MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

lundi 2 octobre 2017

LA VILLE-FORÊT ET LA VIERGE À L'ENFANT

La ville-forêt 
et la Vierge à l'enfant

Ou De l’innaturation des villes et de la culture pour l’avenir
4. Innaturée est ma musique
5. Cruauté et mirage techno
Pulsations: petite histoire du beat: mon nouveau livre sera en librairies ce mois-ci, autour du 23 octobre. Je vous préviendrai lorsqu'il le sera! Dans l'article de septembre j'en donnais un avant-goût. http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2017/09/  Ce mois-ci, je poursuis la réflexion sur le temps, parce que le temps est le sujet central de Pulsations. Je récapitule brièvement ce que j'écrivais le mois dernier. Puis j'enchaîne avec ce nouvel article qui est un complément, un contrepoint au propos du livre. Vous ne retrouverez donc pas ce qui suit dans Pulsations.
Le beat n’aurait pu s’imposer à ce point et exercer une telle hégémonie s’il ne correspondait pas au temps que nous vivons. Sa rythmique addictive provient aussi du temps vécu, du temps aménagé dans cette civilisation, qu’elle renforce en retour en un puissant conditionnement. Un auteur se posait cette question: «Qu'est-ce qui freine la transition écologique?». Il se demandait pourquoi l’humanité ne réagit pas plus fortement et plus rapidement face à la destruction écologique:  Je serais tenté de dire : «À cause de sa musique». Et ce n’est malheureusement pas qu'une boutade. Nous sommes prisonniers d’un temps délétère, sans aucun lien avec le temps de la Terre, sans lien non plus avec le temps de notre corps. Mais nous avons pris goût à cet esclavage au point que ce temps «va de soi» tant il forge nos vies et nos sociétés… au point aussi où, dans l’état actuel des choses, nous ne parvenons pas à sortir de l’impasse.

Pulsations est un roman allégorique sur notre aventure dans le temps. Un roman dont les personnages se nomment Pop, Jazz, Folklore, Classique, Beat, Rythme libre… La musique n’en est le sujet que parce qu’elle est un art du temps par excellence. Le rythme de la musique reflète la relation que nous avons avec le temps qui passe, comment nous percevons et aménageons le temps, comment nous l’avons figé en notre culture. 

Sur YOUTUBE: je vous invite à écouter Paysage (mis en ligne le 29 septembre 2017). 
https://www.youtube.com/watch?v=q5Ga4hMAS5M&feature=youtu.be
Paysage (opus 10, 1987) est écrit pour quatre pianos en cercle. Cette oeuvre s'harmonise bien à mon propos de ce mois. Quatre pianos: les quatre points cardinaux, les quatre saisons, les quatre éléments... Des rencontres entre Rythme pulsé et Rythme libre, des «climats rythmiques» qui dialoguent, se superposent, «modulent» de l'un à l'autre... 

La Vierge innaturée de Coralie Adato
 La Vierge à l'enfant (selon mon prisme).
(C) 2017 Coralie Adato
https://loindespetitescasesjevis.wordpress.com/

Curieuse d’idée que d’ouvrir cet article par un dessin faisant référence à Noël?! Mais dès le lendemain de l’Halloween, le 31 octobre prochain, sinon même avant, vous verrez les magasins envahis par les bébelles du Noël commercial, alors aussi bien prendre les devants! Sérieusement, cette image est en lien avec mon propos et le dernier chapitre de Pulsations. Pour compléter celui-ci, avec des images en plus, cet article présentera ma vision de la… ville. Plusieurs films de science-fiction montrent les villes futuristes comme des lieux sans végétation et entièrement artificialisés. L'avenir qui pointe sera tout autre. Qui l’aurait pensé?

