MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

lundi 30 septembre 2019

PROJET HAYDN (9). PÉRIODE VERTE (PREMIÈRE PARTIE)

Calendrier

Je serai en Bretagne pour participer aux Journées Culture partagée, en la ville de Dinan :
Vendredi 4 octobre, 18 heures. À la bibliothèque de Dinan. Je donnerai une conférence «Le bonheur d’être soi». Cette conférence sera agrémentée par trois de mes pièces : Bonheurs (François Schwarzentruber, piano), Danse boréale (Annick Renézé, violoncelle, et Alain Binet, piano), Rivages (Jean-Louis Touche, clarinette).
Samedi 5 octobre, 14 heures mais horaire à confirmer. Je donnerai une conférence «La musique des oyseaulx», à l’Abbaye de Léhon.
Samedi 5 octobre, à 20 heures, à l’Abbaye de Léhon. Concert où quelques-unes de mes pièces seront jouées, dont la première de mon Quatuor à cordes (par le Quatuor Icare). Aussi : Au jardin de Gethsémani (par l’Ensemble Guy-Ropartz), Bourrasque (Florian Beau, flûte), Rivages (Jean-Louis Touche, clarinette).
Mais il y a plusieurs autres activités offertes durant cet événement! Pour le programme complet : 
 https://culturepartageerance.home.blog/category/rencontres2019/
Hors cadre :
Lundi 7 octobre. Rencontre avec l’équipe du Conservatoire de Dinan.
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Le Projet Haydn (9). La Période verte (1795-1809). Première partie.
Haydn visionnaire
Haydn en habits modernes!
Cet article est le neuvième d’une série dans laquelle je vous initie à l’art de Joseph Haydn. Pourquoi Haydn? Tout simplement et subjectivement parce qu’il est mon compositeur préféré tous styles et époques confondus! Mais attention : il y a mon goût, il y a aussi la matière et celle que nous offre Haydn est d’une richesse rare.
Le premier article situait le génie du compositeur :
Le second article situait les «massifs» des genres musicaux qu’il a pratiqué sa carrière durant :
Le troisième article portait sur sa première période créatrice, que j'ai nommée Période bleue (des débuts jusqu’en 1766):
Le quatrième article portait sur sa seconde période créatrice, que j’ai nommée Période mauve (1766-1773) :
Les cinquième et sixième portaient sur sa troisième période créatrice, que j’ai nommée Période rose (1773-1784) :
Les septième et huitième articles présentaient la Période rouge (1784-1795)
http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2018/01/
https://antoine-ouellette.blogspot.com/2018/03/le-projet-haydn-8-sept-paroles.html


Le Projet Haydn. 
La Période verte (1795-1809). Première partie

Thérèse Jansen-Bartolozzi
Le patron et ami de Haydn, le Prince Nicolas Esterhazy, était décédé en 1790. Son successeur, Anton, qui n’avait pas la même passion pour l’art, décida de dissoudre son orchestre. Haydn conserva néanmoins son titre, sans aucune baisse de salaire (!), et s’installa à Vienne où il s’est acheté une petite maison. La seule obligation professionnelle qui resta à Haydn fut de composer une Messe par année : Haydn en composera en fait six, entre 1796 et 1802. Je rappelle que Haydn n'était pas du tout un «valet»: en termes modernes, il était un haut fonctionnaire, et il touchait le troisième plus haut salaire à la cour. Avec un salaire inchangé et une tâche légère à accomplir sous le nouveau Prince, on ne peut vraiment pas dire que c'étaient là des conditions de travail misérables!
À son retour définitif à Vienne après ses deux séjours à Londres, Haydn a maintenant 63 ans. Il couronne alors deux pans de sa production par ses derniers chefs-d’œuvre : les Trios pour piano, violon et violoncelle – avec le Trio #42 et les trois Trios #43-45 dédiés à Thérèse Jansen-Bartolozzi, de même que les six Quatuors à cordes opus 76 (ses plus célèbres) et les deux de l’Opus 77.  Un dernier Quatuor demeurera inachevé :
Carte de visite de Haydn
terminés en 1803, les deux mouvements centraux seront publiés en 1806 sous le titre de Dernier Quatuor. Dans cette édition, on retrouve copie de la carte de visite que Haydn s’était fait imprimer. Outre son nom, cette carte comprend les quatre premières mesures du quatuor vocal Der Greis (Le vieillard) avec leur texte : «Toutes mes forces s’en sont allées, je suis vieux et faible». En 1803, à 71 ans, Haydn pose définitivement sa plume. Il vivra encore six ans, dans un état de faiblesse physique grandissante, avant de rendre l’âme le 31 mai 1809. De ces dernières années, Haydn disait qu’il avait encore la tête pleine d’idées, que la musique était toujours là, mais que sa santé ne lui permettait plus d’écrire. Une situation triste. Sans famille immédiate, il était tout de même entouré par ses amis et collaborateurs.



Haydn écolo et pacifiste

Dans cette ultime période (1795-1803), il peut sembler surprenant que Haydn n’ait plus composé de symphonies, lui qui avait été un champion du genre. C’est que le gros de ses forces a été consacré à des «symphonies élargies», à savoir six Messes (de structure symphonique) et deux oratorios. J’y reviendrai.

