MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

vendredi 4 janvier 2013

L'ESPRIT ENVOÛTEUR / PARTITION D'ORCHESTRE GRATUITE!

Avant l'article principal de ce mois, que vous trouverez plus bas, qui porte sur une de mes pièces (L'Esprit envoûteur) et vous donnera accès gratuitement à la partition d'orchestre («score»), je vous invite à prendre connaissance du Babillard suivant et d'un court paragraphe de nouvelles du monde autiste.

BABILLARD JANVIER

Accalmie bienvenue pour Janvier après une autre fin du monde! Mais la ronde reprendra en février, mars et avril. D'ici là, je vous invite à écouter l'émission Les docteurs (télévision de Radio-Canada): j'y serai en entrevue sur le syndrome d'Asperger le lundi 14 janvier, à 16 heures. L'émission sera disponible sur le Web dès le lendemain.

Les docteurs. Source de la photo:
www.radio-canada.ca/emissions/les_docteurs/2012-2013/
Cette entrevue a été enregistrée en novembre dernier (mon «activité secrète du mois). Parmi les médecins qui coaniment cette émission, j'ai retrouvé peu après Alain Vadeboncoeur au Salon du livre de Montréal (le premier à droite sur la photo précédente). Alain est un homme très gentil, un homme de bien, et il a publié en 2012 un livre intitulé Privé de soins (Lux éditeur) dont je vous recommande la lecture. Dans cet essai, Alain remet les pendules à l'heure sur l'état réel du système de santé québécois, et il démonte méticuleusement les sophismes des tenants de la privatisation de la santé. Le livre est disponible en versions papier et numérique. Vous pouvez le feuilleter virtuellement sur le site suivant:
http://www.livresquebecois.com/livre.asp?id=isdpepzisdobfabab&/0/prive-de-soins/alain-vadeboncoeur


PETITES NOUVELLES DU MONDE AUTISTE

Je désire vous partager une petite anecdote qui m'a rempli le coeur de joie. Il y a peu, j'étais de passage à l'École secondaire Édouard-Montpetit (Montréal) qui offre un programme d'intégration scolaire pour élèves autistes. J'ai donc rencontré un groupe d'élèves autistes. Nous étions assis en cercle et des professeurs assistaient un peu en retrait. Cela se passait surtout «entre nous». Je racontais des choses et les élèves me posaient des questions - toutes sortes de questions. Une petite fille Noire, assise juste à côté de moi, a même posé des questions métaphysiques: «Pourquoi suis-je comme ça?». Bref, j'ai trouvé la rencontre super agréable. Il y a quelques jours, j'ai croisé par hasard une professeure qui avait été présente. Elle m'a dit ceci: «C'était vraiment intéressant de vous entendre discuter avec nos élèves. C'était très différent comme conversation. J'aurais crû des gens parlant une langue étrangère». J'ai trouvé ça tellement charmant! Et oui, entre nous, nous parlions notre «langue naturelle», mais je ne me serais jamais doûté que cette langue puisse sembler être une «langue étrangère»!

Puis, la prof a ajouté que la petite fille à côté de moi agissait vraiment de façon «différente» en classe et que ses parents n'acceptent pas du tout le diagnostic. Là, mon coeur a pleuré: une petite fille si intelligence qui doit souffrir de cette non acceptation terrible. Malheureusement, je sais combien est répandue cette attitude négative. Je la «comprends» dans la mesure où existe un certain discours répétant sans cesse à quel point nous, Autistes, sommes «malades», «handicapés», «souffrants» (?) et tout le tralala. Mais je profite de l'occasion pour le redire avec force: CE DISCOURS N'AIDE PERSONNE ET LA NON ACCEPTATION NE SERT À RIEN DE BON. Avec un peu de bonne volonté, tous et toutes pourraient se faire l'oreille à la musique de notre «langue étrangère» (qui est néanmoins langue humaine). Cela nous aiderait bien davantage.

