MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



jeudi 1 février 2024

TERRES ET CIELS. POUR PIANO (Opus 64). Partie 1

Terres et ciels 
[pour mes amis anglophones, le titre anglais serait Earths and skies, plutôt que celui proposé par Google Traduction]
Pèlerinage en huit doubles-pièces dans les huit modes grégoriens
Pour piano solo
Opus 64

Durée totale : c.60 minutes.

La partition éditée est disponible au Centre de musique canadienne :
2150 rue Crescent, Montréal (Québec) H3G 2B8
Téléphone: 514-866-3477
Atelier pour les partitions:  atelier@cmccanada.org
 

Première partie : 

Dans mon atelier.

1. Le monde est grand

2. Synthèse poétique
3. Faux départ et achèvement
4. Terres: les modes
5. Ciels: les dômes harmoniques

 

Toile d'Henriette Ronner-Knip, 1897.

Le monde est grand!

Côté composition, l’année 2023 fut occupée en bonne partie par l’écriture d’un cycle pour piano solo : Terres et cielsLa partition manuscrite fait 32 pages de grand format. Si on faisait du manuscrit une murale, celle-ci ferait 56 X 88 pouces, ou 142 X 224 cm. Beaucoup de travail! Il s’agit de ma plus vaste œuvre instrumentale à ce jour : 60 minutes, contre 45 à 50 minutes pour Une Messe pour le Vent qui souffle (pour orgue). «Une pièce d’une heure! Tu exagères, Antoine!». Mais que représente une heure à l’échelle d’une vie? Le temps d’une respiration, à peine plus.

Cependant, ce cycle pianistique est en huit «doubles-pièces» (Prélude et Chant) : il est possible d’en jouer une ou deux. La plus longue de ces doubles-pièces dure 9 minutes 30 (quand même raisonnable, non?), la plus courte fait 4 minutes 40 (très raisonnable, là!). Si l'on sépare les deux parties des pièces-doubles, Terres et ciels est constitué de 16 morceaux: le premier Prélude fait 2 minutes 10, le septième Chant dure 2 minutes. Autrement dit, Terres et ciels se présente comme une mosaïque: une forme longue constituée de courts moments. Il y avait longtemps que je n'avais pas fait ainsi. 

Une partition de 32 pages grand format,
ce qui donnerait une murale de 56 X 88 pouces, ou 142 X 224 cm.
J'ai souvent pensé vendre des pages de mes manuscrits 
encadrées comme des œuvres d'art visuel.


Ma musique se situe dans un autre temps. Mes premières compositions déjà alors que je peinais à leur mettre des barres de mesure – c’était avant que je découvre qu’on peut souvent se passer de ces barres. Du coup, ma musique propose une expérience dans un temps autre… Ce n’est pas que ma musique manque de rythme – ses rythmes sont variés : c’est que notre notion du rythme s’est ratatinée au «beat» et à la pulsation binaire. Et notre capacité de concentration s’est volatilisée tant nous sommes devenus impatients de ne pas avoir immédiatement tout ce que nous désirons… Comme me l’a dit un technicien informatique : «À l’ordinateur, si j’attends une seconde, j’ai l’impression de perdre tout mon temps!». Ah oui, nous sommes des humains un peu ratatinés.

Alors, voici donc 60 minutes de musique qui est une expérience d’élargissement, une cure de désintoxication!

Dans cet article, je vous partage un peu des réflexions qui ont mené à la composition de cette pièce; un autre article donnera un survol plus précis des huit doubles-pièces.

 

Synthèse poétique

Femme jouant du santur.
Gravure d'Ahmad, 1830.


Je n’avais pas composé pour piano solo depuis… euh… depuis vingt ans. Il est vrai que ce n’est pas mon instrument, mais je sentais lui devoir une nouvelle œuvre, et même lui payer la traite.

Car j’aime bien le piano : c’est l’instrument qui possède la plus grande capacité de résonance, et il s’agit là d’un aspect important de ma musique. La pédale permet de créer des halos harmoniques incroyables qui font autant partie de la musique que les notes elles-mêmes. C’est du moins le cas pour ce que j’écris pour le piano. Dans l’ensemble, l’écriture pianistique de Terres et ciels n’appartient pas à l’esthétique du piano romantique, post-romantique ou moderne. D’ailleurs, en général, mon écriture pour piano est plutôt dépouillée et davantage «classique» que «romantique». Ici, elle est comme une transposition contemporaine des techniques de jeu du psaltérion, un instrument médiéval dont les cordes sont soit pincées par les doigts, soit frappées par de petits maillets tenus par l’instrumentiste. On retrouve cela pour le santur iranien ou le cymbalum d’Europe de l’Est, tous des instruments à cordes frappées comme l’est le piano malgré l’intermédiaire d’un clavier dans son cas. Le piano est donc ici un immense psaltérion. 