Il est habituel d’accorder une signification particulière aux dernières œuvres d’un compositeur. Dans le cas de Haydn, ses œuvres font résonner des thématiques étrangement actuelles qui révèlent un artiste visionnaire, notamment l’angoisse face aux conflits armés et la conscience écologique. 
Mais il n’y a pas que les thèmes : il y a aussi la musique. Le début de l’oratorio La Création, qui dépeint le chaos originel, a fait couler beaucoup d’encre, et pour cause! Cette musique est totalement inouïe : elle l’était à l’époque, surpassant en audace tout ce qui était fait (y compris Beethoven qui n’a rien écrit de similaire pour orchestre), et elle demeure sidérante de nouveauté encore aujourd’hui. Forme encore : la premier mouvement du Quatuor à cordes en ré majeur, opus 76 #5, n’obéit à aucun schéma formel existant et inclut un changement de tempo (la dernière section est plus rapide). Le mouvement initial du Quatuor suivant, en mi bémol majeur, réédite l’exploit. Cela annonce les formes en développement perpétuel qui ne viendront que bien plus tard, notamment chez Jean Sibelius (voir par exemple le premier mouvement de sa Symphonie #2 qui date de… 1902!). Le mouvement lent de ce Quatuor opus 76 #6 s’intitule Fantaisie. Ses 59 premières mesures ne comportent pas d’armure, et la musique va de modulation en modulation en toute liberté, avant que la tonalité rare de Si majeur ne s’impose à la mesure 60.Je demeure très surpris lorsque des gens affirment que la musique de Haydn est «conventionnelle» de ces «conventions classiques» dont Beethoven «libérera» la musique: c'est tout faux.

Trompette à clés (Müller, Lyon, c.1840)
À nouveau, Haydn compose pour un «instrument expérimental». Son dernier concerto sera pour trompette, de 1796. Il a été écrit pour Anton Weidinger. Trompettiste dans l’orchestre de la cour de Vienne, Weidinger avait inventé une trompette avec des clés, mécanisme qui permettait de produire les demi-tons chromatiques, ce que les trompettes naturelles de l’époque peinaient à faire. Haydn a donc exploité ces nouvelles possibilités dans son Concerto. Dans cette œuvre, la trompette chante autant des mélodies développées (mouvement lent) qu’elle se montre agile, voire gamine dans le Finale! Il s’agit d’un trésor pour le répertoire de l’instrument. Plus tard au cours du XIXe siècle, c’est le mécanisme des pistons qui s’imposera pour la trompette et pour d’autres cuivres.

Pour ces raisons, je surnomme cette période de Haydn sa période verte, à l’image du vert écologiste. 

Interlude musical #1. Quatuor à cordes, opus 76 #3, en do majeur, Empereur».
Interprété par le Quatuor Zemlinsky: https://www.youtube.com/watch?v=6fF4sCuMcT0
Outre les variations sur l'Hymne impériale du 2e mouvement (voir ci-bas), quelques points rares à souligner. Au centre du premier mouvement, une danse rustique (en mi majeur!). Le motif de cinq notes du tout début sera réutilisé, varié, au début des 3e et 4e mouvements, ce qui assure une unité cryptée à l'oeuvre. Le Finale débute en do mineur, et non en do majeur; la plus grande partie de ce mouvement est d'ailleurs en do mineur. Le mode majeur ne s'impose qu'en seconde moitié pour mener à une conclusion emportée.


Guerre, angoisse et paix

La Bataille d'Austerlitz. Par François Gérard (1810)
À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, la guerre règne en Europe de l’Ouest : c’est l’époque de Napoléon Bonaparte, et les armées françaises assaillent l’Autriche. En 1796, Napoléon avait lancé sa campagne d’Italie contre l’Autriche et, l’année suivante, Haydn compose son Hymne impérial (Gott erhalte Franz den Kaiser, Dieu protège l’Empereur François), l’une de ses très rares œuvres «politiques». Avec un texte évidemment différent, cet hymne demeure l’hymne national de l’Allemagne (et curieusement pas de l’Autriche). Il en fait une version pianistique puis une version orchestrale.  Toujours en 1797, Haydn utilise cette mélodie sous la forme d’un thème avec variations pour le deuxième mouvement du Quatuor à cordes opus 76 #3, en do majeur – surnommé pour cette raison Quatuor Empereur
Horatio Nelson
En 1801, Haydn récidive en matière politique avec sa courte cantate en anglais Lines from the Battle on the Nile. Pour soprano et piano, elle marque l’admiration de Haydn pour Horatio Nelson, vice-amiral de la Royal Navy britannique qui s’illustre à cette époque contre l’armée navale française. Né en 1758, Nelson perdra la vie en octobre 1805, alors même que sa flotte remporte la victoire lors de la Bataille de Trafalgar. La France ne semble pas en avoir trop voulu à Haydn d’avoir pris parti en faveur de l’Angleterre contre Napoléon, puisque l’Institut de France le nomma membre  étranger en 1801 et lui décerna sa médaille honorifique en 1804! Mais en fait, je ne sais pas à quel point Haydn avait un credo politique. Sa réaction ces années-là tient essentiellement au fait que son propre pays était attaqué. Je penserais qu’en bon modéré, il préférait vraiment la monarchie constitutionnelle britannique au républicanisme français (et surtout à ses exactions durant la Révolution). Malheureusement pour lui, Haydn décédera l’année même où les troupes françaises envahissent Vienne.

La seconde des six grandes Messes que Haydn composa durant cette période est intitulée Missa in tempore belli (Messe en temps de guerre). Datant de 1796-97, elle se fera aussi connaître sous le titre allemand Paukenmesse (Messe des timbales), en raison de l’importante partie de timbales qu’elle contient, notamment les battements piano à découvert de l’Agnus Dei. La sonorité de cette Messe est généralement éclatante. Dans la dernière section de l’Agnus Dei, les battements de timbales reviennent, mais cette fois avec un crescendo menant à une fanfare des vents à laquelle se joignent les chœurs. En reprenant les propos du spécialiste de Haydn, H.C. Robbins Landon, Marc Vignal écrit : «C’est comme si Haydn avait remplacé les paroles Donne-nous la paix par Nous exigeons la paix».