Cela me rappelle ce jour où après une entrevue pour une certaine station de radio, un type est venu me voir dans le studio mais pas pour me saluer: plutôt pour m'offrir un texte sur l'autisme qu'il venait de trouver sur Internet et dans lequel il avait souligné les mots anomalies, lésions, déficits et autres. Assez discourtois, cher Monsieur! Il y a des Autistes qui endurent de telles marques d'amitié (hum) quotidiennement pendant des années. Croyez-vous que cela leur rend le coeur léger? Hé vous qui agissez ainsi: réveillez-vous! Vous faites du mal, vous infligez des blessures psychologiques qui peuvent devenir sévères. Quand je pense qu'on répète que c'est nous, Autistes, qui manquerions de compassion...


PARTITION D'ORCHESTRE GRATUITE:
L'ESPRIT ENVOÛTEUR
Nouveau: Parties solistes PDF / flûte en sol et harpe

Partition d'orchestre («score»), document PDF de 138 pages:
L'ESPRIT ENVOÛTEUR, OPUS 9
Symphonie concertante pour flûte alto, harpe et orchestre de chambre (cordes et percussions), d'après une légende amérindienne de Gaspésie.
 https://www.dropbox.com/s/amyoafdy3vd1q7a/L%27Esprit%20envo%C3%BBteur.%20Score.pdf?dl=0
Parties solistes de flûte alto et de harpe:
Je vous invite à télécharger et à diffuser ce fichier. Veuillez cependant noter que toute la musique de L'Esprit envoûteur est: (C) Antoine Ouellette SOCAN.
Si elle est jouée lors d'un concert public payant, elle doit, comme toute autre pièce, faire l'objet d'une déclaration SOCAN (SODRAC si elle est endisquée).

Le matériel d'exécution (l'ensemble des parties) est disponible à un coût abordable au Centre de musique canadienne. Pour informations:

Vous pouvez de plus écouter L'Esprit envoûteur:
Durée:
Prélude: 3’03
Premier tableau: 9’35
Interlude: 2’23
Second tableau: 8’15
Postlude: 4’42
NB. Cet enregistrement n'inclut pas les modifications de 2012

Tambour de Chaman (Asie centrale)
En février, je vous parlerai de mes nouvelles compositions cuvée 2012. Mais la dernière chose qui m'a occupé en composition l'année dernière fut de retoucher L'Esprit envoûteur suite à un problème de copiste... Composée entre 1983 et 1985, retravaillée en profondeur en 1999, créée en concert en 2002 (et BISSÉE tant elle a plue au public!), cette pièce a maintenant atteint sa pleine maturité avec quelques corrections (principalement de dynamique pour l'équilibre entre les cordes et la flûte alto). Et mon Dieu qu'elle est belle! Je l'ai déjà considérée comme un peu inégale mais, aujourd'hui, elle me semble parfaite. Oui, j'ose le dire! Je sais que dans le monde neurotypique, cela ne se dit pas, que «la perfection n'est pas de ce monde», que l'on aime se faire «petit» pour que les autres redoublent en compliments à notre égard mais, de mon monde à moi, je le dis. Au diable la fausse modestie, chose qui m'insupporte!

Esquisse de L'Esprit envoûteur:
début de l'Interlude, ostinato harpe-vibraphone
En faisant ce travail de retouche, j'ai jeté un oeil sur les brouillons que j'avais conservés. J'ai remarqué une chose que j'avais complètement oubliée. Au tout début, L'Esprit envoûteur était conçu comme un conte musical avec un narrateur. Au fil de la composition, cet élément avait disparu mais peut-être en est-il passé quelque chose dans la musique. Les gens qui écoutent L'Esprit me disent souvent que c'est une musique très visuelle et imagée. Or, moi, lorsque j'écoute de la musique ou que j'en compose, je ne vois rien, ni histoire ni images. Rien! Alors je me demandais comment il pouvait se faire que L'Esprit donne l'impression d'une «musique visuelle»? J'ai donc retrouvé un élément de réponse dans le fait qu'au départ, la trame narrative était explicite et que, par la suite, je l'ai comme enfouie dans les sons et les mouvements de la pièce.