L'idée de sertir les mélodies grégoriennes
comme on sertit une pierre en joaillerie.


Il y avait aussi longtemps que je désirais faire la synthèse de mes connaissances à propos du chant grégorien que je dirige depuis plusieurs années. Écrire un livre me semblait sec – vous trouverez par contre quelques articles sur mon site au sujet du chant grégorien. Alors, j’ai opté pour une «synthèse poétique», au sens grec du terme : une synthèse par la création. Depuis des années, quand je prépare une répétition pour mon chœur, je joue une mélodie grégorienne au piano, en tenant la pédale afin de faire vivre la résonance; je m’amuse des fois à accompagner la mélodie de notes graves comme dans le chant byzantin, de notes aigues comme des étoiles, de quelques accords rares…

C’est de ce jeu qu’est née, il y a déjà quelques années, l’idée du présent cycle pianistique. Au départ, mon idée constituait à sertir des mélodies grégoriennes dans un environnement organique, à la manière d’un joaillier qui sertit une pierre précieuse sur une bague et un peu à la manière de ce que le compositeur hongrois Béla Bartók faisait avec des chansons traditionnelles. Mais très rapidement est venue l’idée d’adjoindre un Prélude à chaque Chant, de même que la conception d’ensemble en huit parties.

Terres et ciels constitue donc «traité poétique» de mon expérience avec cette musique que j’admire.

 

Faux départ et achèvement


J’ai amorcé le travail en juin 2023, avec le
Chant #1. Puis, j’ai écrit le Prélude #1, le Prélude #2, et j’ai commencé le Chant #2… Et zut, je n’aimais pas! Trop de figures arpégées, trop d’accords, trop trop trop. Savoir renoncer. Et recommencer au besoin. De ce premier travail, je n’ai conservé que le Chant #1 et je récupérerai quelques fragments du reste. Puis, les choses ont débloqué. Une fois sur le bon chemin, les vannes se sont ouvertes toutes grandes, à tel point qu’à ma très grande surprise, la partition manuscrite était terminée au début de septembre. Une heure de musique composée en peu de temps, un exploit pour moi qui travaille posément.



Esquisse pour le Prélude #6, Terres et ciels
(C) 2023 Antoine Ouellette SOCAN

Ce faux-départ m'a fait réfléchir à la manière avec laquelle les compositeurs traitent les mélodies grégoriennes. 
Le rythme grégorien est léger, souple, alternant binaire et ternaire hors de mesures. Mais souvent, on l'égalise, l'alourdi et l'oblige à respecter des mesures régulières. 
Le chant grégorien est pure mélodie, c'est-à-dire de la monodie. Mais souvent, on lui colle du contrepoint, des canons, des fugues. Il parait que cela fait plus «musique sacrée», mais le Grégorien exprime génialement le sacré sans aucun contrepoint! 
Le chant grégorien est conçu pour être chanté sans accompagnement dans des lieux dotés d'une longue réverbération. Mais souvent, on le dote d'accompagnements d'orgue. J'ai même entendu des versions avec accompagnement de synthétiseurs et de batterie!  
Le chant grégorien est modal. Mais souvent, on lui impose la tonalité avec des accords venus de la musique tonale. 

Dès le départ, il m'était clair que Terres et ciels partirait du chant grégorien lui-même, de ses caractéristiques propres - qui comme par un heureux adonc trouvent écho dans ma musique depuis avant même que je n'aie fait connaissance avec le Grégorien. 
Du coup, Terres et ciels...
- Utilisera un rythme souple, non mesuré (sauf rares exceptions pour des raisons pratiques);
- Tendra vers la monodie et donnera peu de place au contrepoint, du moins au contrepoint traditionnel;
- Emploiera la résonance du piano, avec sa pédale forte, afin de recréer l'environnement acoustique naturel du Grégorien;
- Sera modale et non tonale, et les accords y seront utilisés avec parcimonie. 

Telles sont les «règles du jeu» que je me suis fixé en cette œuvre.

 Terres: les modes

Chacune des huit doubles-pièces se divise donc en deux parties enchaînées :

A. Prélude. Il est proche de l’improvisation et joue sur des éléments caractéristiques du mode.

B. Chant. Il se base sur une mélodie grégorienne de même mode, sans en être une sorte d’«arrangement» - comme dit précédemment, il s’agit de sertissage, de relecture poétique.