La Messe suivante est à son tour liée à la guerre, mais sa couleur est toute autre. De Do majeur, nous passons en Ré mineur. D’un orchestre éclatant, nous passons à un orchestre réduit mais tranchant : trois trompettes, timbales, orgue et cordes. L’espoir de voir ces conflits se terminer est là, mais la conscience du musicien va ailleurs. Au-delà des faits d’armes et des luttes politiques, les populations civiles subissent ces assauts apportant leur cortège de tueries et de désolations.

Napoléon à Moscou. Anonyme allemand.
Citation tirée de mon livre Pulsations : «Dans le répertoire classique, les œuvres inspirées par la guerre présentent généralement cette réalité de manière positive et patriotique. Le premier à avoir traité le thème guerrier avec des accents tragiques fut Joseph Haydn dans sa Missa in augustiis (Messe en temps d’angoisse) de 1798, l’époque des guerres napoléoniennes. Dans cette œuvre saisissante, les trois trompettes et les timbales ne font plus entendre d’accents héroïques : dans le Benedictus notamment, elles sont accablantes, en échos des souffrances des populations touchées par les destructions. Il ne s’agit pas d’une déclaration pacifiste car Haydn sait que la guerre fait partie de l’expérience humaine, qu’elle est inévitable même dans certaines circonstances. Mais pour la première fois, la guerre n’est pas idéalisée et plutôt abordée avec compassion pour ses victimes. Aucune musique n’a empêché les guerres, mais cette réponse d’un artiste fut peut-être la meilleure». Le Kyrie, le premier «mouvement» de cette Messe, a un impact aussi fort, et le moment où la soprano soliste perce l’ensemble avec une vocalise est anthologique.

Une version bien appréciée de la Messe en temps d'angoisse
Deux points à préciser sur cette Messe. On la connait aussi sous le nom de Messe Lord Nelson. Ce surnom n’est pas de Haydn et, d’ailleurs, l’œuvre n’est pas dédiée à Lord Nelson. Elle sera toutefois jouée en sa présence lors de sa visite à Eisenstadt en septembre 1800. Deuxième point : des parties pour instruments à vents ont été ajoutées après coup aux trompettes d’origine, et deux fois plutôt qu’une! Haydn a fort probablement accepté une première version avec vents, mais sans avoir lui-même composé ces parties. En 1803, l’éditeur Breitkopf et Härtel publia une autre version, cette fois avec des parties de trompettes complètement modifiées et des parties de bois (flûte, 2 hautbois, 2 bassons et 2 cors) composées par un musicien non identifié de Leipzig. Marc Vignal souligne que c’est sous cette forme (et dans cette édition pleine d’erreurs) que l’œuvre sera diffusée et connue pendant plus d’un siècle! Évidemment, la seule version authentiquement de Haydn est la toute première, soit celle possédant le plus de puissance expressive. 

Interlude musical #2. Messe pour un temps d'angoisse (Missa in angustiis), ou Messe Lord Nelson, en ré mineur.  Une interprétative décapante, dirigée par une femme, Grete Pedersen - ce qui nous rappelle que Haydn a écrit bon nombre de ses oeuvres pour des femmes, que ce soit des oeuvres vocales, pour piano ou de chambre (dont des trios pour piano, violon et violoncelle. Seul bémol: il s'agit ici de la version, néanmoins approuvée par Haydn, avec des parties supplémentaires de bois et cors. À noter qu'ici, des trompettes naturelles (sans pistons) sont utilisées. Pour qui croit que Haydn est «gentil» et «galant», il faut écouter le Kyrie (premier «mouvement) et le Benedictus, à 28'52, avec ses coups de boutoirs des trompettes et timbales qui semblent symboliser l'agression de la civilisation par la violence armée (climax à 33'35!).

La question liturgique

Haydn a composé quatre autres Messes durant cette période qui, curieusement, sont toutes en Si bémol majeur! Cette fréquence de la tonalité de Si bémol majeur est une énigme: qui a la réponse?
Ces quatre autres Messes n’ont pas l’inspiration guerrière des deux autres et sont moins connues (pour cette raison?).

Missa Sancti Bernardi de Offida (Messe de saint Bernard), aussi connue sous le titre allemand Heiligmesse, si bémol majeur (1796)

Theresienmesse, en si bémol majeur (1799) – non pas Messe de sainte Thérèse, mais Messe pour l’impératrice Marie-Thérèse!

Schöpfungsmesse (Messe de la Création), en si bémol majeur (1801)

Harmoniemesse (Messe pour harmonie), en si bémol majeur (1802)

Michael Haydn, frère de Joseph.
Haydn disait que la musique sacrée de son frère Michael (1737-1806) surpassait la sienne. La raison de ce jugement autocritique réside peut-être dans l’aspect souvent plus «sévère» et plus introverti des messes de Michael, alors que Joseph s’excusera presque de la joie émanant des siennes : «Dieu m’a donné un cœur joyeux : il ne m’en voudra pas de l’avoir servi avec joie». La spiritualité de Haydn ne se fixe pas sur la douleur ou la sévérité : elle est illuminée par la confiance en Dieu et la célébration de la Résurrection du Christ Jésus. Je sais que la douleur et le pessimisme passent pour plus profonds que la joie (ah, le Romantisme…), mais la joie est indéniablement profonde ici, et cette musique va comme sur les ailes des Anges. Aussi, sa musique religieuse s’harmonise parfaitement avec les églises baroques d’Autriche, pleines de dorures et de décorations. À la seule exception de la Messe Sainte-Cécile, chef-d’œuvre absolu de la première période de Haydn, la «période bleue (voir https://antoine-ouellette.blogspot.com/2014/11/le-projet-haydn-3-la-periode-bleue.html), qui dure quelques 65 minutes (Sainte Cécile est après tout la patronne des musiciens, alors Haydn s'est payé la traite!), les œuvres religieuses de Haydn respectent assez bien une durée pouvant être acceptée en liturgie. Pour les six Messes de la période verte, cette durée est d’environ 35 minutes pour chacune – certains interprètes étirent à l’occasion, et je connais une belle version de la Harmoniemesse qui fait quelques 50 minutes…

Sur le plan compositionnel, on y trouve des fugues magistrales (celle qui termine le Credo de la Messe de saint Bernard est éblouissante!), fugues qui démontrent la maîtrise de Haydn en matière de contrepoint, qualité qui lui est trop rarement reconnue – et qui, du reste, est souvent déniée au style classique avant Beethoven. Haydn est en réalité un contrapuntiste d’exception!

