : «Ils ne seront plus deux mais un seul être qui a chair et souffle de vie» (chapitre 2 du Livre de Malachie)

La Sortie annonce la résurrection d’après un passage du livre d’Ézéchiel où le prophète, appelant les Quatre Vents, redonne vie à une foule d’ossements (voir plus loin). Souffle renouvelé qui amène le retour de motifs musicaux, transfigurés en apothéose sonore.

Une Messe a été composée sur l’orgue de l’église Saint-Marc-de-Rosemont (Montréal), d’où les suggestions de registrations que j’ai mises dans la partition. Mais l’interprète adaptera selon les caractéristiques particulières de son instrument. Par exemple, l’orgue de Saint-Marc ne possède pas de grands tuyaux de 32 pieds, mais il faudra les utiliser s’ils sont disponibles. Par contre, l’orgue de Saint-Marc est riche en mixtures, des jeux donnant des sons harmoniques. Une Messe exige cette richesse en harmoniques.

La Messe nécessite trois claviers manuels : récit, positif et grand orgue. Les claviers de l’orgue de Saint-Marc vont jusqu’au Do c’’’’. Quatre des cinq mouvements d’Une Messe vont jusque-là. Tous les orgues ne possèdent cependant pas des claviers allant jusqu’à cette note, mais il est possible d’adapter à nouveau. Une Messe a ainsi été donnée sur des orgues dont les claviers s’arrêtent au Sol précédent, tel celui de l’Oratoire Saint-Joseph (Montréal). L’orgue n’est pas un instrument «standard», chaque orgue possède ses particularités, mais la plupart des organistes savent se débrouiller, comme Gisèle Guibord l’avait brillamment fait à l’Oratoire Saint-Joseph.

Jusqu’à maintenant, l’orgue que j’ai le mieux aimé pour l’exécution d’Une Messe fut celui de l’église du Gesù à Montréal. Cet instrument est presque trop puissant pour le lieu et la Messe y a fait vibrer murs et plancher! 

*          *          *

Une Messe pour le Vent qui souffle n’est pas conçue d’une manière tonale, même s’il s’agit d’une musique «polarisée». Pourtant, cette musique est diatonique, avec ici et là quelques chromatismes qui sont des «nuances modales» occasionnelles. La Communion est parfaitement diatonique et en une sorte de La bémol majeur. L’Offertoire est en un mode de Ré, avec le Si mobile : tantôt bémol, tantôt bécarre. Pour les trois autres mouvements, la note Mi bémol est celle vers laquelle la musique tend. L’Entrée se termine tout doucement sur une «harmonie magique» avec Mi bémol à la basse, mais l’accord aux claviers est formé des notes Do, Mi bémol et Sol – le Si bémol peut s’entendre par résonance. Le premier accord franc de Mi bémol majeur n’est conquis qu’à la toute fin de l’Alléluia, et il se fait alors très sonore. Comme l’Entrée, la Sortie cherche à se poser sur Mi bémol majeur mais, alors que l’Entrée laissait les choses en suspens, la Sortie se termine par un passage à plein son qui mène enfin au Mi bémol majeur conclusif. La musique n’est donc ni vraiment tonale ni atonale. Elle combine mon principe de «tonalité aérienne» (où les tensions tonales ont peu ou pas de poids) avec une direction vers Mi bémol majeur. Ce point d’aboutissement n’est atteint qu’en deux moment : à la fin de l’Alléluia et à la toute fin de l’œuvre. 

Début d'Une Messe pour le Vent qui souffle / (c) 1993 Antoine Ouellette Socan
 

J’ai traité l’orgue presque comme un synthétiseur, et j’ai exploité les possibilités de «chimie sonore» de l’instrument. Je donne un exemple ci-bas, avec une représentation graphique du début de l'Offertoire, ainsi qu'une page du manuscrit tirée elle aussi de l'Offertoire. Vous pouvez suivre en écoutant l’Offertoire : https://www.youtube.com/watch?v=cLrELAcuLIw&t=22s

L’Offertoire débute par une version ornementée et monodique de l’Alléluia Veni Sancte Spiritus, mélodie grégorienne pour la fête de la Pentecôte. En ce début, l’Alléluia est joué avec les trois claviers manuels accouplés. Chaque clavier est registré avec un jeu de flûte lui étant propre. Donc, ces trois flûtes sont fondues en un seul timbre. 

Puis, la même mélodie est reprise mais plus ornementée et divisée en trois phrases. À ce moment, les trois claviers sont découplés : chacune des trois phrases fait alors entendre individuellement chacune des trois flûtes. 