Le Prélude partage donc le même mode que le Chant. Mais Prélude et Chant tissent entre eux des liens divers selon la pièce. La mélodie du Chant n’est toutefois pas annoncée par son Prélude, mais il arrive que Prélude et Chant soient interconnectés au point où le Chant semble la prolongation du Prélude (Pièce #5). Quelques fois, le Chant prolonge et développe l’atmosphère installée par le Prélude. D’autres fois, le Chant est la réponse à l’énigme posée par son Prélude…, mais le Chant peut aussi répondre par une nouvelle énigme à son Prélude! Ce sont là comme des jeux de miroirs et il arrive que le miroir soit déformant…

Dans Terres et ciels, chacune des huit doubles-pièces est composée dans l’un des huit modes médiévaux utilisés dans le chant grégorien. Chacun des modes est une Terre. Dans cette œuvre, il y a donc huit Terres, huit planètes. Un exo système solaire! 

Chaque mode possède une note principale («tonique») et une teneure («dominante» qui n’est pas nécessairement à la quinte). Mais ils ne sont pas des «gammes» au sens moderne : ce sont des ensembles de motifs caractéristiques, de tournures mélodiques, de couleurs sonores. C’est une erreur que de réduire un mode grégorien à une gamme et de lui plaquer de manière anachronique des concepts propres à la musique tonale. Par exemple, la note Si n’a qu’une importance secondaire dans le mode de Sol authente, alors que les notes La et Do y sont bien plus importantes.

Les huit modes utilisent les mêmes huit sons dont un seul est mobile (bémol ou bécarre) : La, Si bémol, Si naturel, Do, Ré, Mi, Fa, Sol. Il existe deux modes de Ré, deux modes de Mi, deux modes de Fa et deux modes de Sol. Le premier mode de Ré est dit «authente» parce que ses mélodies-types ont tendance à se déployer davantage vers l’aigu que celles du deuxième mode de Ré dit «plagal». De même pour les notes Mi, Fa et Sol – il n’y a pas de mode de La, de Si ou de Do en Grégorien.

Terres et ciels utilise exclusivement les huit sons grégoriens (donc pas de Fa dièse, ni de La bémol!). Aucune transposition, aucune modulation, aucun chromatisme!

Si l'interprète désire mettre en valeur cette modalité, le piano peut être accordé selon un tempérament médiéval avec des demi-tons inégaux, plutôt que selon le tempérament égal moderne. 

Chacune des huit pièces-doubles est entièrement composée sur un seul mode. Elles sont regroupées en deux Cercles :

Premier Cercle

1.      Persévérance. En Ré authente (Mode I). Durée : c. 7’50

2.      Résilience. En Mi plagal (Mode IV). Durée : c. 5’

3.      Gratitude. En Fa authente (Mode V). Durée : c. 9’30

4.      Confiance. En Sol plagal (Mode VIII). Durée : c. 9’20


[Durée du Premier Cercle : c. 31’40]

 

Deuxième Cercle :

5.      Repentir. En Ré plagal (Mode II). Durée : c. 6’20

6.      Miséricorde. En Mi authente (Mode III). Durée : c. 8’45

7.      Allégresse. En Fa plagal (Mode VI). Durée : c. 4’40

8.      Espérance. En Sol authente (Mode VII). Durée : c. 8’25


[Durée du Deuxième Cercle : c. 28’10]

 

Il y a certains liens musicaux entre les pièces basées sur la même note modale, soit les pièces 1 et 5, 2 et 6, 3 et 7, 4 et 8. Ces liens créent la grande forme de l’œuvre en deux cercles.


Début de Terres et ciels. Manuscrit final.
Mon «style psaltérion» combiné avec la tendance à la monodie.
(C) 2023 Antoine Ouellette SOCAN

J’ai évité que se suivent ayant la même note modale; j’ai aussi alterné les modes authentes et les modes plagaux (à l’exception des pièces #4 et #5 : je tenais à ouvrir et à terminer le cycle par une pièce en un mode authente).
Le titre dont j’ai doté chaque pièce est, des fois, très clair dans la musique mais, d’autres fois et bien qu’il soit alors pertinent pour moi, il est énigmatique. Je ne donne pas toutes les réponses – je ne les ai d’ailleurs pas toutes, du moins en mots…

Étant donné la durée de l’œuvre complète, je permets de ne jouer qu’une double-pièce ou qu’un des deux Cercles. Mais l’ensemble est aussi conçu comme un tout montrant une progression sonore, musicale et spirituelle.
Dans Terres et ciels, les mélodies grégoriennes sont dépouillées de leurs paroles. Ainsi, l’œuvre n’est ni religieuse ni confessionnelle : elle se base sur la spiritualité sonore du grégorien et de ses modes. Une spiritualité musicale, une spiritualité des sons, des rythmes, des résonances.

 
Ciels: les dômes harmoniques

Par contre, Terres et ciels exploite l’harmonie par résonance: le dôme harmonique de chaque mode (de chaque Terre) en constitue son ciel. 