Nombre de commentateurs abordent mal les choses en ne mettant en évidence que la joie, la simplicité, la supposée «galanterie» des messes de Haydn, œuvres dans lesquelles l’art n’a jamais si bien caché l’art. Après une introduction grandiose, le Kyrie de la Messe de saint Bernard fait entendre, allegro moderato, un thème en mesure à ¾ qui évoque presque un menuet voire une valse. Scandale! Ce n’est pas à sa place à l’église! Oui, mais c'est la légèreté des Anges! Mais encore, ce thème devient peu après une riche fugue. Tout ce Kyrie alterne entre le grandiose et l’intime, ce qui donne la couleur de toute cette messe. Inversement, dans le Credo de la même Messe de saint Bernard, la Résurrection du Christ est proclamée en do mineur, plutôt qu'en do majeur! Liberté de l'artiste qui a dépassé l'idée simpliste voulant que la musique doive «illustrer» le mot. Par contre, il est difficile de trouver un plus bel Agnus Dei que celui de la Messe de la Création - œuvre qui porte ce sous-titre en raison de quelques citations et allusions à des mélodies de l'oratorio La Création (voir l'article suivant de cette série).
Un orchestre d'harmonie
La Harmoniemesse, la dernière œuvre complète de Haydn, donne un rôle important comme jamais aux vents, d’où son nom : flûte, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, 2 cors, 2 trompettes, avec les timbales, les cordes et l’orgue. Outre sa riche instrumentation, cette œuvre sonne avec une rudesse inhabituelle, en des harmonies à la fois «solides et instables», comme le remarque Marc Vignal qui va jusqu’à écrire qu’elle aurait inauguré une nouvelle étape dans la création de Haydn si celui-ci avait pu continuer à composer. Galanterie, vraiment?

Ces critiques ne tiennent pas, ou alors il faudrait avoir l’honnêteté de les généraliser. Selon moi, la polyphonie de la Renaissance (XVe et XVIe siècles), depuis Dufay jusqu’à Palestrina et Victoria, fut la dernière grande musique sacrée d’Occident. Comme le chant grégorien et autres répertoires apparentés, la polyphonie de la Renaissance est au service de la liturgie, ce qui est une marque véritable du sacré : jamais elle ne devient hors de proportion, jamais elle tend vers la «musique de concert» - ce qui, du reste, n'empêche pas de la donner aussi en concert, jamais elle ne cherche à «illustrer» les mots des textes. 
Une messe en Espagne
Ces qualités se perdront dès l’arrivée du style baroque qui misera sur le dramatisme (et un dramatisme directement issu de l’opéra) davantage que sur la contemplation, perte qui se poursuivra dans les styles classique et romantique. Concise, la musique du XVIIe siècle peut encore passer, notamment avec des musiciens inspirés comme Marc-Antoine Charpentier. Mais le baroque de la première moitié du XVIIIe siècle fait basculer les choses. Malgré ses hautes qualités, la Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach (composée de 1724 à 1749) est une absurdité liturgique : son Kyrie et son Gloria durent à eux seuls plus de 50 minutes, alors que la messe, comme liturgie, est à peine débutée! L’assemblée ne prie plus ni ne contemple : elle assiste à un concert, et elle demeure assise, sans participer liturgiquement, se forçant souvent à attendre que cela se termine enfin. Les textes ont beau être sacrés, la liturgie est complètement envahie par un objet étranger. Jamais le chant grégorien ne donne dans l’illustration des mots : il porte plutôt le texte. Mais avec le baroque arrivent ces évocations de la Résurrection avec trompettes et timbales qui, dans un cadre liturgique et sacré, font passablement primaires sinon ridicules. Le style de chant opératique est déplacé en contexte liturgique, surtout lorsqu’il se pare de mille vocalises virtuoses; la présence d’un orchestre est incongrue dans une liturgie : la liturgie doit servir la Parole de Dieu, ce à quoi sont impuissants violons, clarinettes et cors! 
Le Romantisme a porté ces tendances à leur aboutissement : le sentiment reçu n’est plus celui du sacré ou de la sanctification, mais celui de la sensiblerie et de l’émotivité profane. La Missa solemnis de Beethoven est certes plus «colossale» que les Messes de Haydn - «écrasante» serait le mot juste, mais ses proportions ne sont pas liturgiques. Je ne suis même pas du tout certain qu'elle soit aussi égale d'inspiration que les Messes de Haydn - pardonnez-moi, mais je trouve que la Missa solemnis peine à décoller... En passant et encore une fois, les dites audaces de Beethoven ont été précédées chez Haydn: par exemple, le violon solo de la Missa solemnis n'a rien de nouveau, puisqu'un violoncelle solo (couleur soliste plus rare) se trouve dans la Messe des timbales de Haydn... Antonin Dvořák se rapproche du sacré dans son Requiem où l’influence byzantine se perçoit aisément (curieusement cette œuvre superbe est peu jouée et visiblement peu aimée); Gabriel Fauré se rapproche de la liturgie avec son Requiem qui a le mérite de la concision. Mais pour ces œuvres rares, la musique «sacrée» des XVIIIe et XIXe siècles est plutôt une musique de concert inspirée de textes religieux; une musique au mieux paraliturgique (à donner en dehors des offices et des messes) et non liturgique. J'avoue que j'écoute les Cantates de Bach (œuvres que j'adore) en faisant abstraction de leur inspiration religieuse: pour moi, cette musique sonne bien peu sacrée et s'ingénie trop à illustrer les mots.