Une autre chose curieuse m'a frappée - décidément, j'ai vraiment ce «délai de réaction» typique des Autistes pour ainsi «allumer» près de trente ans plus tard! L'Esprit envoûteur est une pièce essentiellement consonante et diatonique, mais il n'y a en elle aucune tension tonale. Aucune tonalité ne se fixe: le langage musical est vécu ici sans pesanteur comme en un rêve (ce qui rejoint la dimension surnaturelle de la légende: voir plus loin), et les percussions (qui jouent presque constamment) éclairent la musique de l'intérieur comme en un halo lunaire. Or, oui, il y a bel et bien une tonalité principale dans L'Esprit, mais elle agit en coulisse, presque sans jamais de montrer, sinon du bout du nez et à peine! Pourtant, le principe de la musique tonale est, au contraire, d'affirmer la tonalité, et son moteur est la tension créée autour de cette tonalité. Mais justement, la musique comme la légende parlent ici d'un monde qui est hors du monde matériel. Mieux: depuis L'Esprit, j'ai composé deux autres pièces, dont la dernière en 2012, qui procèdent exactement de même, avec une «tonalité furtive» mais néanmoins agissante; et dans les trois cas, la tonalité en question est la MÊME! Ce qui signifie que j'associe spontanément une sorte de signification éthique et spirituelle à cette tonalité précise. Vous, mes «ami(e)s» musicologues, je vous mets au défi d'identifier la «tonalité furtive» de L'Esprit! Faites-moi parvenir votre réponse avec justification à mon adresse courriel et vous courrez la chance de gagner un prix...

Flûte amérindienne
(Amérique du Sud)
Alors, que «raconte» donc L'Esprit envoûteur? En 1983, je ne connaissais pas ma condition autistique mais cette œuvre la traduit très bien et est inspirée par le thème du rejet social, souvenir inconscient de mon traumatisme du Secondaire (intimidation physique et psychologique subie quotidiennement): significativement, c'est la pièce la plus ambitieuse que j'ai composé jusqu'alors, en durée et en effectif (L'Esprit demande environ 25 musiciens). La légende d'origine parle d’un Indien handicapé rejeté par sa communauté parce qu’il ne peut contribuer à sa sécurité matérielle. Peiné, il erre dans la forêt et entend une musique envoûtante. Il rencontre alors une Indienne jouant de la flûte. Cette musique le transporte hors du temps. L’Indienne lui fait cadeau d’une grande quantité de provisions qu’il ramène à son village. À son retour, tous sont étonnés : il était disparu depuis si longtemps qu’on le croyait mort. Plus encore : il rapporte de quoi assurer la subsistance de la communauté pendant très longtemps. Mais la musique l’a transformé. L’Indienne flûtiste était en fait un esprit envoûteur et, à son contact, il en est devenu un à son tour. Ne pouvant plus vivre parmi les humains, il quitte le monde visible dans un tourbillon de vent et de fumée, sous les yeux de sa communauté médusée qui pleure alors son départ et regrette l’avoir si mal traité jadis… Cette légende me touchait profondément, car elle parlait de la solitude, des handicapés ou marginaux contre qui s’exerce de la violence. Je ne pouvais pas ne pas m’identifier au personnage principal. D’une certaine façon, cette symphonie est une critique sociale. Mais sa musique n’est ni agressive ni nourrie de colère. Un sentiment de paix, de départ serein s’y exprime.