Le chant grégorien a été créé pour des églises de pierres, soit des lieux à l’acoustique très réverbérante : cette réverbération prolongée accompagne et harmonise la mélodie, sans que l’ajout d’un instrument de musique ne soit nécessaire. Dans Terres et ciels, la pédale du piano tient lieu de la réverbération. Les indications de pédale sont inhabituelles (la pédale est souvent longuement tenue; quelques fois pour la durée d’une pièce entière) mais elles sont essentielles. Le relief de cette musique s’obtient par le toucher, les phrasés et les attaques. La sonorité de l’œuvre est immersive, et l’interprète doit composer avec cette harmonie par résonance. Il arrive qu’un passage doux succède à un passage fort alors que la pédale doit être conservée : le début du passage doux est alors noyé dans la résonance dont il émerge peu à peu. De tels fondus-enchaînés sont conçus et voulus ainsi : l’interprète ne doit pas craindre cela, bien au contraire!

Il m'a fallu du temps pour me fixer sur le titre de l'œuvre complète. Après que ma copiste ait terminé l'édition de la partition, je n'aimais plus le titre provisoire que je lui avais donné. Il ne me semblait pas communiquer grand-chose de l'œuvre. Alors, j'ai dû revoir la question et j'ai même demandé des suggestions à quelques amies! J'ai finalement arrêté mon choix sur Terres et ciels. Le «et» annonce des pièces-doubles, et le chiffre 2 a une importance structurelle: pièces en deux parties, deux cercles, chaque cercle comptant 2 X 2 pièces-doubles, etc. Et surtout, il y a des Terres et des ciels ici. 


À SUIVRE LE MOIS PROCHAIN: «DANS LA PARTITION»

Sources des illustrations: 

Collection personnelle et Wikipédia (Domaine public, PD-US)

mardi 2 janvier 2024

LA REVANCHE DES MAGES, ou RETROUVER LA SPIRITUALITÉ CHRÉTIENNE

La revanche des Mages.

Ou: Retrouver la spiritualité chrétienne?

1. Respect de la Création

2. Au-delà des religions, vraiment?!
3. Une inquiétante déferlante?

4. L'Évangile à la carte

5. Pratiques spirituelles
6. Le doute n’est pas la foi
 

Le massacre des Innocents,
par Pieter Bruegel l'Ancien (XVIe siècle)



Lorsque Jésus est né, qui donc les Anges et l'Étoile du Seigneur ont guidé vers lui pour l'adorer? Des mages et des bergers. Aucun théologien, aucun bibliste - ceux-là étaient à la cour d'Hérode en train de s'inquiéter de la naissance du Christ et de fomenter le massacre des Innocents... 

Étant à la fois musicien, biologiste et croyant, c'est-à-dire pratiquant à la fois l'art, la science et la foi, je suis l'un de ces mages. J'observe qu'encore aujourd'hui, des théologiens et des biblistes vivent à la «cour d'Hérode» en s'inquiétant de la venue du Christ et de la présence des mages et des bergers auprès de Lui.

Pourquoi s'inquiètent-ils? C'est que les Mages leur semblent prendre une sacrée revanche. 

Respect de la Création

Des druides célébrant l'équinoxe
du printemps à Londres en 2010


Est-ce vrai, est-ce une légende? Des articles rapportent (sans citer leurs sources) que, durant les premiers siècles du Moyen Âge, des missionnaires évangélisateurs chrétiens pissaient dans une source sacrée et abattaient des arbres sacrés pour montrer aux païens qu’il n’y a ni sources ni arbres sacrés. Pour diffuser l’Évangile, certains auraient ainsi fait preuve d’un excès de zèle et d’un manque de respect face à la nature. Pour ma part, je serais totalement incapable d’abattre un arbre sans raison très grave (du genre, il est malade et pourrait tomber sur ma maison), ou de polluer volontairement cette substance si précieuse qu’est l’eau (l’eau que saint François d’Assise considérait comme étant une sœur). Mais il est possible que de tels incidents se soient produits lorsque des évangélisateurs ont tenté de convaincre des païens de passer à la foi chrétienne. Quoi qu’il en soit, les rôles semblent désormais s’inverser : la foi chrétienne décline dans les pays riches (mais elle croit dans les pays «pauvres»), alors que des formes de spiritualités néo-païennes font de plus en plus d’adeptes. C’est comme une revanche des Mages!

Persécution de druides par
les Romains. Dessin de
Thomas Pennant,
1781.


Il faut cependant préciser que les druides étaient déjà persécutés dans l’Empire romain avant même la naissance du Christianisme. Aussi, il n’y a pas eu de chasse aux sorcières au Moyen Âge, du moins pas par des Chrétiens (ce sera l’affaire de la Renaissance, une époque que j’admire plus ou moins. Voir : https://antoine-ouellette.blogspot.com/2022/11/sorcieres-et-abracadabra-de-quelques.html). 