Interprétation
De loin, la meilleure version des Messes de Haydn!
Un petit mot sur la discographie des Messes de Haydn. Rares sont les interprètes qui ont trouvé le ton juste. Trop souvent, les solistes semblent égarés et se croire dans un opéra de Verdi! Je caricature à peine. Haydn ne gagne pas à être conçu ainsi. C'est dire que la plupart des versions discographiques sont insatisfaisantes. Selon moi, l'intégrale la plus adéquate et la mieux réussie de ces Messes est celle publiée par Naxos, avec le Trinity Choir et le Rebel Baroque Orchestra, sous la direction de J. Owen Burdick et Jane Glover - coffret de 8 disques. Cette dernière «opératise» un peu, mais les messes dirigées par Burdick Owen sont exceptionnelles - elles représentent heureusement la majorité du coffret; et la soprano Ann Hoyt est splendide: voilà une véritable voix haydnienne! 
La même chose peut être dite des versions discographiques des deux oratorios que Haydn a composé durant cette période, La Création et Les Saisons (dont je parlerai dans le prochain article de cette série). Plusieurs opératisent outrageusement.  Ce n'est pas de mise ici. J'ai entendu ces oratorios en concert et ce fut le même problème: des solistes pesants, «sérieux» jusqu'à l'ennui, chantant avec un vibrato rédhibitoire. La musique de Haydn exige de faire autrement, et il est malheureusement rare qu'on y parvienne. Parce qu'elle n'est pas «colossale», parce qu'elle n'est pas «virtuose», les interprètes font trop souvent preuve d'une conception défaillante sinon négligée en abordant la musique de Haydn. Il arrive encore que les symphonies de Haydn soit données en concert en ayant à peine été répétées, et que ses Quatuors servent de pièces de réchauffement pour ouvrir un programme de concert. Je ne peux que déplorer cette attitude et ce manque d'engagement. Haydn mérite vraiment mieux.

Sacré aparté

Palestrina
Petit aparté pour terminer en mode liturgique avec un clin d’œil. Giovanni Pierluigi da Palestrina, dit Palestrina tout court (c.1525-1594) représente l’archétype du compositeur de musique sacrée. Il a passé la plus grande partie de sa vie à Rome, composant des messes et des motets notamment pour la basilique Saint-Pierre-de-Rome. Le Romantisme l’a même mythifié. Juste pour dire, Palestrina était laïc… et marié, ce qui détonnait un peu dans ce cadre. Veuf de sa première épouse, il se remariera avec une dame qui était dans le commerce du vêtement. À cause de cet état, Palestrina sera renvoyé de ses fonctions pendant quelques petites années : avec un excès de zèle, on avait alors exigé des gens travaillant là qu’ils soient célibataires et, idéalement, prêtres. Alors voilà, ce monument de la musique sacrée était un homme marié, comme quoi le mariage n’est pas du tout incompatible avec le sacré, y compris dans ses plus hautes formes, y compris dans le Catholicisme. C’est bien de le rappeler. 

Sources des illustrations: Wikipédia et sites commerciaux

lundi 2 septembre 2019

LES AUTISTES NE SONT PAS DES ANGES... EUX NON PLUS


Calendrier

Je serai en Bretagne pour participer aux Journées Culture partagée, en la ville de Dinan :
Vendredi 4 octobre, 18 heures. À la bibliothèque de Dinan. Je donnerai une conférence «Le bonheur d’être soi». Cette conférence sera agrémentée par trois de mes pièces : Bonheurs (François Schwarzentruber, piano), Danse boréale (Annick Renézé, violoncelle, et Alain Binet, piano), Rivages (Jean-Louis Touche, clarinette).
Samedi 5 octobre, 16 heures 15. Je donnerai une conférence «La musique des oyseaulx», à l’Abbaye de Léhon.
Samedi 5 octobre, à 20 heures, à l’Abbaye de Léhon. Concert où quelques-unes de mes pièces seront jouées, dont la première de mon Quatuor à cordes (par le Quatuor Icare). Aussi : Au jardin de Gethsémani (par l’Ensemble Guy-Ropartz), Bourrasque (Florian Beau, flûte), Rivages (Jean-Louis Touche, clarinette).
Dimanche 6 octobre, 13 heures: Échange avec le public sur le thème «Existe-t-il une créativité autiste?». Abbaye de Léhon.
Mais il y a plusieurs autres activités offertes durant cet événement! Pour le programme complet : 
 https://culturepartageerance.home.blog/?utm_source=sortir-en-bretagne.fr&utm_medium=sortir-en-bretagne&utm_campaign=sortir-en-bretagne-page-evenement
Hors cadre :
Lundi 7 octobre. Rencontre avec l’équipe du Conservatoire de Dinan.
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Les autistes ne sont pas des Anges… eux non plus