Et si, contrairement à l’idée reçue, c’était la Nature qui achevait d’humaniser l’Homme? - Abdourahman Waberi (Le Monde). J’aime beaucoup cette question paradoxale et je pense que, oui, la Nature achèvera d’humaniser l’Homme. On a eu beau me marteler le crâne avec des slogans genre «Il faut être moderne!», «La ville est le milieu naturel des hommes!», ou chercher à me vendre le mot «urbain» comme synonyme de cultivé, sophistiqué, branché, etc.; j’ai beau moi-même être un habitant de la ville depuis ma naissance, je pense néanmoins, oui, que la Nature achèvera d’humaniser l’Homme. Mais pas dans un sens convenu. Plutôt dans un sens surprenant. Je n’idéalise pas la vie dans les campagnes d’aujourd’hui qui ne sont pas moins polluées que les villes – peut-être même le sont-elles plus en réalité. Je ne suis pas plus nostalgique d’un passé pré-urbain que, de toutes façons, je n’ai pas connu. Je ne prône pas davantage un «retour à…» - à quoi, d’ailleurs?
Ce que devra être la ville demain. Paris en 2050. Crédit photo: Vincent Callebaut

Certaines traditions doivent mourir... http.geekhebdo.com



Ville «futuriste» telle qu'on l'imaginait en 1927: ici, une image du film
Metropolis de l'Allemand Fritz Lang. 


Tout ce qu'il ne faut pas faire... ou que nous n'aurions pas dû faire:
Chongqing en Chine
L'architecte Stefano Boeri
La ville devra aller beaucoup plus loin. Stefano Boeri est un architecte de génie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Stefano_Boeri). Parmi les premiers, il a compris que pour diminuer le smog et les autres pollutions, lutter contre l'effet de serre climatique et éliminer les îlots de chaleur, la ville devra se verdir. Pas juste un peu, mais devenir littéralement forêt! Il a conçu des édifices qui sont de véritables forêts verticales. La Chine vient de lui commander la création d'une ville-forêt. Les images sont saisissantes: la ville se fond dans la forêt, et c'est à peine si l'on peut y déceler sa présence.
«Si le plan fonctionne, les arbres absorberont 10.000 tonnes de dioxyde de carbone et 57 tonnes de résidus de polluants chaque année, tout en produisant 900 tonnes d’oxygène (…). Les arbres les plus hauts serviront à créer de l’ombre l’été et à isoler la chaleur des habitations l’hiver, afin de diminuer la consommation d’énergie des habitants. Les architectes espèrent également que le fait de réinsérer la ville dans la nature permettra à la faune et à la flore de renaître à proximité des habitations humaines» (http://www.20minutes.fr/insolite/2096435-20170629-chine-liuzhou-ville-verte-batie-foret-diminuer-nuages-pollution).  
Le projet chinois de Stefano Boeri 
Cependant, le hic est que «la firme italienne qui construit la ville ne précise pas l’impact que l’abattage des arbres pour les besoins du chantier et l’installation des habitants aura sur les animaux, et il est probable que ces installations soient synonymes de nouveaux empiétements des activités humaines sur la forêt». Au moins, la Chine apprend de ses erreurs, comme par exemple de sa ville-champignon de Chongqing qui cumule monstrueusement tout ce qu’il ne faut plus faire : une zone grande comme l'Autriche où s’entassent déjà 32,8 millions d'habitants, dont 23,3 millions d'agriculteurs (qui ont évidemment perdu leurs terres et qui forment là plus de 70 % de la population) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chongqing.
Forêt verticale de Stefano Boeri à Milan (Italie)
Pour l’avenir, les villes existantes devront verdir. Mais vraiment verdir! Paris a un plan en ce sens que je cite dans Pulsations et dont voici les lignes directrices . «Développer la place de la nature en ville […] est l’objectif ambitieux du programme de végétalisation de la mairie de Paris pour la mandature 2014-2020. » Cela signifie concrètement : 30 hectares supplémentaires de jardins ouverts au public ; 20 000 nouveaux arbres plantés ; 200 projets de végétalisation participative, dite de proximité ; 100 hectares de végétalisation sur les murs et toits, dont un tiers dédié à l’agriculture urbaine, de même que le développement des fermes pédagogiques, vergers et potagers dans les écoles. « En juillet 2014, l’Exécutif parisien lançait l’appel à propositions “Du vert près de chez moi”, invitant les Parisiens à recenser les lieux qui pourraient accueillir de la végétalisation au plus près de chez eux : mobilier urbain, murs, espaces délaissés, etc. » (http://www.paris.fr/duvertpresdechezmoi)
Paris 2050. Vincent Callebaut.
Sur le seul patrimoine municipal, 20 hectares seront aménagés d’ici 2020, c’est-à-dire sur chaque nouveau bâtiment, qui devra comporter un mur ou un toit végétalisé ; sur au moins 300 équipements municipaux existants (écoles, crèches, équipements sportifs, bibliothèques, etc.) ; sur des murs situés dans l’espace public. « La Ville de Paris a conçu une série de fiches pratiques à destination du grand public souhaitant végétaliser un mur grâce à des plantes grimpantes. Selon le type de mur (mur de façade ou mur de clôture), le type de structure d’accroche souhaitée (plantes autonomes ou plantes grimpantes sur support) ou la finalité recherchée (plantes ornementales et comestibles), ces fiches sont à votre disposition. » Les images de ce à quoi Paris pourrait ressembler vers 2050 sont à faire rêver et à donner le goût aux citoyens de s’impliquer. Cela se réalisera-t-il ?
Les nouveaux quartiers devront être des «villes-forêts» et les villes existantes devront tendre vers la forestation. Mais les défis écologiques sont tels que d’autres gestes urbains devront être posés. Le principal : démanteler des structures urbaines inadaptées, voire carrément démanteler des villes entières, celles qui sont en tout des aberrations écologiques. Ma région, je signale ce bon coup, a fermé et démantelé une centrale au mazout. 