Personnellement, je me sens à l’aise avec la position exprimée par le Pape Grégoire VII en 1080. Ce Pape avait exhorté à ne pas persécuter les femmes considérées comme sorcières, et il a fermement condamné la «coutume barbare» consistant à s’en prendre à elles. Excellent. Les monastères du Moyen âge avaient très souvent un moine spécialiste d’herboristerie et de médecine naturelle. J’ai vu des vitraux de cathédrales avec les douze signes du zodiaque, notamment celle d’Amiens. La dimension cosmologique est fondamentale dans les mosaïques de Ravenne, dans la vision de sainte Hildegarde von Bingen et de saint François d’Assise. 

Une druidesse,
par Alexandre Cabanel
(1823-1889)


La Renaissance, elle, centrera tout sur l’être humain, comme s’il était extérieur au monde : ce fut l’amorce d’une dérive délétère au niveau écologique. Il serait profitable de ramener la dimension cosmologique dans la foi, comme l’a fait par exemple le Pape François dans son encyclique Loué sois-tu.
Voir : Antoine Ouellette: LOUÉ SOIS-TU FRANÇOIS! (antoine-ouellette.blogspot.com)

J’aime bien les sorcières en fait! J’ai même une amie française qui est sorcière et médium. Maître Reiki, elle dit communiquer avec les fées et fait usage de cristaux magnétisés, entre autres choses. Est-ce que, comme Catholique, cela devrait me déranger? Je ne suis pas devenu «mou» avec le temps, mais les croyances de cette amie ne me choquent pas. J’y vois même quelques vertus comme, par exemple, une attitude bienveillante envers les plantes, les animaux et la nature en général, une forme de spiritualité éloignée de la société d’hyperconsommation, une approche douce qui peut soulager la souffrance de certaines personnes. Je connais assez cette amie pour savoir qu’elle ne ferait de mal à personne et que jamais elle ne frauderait qui que ce soit : elle est sereinement convaincue de ses croyances.


Au-delà des religions, vraiment?! 

Hippolyte Léon Denizard Rivail,
alias Allan Kardec (1804-1869),
créateur du spiritisme, très souvent
confondu avec la spiritualité
encore aujourd'hui...


Par contre, je me permets de faire une petite mise au point. Ce qui est habituellement présenté, et depuis quelques décennies déjà, comme «spiritualité» repose sur des assises discutables. Le premier aspect est l'opposition qui existerait entre «spiritualité» et «religion». À mes yeux, il s'agit là de deux dimensions complémentaires qui, idéalement, devraient aller de pair. Une religion sans spiritualité tend à devenir un code de règles bien sec. Une spiritualité sans religion est quelque chose d'évanescent plus ou moins informe. J'observe cependant qu'il arrive que des «spiritualités sans religion» deviennent aussi rigides que des religions sans spiritualité - je pense, par exemple, à des adeptes d'astrologie qui planifient tout en fonction des astres et des constellations... 

Mais il est un lieu commun selon lequel la spiritualité serait «au-delà», «au-dessus» de la religion. Comme il m'a été dit à quelques reprises, la religion serait une «invention humaine», alors que la spiritualité émanerait directement du Divin. Cette prétention chatouille le gentil sceptique en moi! Voici pourquoi. 

Ce qui m'est souvent présenté comme étant spiritualité est en fait un mélange d'ingrédients provenant des religions karmiques (bouddhisme, hindouisme, jaïnisme, etc.). Or, la réincarnation et le karma, loin d'être des réalités démontrées, sont en fait des croyances qui sont des dogmes dans les religions karmiques. Aucune des religions nées d'Abraham (judaïsme, christianisme et islam) n'est fondée sur la réincarnation ou le karma; plusieurs religions animistes ignorent de même ces dogmes karmiques. Il est donc faux de prétendre que «toutes le religions» enseignent la même chose sur ce point (et sur d'autres encore). Donc, la spiritualité n'oblige pas à adhérer à de tels dogmes.

Ce qui m'est présenté comme étant spiritualité relève en fait souvent du spiritisme, ce qui n'est pas la même chose. 

Les cristaux sont à la mode, pour
leurs pouvoirs «magiques» - mais 
ce n'est fameux ni pour l'environnement
ni pour les gens qui les extraient:

https://www.consoglobe.com/pierres-cristaux-planete-cg

L'adepte du spiritisme prétend pouvoir contacter, voire discuter avec des «entités spirituelles». Si certaines personnes se disent médiums et pratiquent le «channeling», la quai-majorité des adeptes de «spiritualité» affirment avoir déjà été témoins de phénomènes extraordinaires. Je leur laisse le bénéfice du doute car, jusque là, c'est bénin. Les choses se compliquent lorsqu'on s'imagine pouvoir contraindre une «entité» à discuter avec nous par le biais de jeux de cartes, d'une table de lettres ou d'invocations en langues étranges... Pour ma part, je trouve que ce serait un bien piètre Ange que celui qui serait tenu d'obéir à des cartes! Donc, la spiritualité ne passe pas nécessairement par l'adhésion au paranormal. 