1. Déception autistique

2. Utopie autistique

3. L’action sans (trop d’)idéalisme


4. Péché originel




En novembre 2017, un journal a fait grand cas d’Omar Bulphred. Cet homme alors âgé de 32 ans venait d’être arrêté pour avoir proféré des menaces de mort sur trois personnes dont son père. Ce n’était pas sa première arrestation. Il y a onze ans, il avait été condamné pour avoir incendié une école juive à Montréal, puis pour avoir fomenté un attentat contre un centre communautaire juif une année plus tard. En prison, il était considéré comme dangereux et avait tenté de poignarder un codétenu et de blesser un garde. Ses comportements ont souvent alerté entourage et policiers. L’article de novembre 2017 montrait sa photo et, en-dessous d’elle, un commentaire pas du tout anodin : «En 2013, Omar Bulphred avait été diagnostiqué avec le syndrome d’Asperger, un trouble de la famille de l’autisme». Le journaliste ne fait pas un lien direct, mais cette mention toujours reprise lorsqu’il est question de monsieur Bulphred est à haut risque de créer un lien dans l’esprit du public : autiste = criminalité.  Surtout lorsqu’on ajoute au tout un commentaire d’«expert» du genre : «Il vit dans son monde». Quand une personne autiste dérape de manière criminelle, cela est explicitement rapporté; pourtant lorsqu’une personne non autiste commet un crime, personne n’écrit : «Un homme neurotypique a assassiné deux personnes». Le résultat est qu’une association tacite est créée entre autisme et danger, menace criminelle ou crime. Inévitablement, des gens seront convaincus que l’autisme «explique» les crimes : «Ah, il est autiste, c’est donc pour ça…».
Comment trouvez-vous cette manchette?

Sans surprise, j’ai reçu des questions sur le sujet, comme «Comment prévenir les crimes commis par des personnes autistes?». Soupir. La vérité est que les personnes autistes ne sont pas plus à risque que les autres de commettre des crimes. Le spécialiste de l’autisme de type Asperger Tony Attwood le souligne bien, en ajoutant que les personnes autistes subissent beaucoup plus de violence qu’elles n’en commettent. Je rappelle que les enfants autistes forment l’un des groupes d’enfants qui subit le plus d’intimidation dans nos écoles. L’immense majorité des crimes est le fait de personnes neurotypiques. J’ai même lu qu’une femme court moins de risque de subir de la violence conjugale si son conjoint est schizophrène que s’il est neurotypique… Autre point : les personnes autistes ne sont pas asociales; elles sont sociales, autrement et moins intensément oui, mais pas asociales. Lorsqu’une personne, autiste ou non, se mure dans son monde en changeant de comportement, c’est signe que quelque chose ne va pas. C'est un signal d'alarme que l'entourage doit prendre en compte. Autre point encore : oui les personnes autistes ont des intérêts spécifiques, pouvant ou non passer pour excentriques, mais non de tels intérêts ne font pas nécessairement décrocher de la réalité et augmenter le risque qu’elles commettent un crime. Vous n’avez absolument rien à craindre d’une personne autiste dont la passion est la recherche sur les espèces de libellules ou de lichens… 
Préférez-vous celle-ci?

Déception autistique
Deux fois dans ma vie, je n'ai pas réussi à décoder...
Néanmoins, ce genre d’association faite à la légère entre autisme et criminalité heurte profondément les personnes autistes. À juste titre. Aucun groupe de la société n’aime se voir associé gratuitement à la criminalité! Mais il y a autre chose qui heurte les personnes autistes : le fait qu’un des leurs commette un crime. Nous avons vécu une telle situation au sein d’Aut’Créatifs, collectif de personnes autistes que j’ai cofondé avec Lucila Guerrero. L’affaire remonte à 2016. Un de nos membres s’était servi du nom et de son appartenance à Aut’Créatifs afin d’approcher des enfants et produire du matériel de pornographie infantile. Détourner ainsi notre organisme était inacceptable et nous avons aussitôt renvoyé ce membre. Sorti de prison, celui-ci a récidivé l’année suivante. De si gentilles personnes luttant «pour plus de services en autisme» ont profité de l’occasion pour marteler leur message : «Voilà ce qui arrive quand un enfant ne reçoit pas de services!». Je me suis senti personnellement insulté car moi-même n’ai pas reçu de «services» dans mon enfance, ce qui ne fait pas de moi pour autant un pédophile ou un criminel. Bon, je confesse avoir été reconnu coupable de deux infractions légales dans ma vie : deux contraventions pour mauvais stationnement – c’était dans les toutes premières années où je conduisais alors que, faute d’expérience, je peinais à déchiffrer les multiples panneaux de stationnement ornant les poteaux montréalais. Parvenir à les déchiffrer est presque une science… La bonne nouvelle est que ce jeune homme s’est depuis impliqué dans une démarche de réhabilitation. Cela dit, des autistes ont encaissé un choc. J’ai ainsi reçu un message d’un autiste qui en avait les bleus : «Je pensais que les autistes sont francs, droits, incapables de malveillance...». Déception, tristesse, réveil brutal : les autistes ne sont pas des anges eux non plus.

Des démons, les personnes autistes?
Sur des faits beaucoup moins graves, il est arrivé par la suite d’autres incidents posant question. Ce fut le cas pour un certain débat en 2018. Un observateur autiste a ressenti la même déception : «Certains font passer leur image avant les objectifs de la cause. Être dans un groupe d’autistes est comme si cela leur servait d'abord d'interface de pub pour vendre leur truc. Certains se font bien voir de tels spécialistes afin de vendre leurs services ou leurs conférences. Ce comportement est finalement assez neurotypique. Je suis un peu dégoûté, et je ne vois plus aucune différence avec le monde de la neurotypie». J’avais remarqué la même chose dans divers groupes d’autistes, sans avoir osé le dire. J’ai même vu des groupes d’autistes se déchirer entre eux, dans le même esprit de compétition que l’on voit chez les neurotypiques. Eh oui, en vérité, les autistes sont, eux aussi, capables de comportements stratégiques, manipulateurs et intéressés. Ils y sont peut-être moins habiles, mais ce n’est pas le manque d’habiletés qui les empêchent de s’essayer, eux aussi. La bonne nouvelle est que cela prouve hors de tout doute que les autistes sont bel et bien des humains, à part entière. On nous a souvent dénié notre humanité, mais nos petites hommeries en tous points semblables à celles des personnes neurotypiques est un autre argument de poids pour réaffirmer le fait que nous sommes humains, entièrement humains. La moins bonne nouvelle est que des illusions tombent, que des espoirs s’évanouissent. Car certains d’entre nous croyaient sincèrement que les autistes démontrent davantage d’honnêteté, voire même, rêvons un peu, que les autistes forment l’amorce d’une nouvelle humanité. Et là, il faut prendre acte que ce n’est guère le cas. Cela n’enlève rien de notre potentiel et de nos talents trop rarement reconnus, mais cela nous ramène à la réalité de la simple condition humaine, et au fait que nous partageons celle-ci avec nos frères et sœurs neurotypiques.