Une fois que les trois phrases et les trois flûtes ont terminé la mélodie, un autre jeu fait entendre une descente d’accords planants et sereins. 

Les trois flûtes individuelles reviennent avec la mélodie très ornementée. Mais cette fois, cette mélodie est «éclatée», «atomisée», découpées en petits fragments qui peuvent évoquer des chants d’oiseaux.

Représentation graphique du début de l'Offertoire d'Une Messe pour le Vent qui souffle / (c) 1993 Antoine Ouellette Socan

Ces fragments passent sans cesse d’un clavier à l’autre, d’une flûte à l’autre, en se chevauchant. L’organiste doit jouer sans établir la moindre pulsation : tout cela se déroule en rythme libre, sans barres de mesures (il n’y en a d’ailleurs aucune dans toute la Messe). L’organiste ajoute des notes graves au pédalier, toujours sur un jeu de flûte. Cela demande une certaine gymnastique! 

 

Quatuor de flûtes en «motifs oiseaux» et en rythme libre, aux trois claviers et au pédalier de l'orgue. Page de l'Offertoire extraite du manuscrit d'Une Messe pour le Vent qui souffle (c) 1993 Antoine Ouellette Socan

Peu à peu, dans cette musique en apesanteur se glissent des fragments d’une autre mélodie grégorienne (elle aussi très ornementée), celle de l’introït Spiritus Domini pour la Pentecôte. Pour agencer tous ces petits motifs hors tempo, j’ai eu recours à une technique inspirée de la musique aléatoire par tirage au sort du compositeur John Cage. J’ai donc utilisé le hasard ici, mais cette musique n’est pas aléatoire : pour moi, il s’agissait d’un outil pour sculpter le temps hors de la pulsation et pour créer une sorte de concert de chants d’oiseaux. 

Vers les deux-tiers de l’Offertoire, ce qui était atomisé se reconstruit, et la mélodie du début monte en un immense crescendo jusqu’au plein son de l’instrument. Puis, l’autre mélodie, celle qui n’avait été entendue jusqu’alors que sous forme atomisée et subliminale, est reconstruite et donnée en monodie aux flûtes à nouveaux fondues en un seul timbre. 

La conclusion se base sur la suite d’accords planants entendues brièvement à quelques reprises mais, cette fois, cette suite devient ascendantes : elle part du registre médium de l’instrument et elle monte, monte, monte… jusqu’à se poser sur une unique note suraiguë, tellement haute que certains auditeurs pourraient ne pas la percevoir. La musique est ainsi passée en un autre monde, un monde spiritualisé et sans corporalité.

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Icône du prophète Élie
Les passages bibliques relatifs au Vent qui ont inspiré l'Offertoire et la Sortie d'Une Messe pour le Vent qui souffle:

Offertoire. Premier Livre des rois. Chapitre 19, versets 9, 11 à 13.



Là, Élie [se réfugia] dans une caverne et y passa la nuit. Et voici que la parole du Seigneur lui fut adressée : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne.

Sortie. Livre du prophète Ézéchiel. Chapitre 37, versets 1 à 10.

Vision d'Ézéchiel, par Gustave Doré (XIXe s.)
La main du Seigneur se posa sur moi, par son esprit il m’emporta et me déposa au milieu d’une vallée ; elle était pleine d’ossements. Il me fit circuler parmi eux ; le sol de la vallée en était couvert, et ils étaient tout à fait desséchés. Alors le Seigneur me dit : « Fils d’homme, ces ossements peuvent-ils revivre ? » Je lui répondis : « Seigneur Dieu, c’est toi qui le sais ! » Il me dit alors : « Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur : Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements : Je vais faire entrer en vous l’esprit, et vous vivrez. Je vais mettre sur vous des nerfs, vous couvrir de chair, et vous revêtir de peau ; je vous donnerai l’esprit, et vous vivrez. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur. »

Je prophétisai, comme j’en avais reçu l’ordre. Pendant que je prophétisais, il y eut un bruit, puis une violente secousse, et les ossements se rapprochèrent les uns des autres. Je vis qu’ils se couvraient de nerfs, la chair repoussait, la peau les recouvrait, mais il n’y avait pas d’esprit en eux. Le Seigneur me dit alors : « Adresse une prophétie à l’esprit, prophétise, fils d’homme. Dis à l’esprit : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Viens des quatre vents, esprit ! Souffle sur ces morts, et qu’ils vivent ! »

Je prophétisai, comme il m’en avait donné l’ordre, et l’esprit entra en eux ; ils revinrent à la vie, et ils se dressèrent sur leurs pieds : c’était une armée immense !

Sources des illustrations: Collection personnelle et Wikipédia pour les deux dernières (Domaine public, PD-US).