Ce qui m'est souvent proposé comme étant spiritualité vient avec des objets qu'il faut acheter (talismans, cristaux, chandelles magiques, etc.), des séminaires (pour retrouver nos dites «vies antérieures»), d'innombrables livres (qui reprennent les mêmes quelques idées), etc., bref toute une bibeloquerie dont je ne vois guère la supériorité sur les objets religieux traditionnels, et tout un commerce dont je ne vois pas davantage de supériorité sur le mercantilisme religieux. Cela me semble kif-kif. 

Bref, il y a pas mal d'inventions humaines du côté de la «spiritualité». Cela dit...:

Une inquiétante déferlante?

Des gens s’inquiètent cependant de la montée de cette religion informelle inspirée du paganisme. En novembre 2022, les éditions Novalis (Québec) et les éditions Artège (France) publiaient conjointement un ouvrage de Jean-Christophe Thibaut intitulé Les nouveaux visages de l’ésotérisme. Hihihi, que c'est amusant!!! Il y a deux belles différences sur la page couverture entre l’édition française et l’édition québécoise. C’est la même image sauf que Novalis nomme l’auteur Jean-Christophe Thibaut, alors que l’édition Artège le nomme Père Jean-Christophe Thibaut! Il semble que le mot Père n’aurait pas favorisé les ventes au Québec! Novalis se contente du titre, alors qu’Artège ajoute un sous-titre éloquent : Occultisme, guérisseur, magie. L’inquiétante déferlante.

Je cite ici la 4e de couverture pour un aperçu de l’ouvrage : «Un guide chrétien pour évaluer les propositions ésotériques. En ce début du troisième millénaire, les chrétiens doivent faire face à de nombreux défis, dont ce qu’on appelle la « nébuleuse mystique-ésotérique », de plus en plus présente dans notre société. Cet ensemble de « nouvelles spiritualités » est d’autant mieux accueilli par les jeunes générations qu’il épouse leurs attentes en apportant des réponses aux grandes questions existentielles du moment. Face à cette évolution des mentalités, ce recul de la foi et la progression spectaculaire des nouvelles religiosités, nous pouvons avoir le tournis. Cette victoire de la magie et de l’ésotérisme sur la religion chrétienne est-elle déjà actée ? Devons-nous faire le constat d’une fin inéluctable du christianisme dans les prochaines années? Dans cet ouvrage, Jean-Christophe Thibaut essaye de démêler cet écheveau de l’ésotérisme dans les formes qu’il prend aujourd’hui et montre comment et pourquoi il représente un véritable défi à la foi chrétienne dont il est urgent de prendre conscience».

 


L'Évangile à la carte

La foi catholique est trop souvent devenue 
spéculative et, dans trop de «cours de Bible»,
l'Évangile semble être un corps mort que
l'on autopsie. Toile de Rembrandt (1632)


Bien. Mais j’avoue ne pas être inquiet. Je pense qu’il y a là davantage de danger pour la culture scientifique que pour la foi chrétienne - à l'exception du fait que toutes les gentilles Sorcières que je connais croient en la réincarnation, mais je ne leur en tient pas rigueur dans la mesure où tant de théologiens «catholiques» sont pour le moins hésitants à proclamer la Résurrection. 

Qu'on se le dise franchement: le retour de la «magie» a été possible parce que les Catholiques d’Occident ne semblent plus trop savoir ce à quoi ils et elles croient : j’ai croisé des prêtres qui n’ont plus la foi, des théologiens «catholiques» qui enseignent ouvertement ne plus adhérer au Credo (ces gens trompent carrément autrui et font de la fausse représentation en se prétendant «chrétiens»), et des fidèles qui espèrent que l’Église va «évoluer»… selon leurs vœux personnels. Chacun et chacune semble faire le tri selon ce qui convient à son égo. 

La voix du Barde ancien.
William Blake, 1825.

Il est rare le courage de ce prêtre qui a forcé une agente de pastorale à démissionner parce qu'elle rejetait la virginité de Marie. J'observe aussi que le wokisme et le communautarisme gagnent de plus en plus de Catholiques. Peut-être voient-ils là une planche de salut pour tenter de se faire passer pour «modernes» et exempts des fautes qui ont causé scandales dans l'Église? 