Utopie autistique

Ou des Anges?
Car il y a eu un espoir utopique dans la communauté autiste. Cet espoir a été nourri par le portrait que des spécialistes ont tracé de nos qualités. Dans mon livre Musique autiste, je citais la liste des forces que Tony Attwood attribuait aux autistes de type Asperger. J’en mentionne ici quelques-unes :

Leur relation avec les pairs est caractérisée par une loyauté absolue et le fait d’être totalement digne de confiance.

Ils ignorent le sexisme, l’âgisme ou les biais culturels parce qu’ils sont capables de prendre les autres tels qu’ils sont.

Ils disent ce qu’ils pensent avec franchise quel que soit le contexte social ou les modes du jour.

Ils écoutent les autres sans jugements ou suppositions continuels.

Ils évitent les conversations superficielles.

Ils possèdent une volonté déterminée de recherche de la vérité.

Leur conversation est exempte de sens caché ou de motivations inavouées.

Démon d'Orient
Ces belles qualités apportaient un baume bienvenu aidant à surmonter les nombreuses mauvaisetés proférées à notre sujet. Mais on a cru que cette liste valait pour l’ensemble des personnes autistes; on a aussi cru qu’elle nous distinguait des personnes neurotypiques. Dans l’enthousiasme, on a pensé être différents des neurotypiques que l’on a caricaturé comme instables, manipulateurs, jugeant sans cesse autrui, soupesant constamment leurs petits intérêts personnels, peu francs, peu loyaux, et aimant la superficialité. On s’est dit : «Nous, nous ne sommes pas ainsi!». Il se peut qu’être autiste favorise la présence plus fréquente chez nous des qualités nommées par Attwood, et je crois exact de dire que les autistes sont souvent plus candides. Mais il se peut aussi que nous ayons généralisé, que nous ayons fermé les yeux sur nos propres faiblesses et sur le fait qu’elles ressemblent étrangement à celles des neurotypiques. En vérité, rares sont les personnes prêtes à sacrifier un peu de leurs avantages et de leur confort au profit d’une grande cause, surtout lorsqu’il n’est pas certain que cette cause vaincra. Rien n’indique qu’il y ait davantage de personnes autistes parmi elles que de personnes neurotypiques. La majorité des gens sont derrière les téméraires qui prennent des risques : si ces risques s’avèrent payants, on se dira : «Je comptais parmi ces avant-gardistes!» («et je récolterai les fruits de leur dévouement»); mais si ces risques tournent mal, on dira : «ces gens sont fous et je ne les connais pas!». Telle est la nature humaine, peu importe que l’on soit autiste ou non. C’est ce que démontrent les incidents dont j’ai donné quelques exemples dans la section précédente. 
Par contre, je me dois de souligner ici l'extraordinaire détermination de la jeune Suédoise Greta Thunberg relativement aux bouleversements climatiques. Elle n'aurait pas eu à monter au front si les adultes avaient agi. Greta Thunberg affirme être aidée par le fait d'être autiste de type Asperger. Je crois que c'est vrai: Cela lui donne le juste focus sur la cause, la cohérence entre paroles et actions, et le fait de ne pas se faire endormir par de belles promesses. 

«Je ne vois plus aucune différence avec le monde de la neurotypie!», me disait donc quelqu’un. Pourtant, nous sentons bien que nous sommes différents du fait d’être autiste. L’erreur a été de penser que cette différence était d’une nature morale et résidait dans des valeurs différentes. Or, ce n’est pas là d'abord que se situe la différence autistique. Être ou non autiste n'a probablement aucun impact sur les qualités de coeur. Je crois toujours que cette différence est essentiellement de nature perceptive. Les autistes perçoivent le monde à partir des détails dans un premier temps, et en allant vers l’ensemble ensuite : c’est une perspective inverse de la perspective neurotypique qui va de l’ensemble tout d’abord vers les détails ensuite. Cette perspective inverse est à rapprocher du fait d’être gaucher plutôt que droitier, ou d’être homosexuel plutôt qu’hétéro. C’est une différence, une différence forte, de naissance, qui appartient à la personne, mais cette différence n’a rien à voir avec les valeurs ou la psychologie humaine de base. Cette différence fait voir les choses et le monde autrement, mais elle n’apporte aucune supériorité – aucune infériorité non plus du reste.


Cette différence appartient au spectre de l’humanitude, ni plus ni moins. C’est comme me l’avait dit ce sage moine avec qui je discutais : «Tu es autiste? Cela n’a aucune importance». Cette phrase demeure l’une des plus justes que j’ai lue ou entendue au sujet de l’autisme.