Esquisse de L'Esprit envoûteur:
Début de l'Interlude, mélodie des cordes
«Aujourd’hui, je vois le lien entre L’Esprit envoûteur et mes expériences de vie. Mais à l’époque, je ne le voyais pas du tout! Il a été tout intuitif. C’est typiquement Asperger : sauf en de très rares exceptions, je ne me souviens pas avoir créé une pièce à la suite d’un événement précis qui m’aurait marqué et que j’aurais voulu aussitôt exprimer en musique. Il est bien sûr possible que des émotions de ma vie aient provoqué l’invention d’idées musicales, mais je n’ai pas conscience d’un lien direct. Où et de quoi naissent-elles? Je l’ignore et ne souhaite même pas le savoir parce que, de toute façon, cela n’a aucune importance à mes yeux. Une idée se présente : elle est intéressante, je la note; elle ne l’est pas, je la laisse passer. Si elle me plait, je la travaille et une pièce de musique en naîtra peut-être : c’est ça, l’essentiel. Dans une œuvre musicale, l’émotion naît de la musique, beaucoup plus que de l’intention délibérée du compositeur d’exprimer telle ou telle émotion extérieure à la musique. Et je laisse mes auditeurs libres de leurs impressions émotionnelles» (extrait de Musique autiste).

Akseli Gallen-Kallela: Luonnotar
L’Esprit envoûteur compte cinq mouvements pour une durée totale d’environ 28 minutes. Les mouvements impairs sont brefs (Prélude, Interlude, Postlude), tandis que les mouvements pairs sont plus longs et de style narratif : ils «racontent» l’histoire (Premier tableau, Deuxième tableau). Le Prélude campe une atmosphère magique et nocturne (il se termine dans le silence avec une machine à vent, ou éoliphone, et des mobiles en bois). Le Premier tableau dépeint la solitude d’un homme rêveur qui, handicapé et mauvais chasseur, est rejeté par les siens (solo de harpe), puis l’apparition d’un Esprit envoûteur le charmant avec sa flûte. Après une danse lunaire (Interlude), le Deuxième tableau est celui des incantations qui culminent en un sommet sonore fracassant. Dans le Postlude, la flûte lointaine chante ses vocalises sur les harmonies profondes des cordes qui disparaissent peu à peu en se confondant avec le vent dans les feuilles des arbres.

Tom Thomson: Pine Island
La première exécution de l'oeuvre a eu lieu le 16 février 2002 en l’église Saint-Benoît-Abbé de Hull (Gatineau), avec Claire Marchand à la flûte, Caroline Léonardelli à la harpe, et l'Orchestre de chambre de Hull était dirigé par Louis Lavigueur. Un article à son sujet était paru la veille dans le quotidien Le Droit d’Ottawa. L’église était presque pleine et l’accueil du public a été si positif qu’un passage a été donné en rappel, chose extrêmement rare! Malheureusement, vous devez me croire sur parole car aucun journaliste n’était présent au concert, parce que le même soir il y avait un gala d’opéra au Centre national des arts d’Ottawa...

C'est vraiment en cette occasion que j'ai découvert qu'un compositeur canadien vivant est bien peu de chose (vous pouvez en lire davantage dans Musique autiste). Dix ans plus tard, je ne vois rien qui ait changé : bien qu’elle ait été bissée, mon œuvre n’a toujours pas été reprise à ce jour. Pas une seule fois! Et ce n'est pas parce que je l'ai caché: de nombreux orchestres en ont eu l'enregistrement. Je ne peux pas dire être particulièrement impressionné par le «courage» de bien des orchestres et interprètes! Ils sont exactement comme le monsieur de cette histoire. Un homme et sa femme sont assis sur un banc dans un parc. Dans l'arbre à côté un oiseau chante. La dame dit: «Qu'il chante bien! Que c'est beau! Ne trouves-tu pas?» Et l'homme de répondre: «J'attends de savoir qui est le compositeur avant de dire si j'aime ça». Tous les interprètes ne sont évidemment pas ainsi: que j'aimerais rencontrer de ces esprits libres plus souvent!
Source des images: Wikipédia