Face à une foi qui s’automutile ainsi, comment reprocher à des gens d’adhérer à la nébuleuse «ésotérique-mystique»? Cette dernière passe pour être une «religiosité à la carte», mais le Christianisme occidental est lui-même souvent devenu une telle religiosité à la carte. Je ne compte plus les fois où j'ai entendu que, l'Évangile, c'est «symbolique», «ce sont des images, des façons de dire», qu'«il ne faut pas prendre à la lettre»... On en prend, on en laisse: c'est à la carte, tout comme les sacrements.

Le vrai danger pour la foi se situe donc à l’intérieur même de l’Église. Alors, cette nébuleuse n’a prospéré que parce que le Catholicisme lui a donné tout l’espace pour le faire : il lui a donné tout l’espace parce que, depuis plusieurs décennies, il ne valorise plus beaucoup sa propre spiritualité. Il s’est absenté du champ de la spiritualité. Trop souvent, les «cours de bible» ont remplacé les pratiques spirituelles et, fort malheureusement, ces cours ratiocinent, spéculent ou dévient trop souvent, qui traitent les Saintes Écritures comme des corps morts que l’on autopsie dans une morgue qui empeste le formol! 

Je n’aime pas non plus l’association du mysticisme avec l’ésotérisme dans l’expression «nébuleuse mystique-ésotérique». Elle semble laisser croire que le mysticisme est proche de l’ésotérisme et contraire à la foi catholique. Or, il existe bel et bien un mysticisme catholique qui a pris de nombreux visages au fil des siècles. Par exemple, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila étaient clairement des mystiques. Le mysticisme n’en en rien contrairement à la foi catholique. La spiritualité non plus – je rappelle que c’est dans un contexte chrétien et non bouddhiste qu’a été inventé le mot spiritualité lui-même.

Voir : https://antoine-ouellette.blogspot.com/2019/12/levangile-de-noel-ou-levangile-est-il.html

 
En fait, il est possible d'être Mage chrétien ou Sorcière catholique!

Pratiques spirituelles

La science a démontré
les bienfaits de la prière et de
la méditation.
Dessin d'Albert Dürer (1508)

Je suis un enfant du Concile Vatican II. Personne ne m’a enseigné la spiritualité chrétienne. Des cinq ou six paroisses où j’ai vécu et où je suis allé à la messe, je n’ai pas souvenir que l’une seule d’entre elles ait proposé des ateliers pour apprendre et pratiquer la spiritualité chrétienne ou la méditation chrétienne. Les personnes plus âgées que moi savent, ou ont déjà su, comment prier le chapelet; moi, personne ne m’a jamais enseigné comment le faire. Dans les années 1960, c’était considéré comme désuet, de toute évidence même par bien des prêtres. Or, le chapelet est une forme de méditation qui vaut bien la récitation d’un mantra à la manière hindouiste. Des études scientifiques ont déjà montré que le chapelet favorise de nombreux bienfaits physiques et psychologiques, au même titre que le yoga.

Voir cet article avec les avis de plusieurs experts médicaux : https://www.ledevoir.com/societe/sante/100802/le-pouvoir-de-l-esprit

Et pourtant, j'ai rencontré en 2022 une «théologienne catholique» qui ne croit pas à la prière! Or, le Mage chrétien y croit. 

Le chapelet n’est pas la seule forme de méditation chrétienne. Il y a aussi le rosaire. Je devais être dans la vingtaine sinon dans la trentaine quand j’ai entendu parler pour la première fois du rosaire! Plus complexe que le chapelet, le rosaire nécessite une vraie introduction pratique. Comme pour le chapelet, aucune de paroisses où j’ai vécu n’a proposé d’initiation au rosaire. Peut-être prenait-on pour acquis que tout le monde le connaissait, mais c’était loin d’être le cas, surtout chez les plus jeunes. Peut-être considérait-on cette forme de méditation comme désuète, même si le Pape Jean-Paul II l’avait rénové en lui ajoutant les Mystères lumineux en 2002. Cet ajout du Pape n’a pas semblé susciter le moindre enthousiasme là où je pratiquais. Pour prier le chapelet et le rosaire, il faut évidemment croire en la Virginité de Marie: un Mage chrétien y croit.
https://hozana.org/priere/chapelet/rosaire