L'action sans (trop d') idéalisme

Être soi!
Dans mon livre Musique autiste, je trace les lignes de ce que pourrait être le monde si les autistes étaient majoritaires. Ce monde ressemblerait au monde présent mais avec certaines différences. Voilà, il serait un peu différent, mais il n’est pas assuré qu’il serait meilleur, du moins pas meilleurs sur tous les points… Quoique je doive reconnaître que beaucoup de personnes autistes vivent déjà dans le mode de la simplicité volontaire, ce qui est d’avant-garde. Remarquez que cette simplicité n’est pas toujours si volontaire que ça : elle tient aussi à l’exclusion, à l’intimidation, au mobbing et autres choses du genre que nous impose la majorité trop souvent… Lorsque j’ai participé à la création de Aut’Créatifs, oui, il y avait en filigrane de favoriser les liens entre personnes autistes. Il s’agissait aussi de présenter ce que des personnes autistes font dans toutes les sphères d’activités humaines. Montrer que les autistes peuvent participer pleinement et positivement à la société, à la marche du monde. Montrer qu’elles possèdent des talents, des compétences, des habiletés, etc. Affirmer que nous sommes des personnes humaines à part entière. Aussi participer à une prise de parole dont les personnes autistes ont trop souvent et trop longtemps été privées – et elles le sont encore : tant de gens (non autistes) parlent en leur nom, à leur place – et non seulement parlent à leur place mais cherchent à penser à leur place, à leur imposer un discours qui n’est pas le leur. J’étais conscient que cette prise de parole sera un apprentissage, que cette parole pourra être maladroite, voire dure même. Mais il faut commencer quelque part et accepter qu’il y ait là un cheminement, et que ce cheminement est nécessaire.

Cela dit, je n’ai pas vraiment pensé que les autistes sont automatiquement des anges, je n’ai pas idéalisé la «communauté autiste» - je n'idéalise d'ailleurs aucune communauté. Mon idée était, et est toujours que les autistes sont des personnes humaines, qu’elles doivent être considérées comme telles (et non comme des «malades») et, que cela implique aussi le fait que, comme toutes personne humaine, la personne autiste est imparfaite, qu’elle a ses défauts, ses limites.



Péché originel

Le fruit interdit au Jardin d'Éden (Genèse, premier livre de la Bible)
En ce monde aux multiples sujets d’inquiétude que n’arrivent pas à apaiser totalement le flot des divertissements qu’il offre d’abondance, des gens cherchent de nouvelles voies. Mais comme l’espoir semble avoir certaines difficultés à s’incarner, on tend à le placer dans des groupes humains minoritaires, avec l’idée que de ceux-ci pourraient surgir de tels nouvelles voies. C’est possible que des éléments de solution résident de ce côté. Mais de là à idéaliser ces groupes minoritaires… Un homme me formulait ce commentaire : «Les solutions à ces problèmes viendront des autistes». C’est possible, mais je dirais plutôt que des solutions viendront de certaines personnes autistes, nuance. Néanmoins c’est mettre un gros poids sur les épaules de ces gens souvent marginalisés et exclus. Les personnes autistes sont-elles exemptées du péché originel? Visiblement non.

Mon cousin Louis que j’aime beaucoup est athée, mais sans être militant du tout. Eh bien néanmoins, mon cousin croit au péché originel! Dans la Genèse, premier livre de la Bible, Adam et Ève ont désobéi à Dieu qui leur avait donné à manger du fruit de tous les arbres sauf d’un seul, celui de la Connaissance du Bien et du Mal. Après en avoir mangé, ils se sont rendus compte qu’ils étaient nus et se sont cachés, ce qui les a trahi auprès de Dieu. Celui-ci les a expulsé du Jardin d’Éden, le Paradis, et a placé aux portes de celui-ci des Anges armés empêchant dorénavant de pouvoir y revenir.

Dans la vision qu’a mon cousin Louis du péché originel, il s’agit d’une sorte de défaut génétique que les êtres humains se transmettent de générations en générations; un défaut qui cause cette propension à user de violence contre nos semblables ou, encore, à n’oser traiter les problèmes que lorsqu’il est quasi trop tard. Mon cousin y croit plus que bien des chrétiens en fait, comme Lytta Basset qui a publié un livre dénonçant cette doctrine qu’elle rend responsable de tous les maux de l’humanité ou presque. La mode est à se dire «bienveillant» et à se déculpabiliser. Mais nul besoin d’être chrétien pour avoir la lucidité de reconnaître l’existence de la souffrance en ce monde : c’est le fondement du bouddhisme tout autant. Depuis, le monde va comme le dit saint Paul : je commets du mal que je ne voulais pas commettre, et je n’arrive pas à faire tout le bien que j’aimerais faire. Qui donc n’a pas vécu cette souffrance, de faire du mal involontairement, et de ne pas avoir tendu la main à quelqu’un qui demandait notre aide? Qui donc? Youhou, où êtes-vous?

La Veillée pascale. www.rouencatholique.fr
Mais la foi catholique en est-elle restée à ce constat désespérant? Non, parce que cette faute originelle nous a aussi valu un Sauveur, et cette foi célèbre ce Sauveur dans des mots qui n’ont rien de ténébreux. Tenez, ceux du chant de l’Exultet chanté lors de la nuit de Pâques : 
«Bienheureuse faute de l’homme, qui valut au monde en détresse le seul Sauveur! Voici la longue marche vers la terre de liberté! Ta lumière éclaire la route. Voici maintenant la Victoire, voici la liberté pour tous les peuples. Le Christ ressuscité triomphe de la mort. Ô nuit qui nous rend la lumière. Qu’éclate dans le ciel la joie des anges! Qu’éclate de partout la joie du monde! La lumière éclaire la terre, peuples, chantez! Demain se lèvera l’aube nouvelle d’un monde rajeuni dans la Pâque de ton Fils! Et que règnent la Paix, la Justice et l’Amour!». 
Le fait du péché originel devient heureux! Drôle de retournement des choses.


Cela dit, en ce monde, la condition humaine demeure. Notre exil aussi, qui ne se terminera qu’à la fin du temps. 
L'espoir reste là. L'homme autiste dont je parlais plus haut et qui s'était fait prendre dans une affaire de pédophilie, eh bien, cette personne  s'est impliquée dans une démarche de réhabilitation et, aux dernières nouvelles, il chemine positivement.


SOURCES DES PHOTOS: WIKIPÉDIA, SITES COMMERCIAUX ET RELIGIEUX