Dans ma trentaine, j’ai cependant découvert une autre forme de méditation chrétienne que j’ai adoptée (sans la pratiquer toujours autant que je le voudrais, mea culpa). Il s’agit de la méditation hésychaste, ou Prière de Jésus, qui est plus que millénaire et provient d’Orient chrétien. Lucien Coutu, Père de Sainte-Croix, m’y a initié. Le Père Coutu s’est efforcé de faire connaître au Québec les richesses de l’Orient chrétien, dont l’hésychasme et l’art des icônes. J’ai suivi une session d’initiation avec lui. J’ai mon chapelet – cette méditation se pratique avec un chapelet mais différent du chapelet occidental (il n’y a pas de dizaines, juste des nœuds disposés régulièrement sur le cordon qui le forme, avec une petite croix), j’ai aussi un banc de méditation – ce banc fait que je prie à genoux mais assis tout à la fois. Cette méditation se module sur le rythme de la respiration – c’est vraiment oriental! Une invocation de peu de mots est répétée sur le souffle à chacun des nœuds du chapelet. Je ne me souviens pas comment j’étais entré en contact avec le Père Coutu, mais ce ne fut pas par ma paroisse. À nouveau, tout comme le chapelet et le rosaire, aucune des paroisses où j’ai vécu n’a offert une introduction à l’hésychasme. Le Père Coutu s’est vraiment dévoué à cette cause mais, de toute évidence, l’hésychasme demeure une pratique très marginale au Québec. J’imagine que des Québécois qui sont Chrétiens orientaux (catholiques ou orthodoxes) le pratique, mais je ne sais pas.
https://fr.orthodoxwiki.org/H%C3%A9sychasme

Toute proche parente de l’hésychasme, il y a encore la Méditation chrétienne du moine bénédictin John Main (1926-1982). Il existe une dizaine de groupes de méditants au Québec, dont l’un pas plus loin qu’ici dans ma ville! Je trouve que ce groupe est très discret, extrêmement discret même. Il me semble qu’il devrait se faire connaître davantage. Certains ont accusé les adeptes de cette méditation de l’avoir inventé en plagiant la méditation bouddhiste. Ce reproche est injuste, mais il montre à quel point il est devenu incongru de parler de spiritualité et de méditation dans le Catholicisme.
https://www.meditationchretienne.ca/

Dans sa jeunesse, John Main avait dû passer par un maître spirituel malaisien et non-chrétien, Swami Satyananda (1909-1961), pour apprendre à méditer. Ce détour fait, John Main s’est aperçu que des Chrétiens avaient proposé une voie de méditation similaire il y a longtemps, tel Jean Cassien né vers 360 et décédé en 435! Cette pratique était donc plus que millénaire dans le Christianisme, mais elle a été oubliée en Occident – l’Orient chrétien l’a maintenue et Saint Jean Cassien y est plus connu et vénéré qu’en Occident…

Et ce n’est pas tout! Il existe d’autres formes encore comme, par exemple, les Exercices de saint Ignace (1491-1556) – saint Ignace les a lui-même dénommé «exercices spirituels», comme quoi il n’avait pas peur de ce mot! Vous voyez : nous avons l’embarras du choix pour la spiritualité chrétienne et la médiation catholiques!


Le doute n’est pas la foi

L'art de l'icône se pratique
dans le silence et la méditation.

Alors, pourquoi fait-on donc si peu la promotion de ces pratiques? Pourquoi ne l’a-t-on pas fait et depuis si longtemps? Pourquoi ne les fait-on pas connaitre aux plus jeunes? Pourquoi le Catholicisme a-t-il été aussi négligeant et insouciant en la matière? Pourquoi avoir laissé tout la place aux «nouvelles spiritualités»? Et pourquoi s’en prendre alors à ces «nouvelles spiritualités»? Pourquoi laisser entendre que spiritualité et mysticisme sont étrangers à la foi chrétienne? Pourquoi ne vit-on pas la Messe comme la pratique spirituelle qu'elle est, et pourquoi ne célèbre-t-on pas davantage la Messe dans une telle perspective spirituelle?

Ne serait-ce pas parce l’Évangile et le Nouveau Testament sont devenus des objets de doute plutôt que des sources de foi?

Sur le plan méthodologique, la science pose le doute en principe premier : c’est sa logique et c’est bien ainsi. Mais la foi est tout le contraire. Elle est une relation, une relation de confiance : avoir foi est avoir confiance et faire confiance. Aucune bonne relation ne peut se fonder sur le doute. Dans un couple, une famille ou entre amis, la confiance est au cœur de la relation. Tout acte qui brise la confiance risque de faire perdre la foi, la foi envers autrui, envers soi-même, envers l’Église, envers la justice, envers telle institution, etc.

Il y a eu les crimes de prêtres pervers (je précise n'avoir connu aucun tel prêtremais, pas si loin en gravité, il y a les spéculations arrogantes de «biblistes» et les reniements égocentriques de théologiens et théologiennes «catholiques». Ces bonnes gens disent «réfléchir» sur les Écritures: peut-être devraient-ils laisser faire pour plutôt méditer et prier. Eux aussi portent une bonne part de responsabilités dans le passage d'une Église catholique vers une Église chaotique (l'expression est de l'abbé Alain Roy). Le redressement passe non pas par une illusoire «modernisation» mais par une reconnexion à la source spirituelle. 

Être Mage chrétien, c'est suivre l'Étoile du Seigneur.

Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US) et sites commerciaux pour les livres suggérés.