Innaturée est ma musique
Je suis citadin, mais ma musique est innaturée. Elle n’est pas du tout à l’image de la modernité 1950, mais plutôt à l’image de cette modernité par l’innaturation qui émerge peu à peu, péniblement. Certaines de mes pièces sont comme des jardins sonores (Paysage, Roseraie, Joie des Grives, Roseaux…), plusieurs portent des noms de plantes pour titre (Épervière, Trois Fleurs des chants, Perce-neige, Fougères, Dent-de-lion…); d’autres encore louent l’Eau (Mer et monde, Océane, Aigue-marine)
Au belvédère de la Montagne coupée, dans Lanaudière. 
Mais il n’y a pas que les titres. Le rythme binaire fixe et pulsé par la batterie n’y est pas admis – trop 1950, je n’en veux pas dans ma création! Au contraire, sa rythmique épouse la complexité apparemment simple des rythmes du corps et de la Terre, en faisant place autant aux rythmes mesurés qu’aux rythmes libres, hors tempo et hors mesure; des rythmes qu’elle met en relation les uns aux autres, en contrepoint, selon toutes sortes de manières. Cela était présent dès mes premières pièces : j’entrevoyais, même si inconsciemment, une autre modernité que celle que l’on intimidait pour que je l’adopte.

Peut-être me dira-t-on : «Mais il est où l’humain dans ta musique?!» Il est partout. Partout. Cette musique n’a pas été composée par une plante!

Je compose en un mélange d’instinct et d’intellectualité – la tête fait partie du corps : ni dans ma vie et ni dans ma musique, je ne dissocie cœur, esprit, corps et âme! En fait, je suis pleinement conscient que la musique que je compose n’aurait jamais pu être composée avant mon temps. Le temps pour l’innaturation. 

Cruauté et mirage techno
Déforestation massive en Indonésie pour notre huile de palme...

Les défis écologiques qui se posent à l’humanité sont multiples. C’est dire que plusieurs actions doivent être menées de front. Rapidement. Le cas des gaz à effet de serre (ges) n’est qu’un de ces défis. Présentement, on espère beaucoup de solutions purement technologiques, parce qu’on espère qu’avec elles nous pourrons maintenir notre mode de vie sans changements réels. L’électrification des transports et les énergies vertes, d’accord, on ne peut être contre la vertu. Sauf que le secteur du transport représente moins de 20% de nos émissions de ges. Il faut de l’électricité pour faire fonctionner ces modes de transport électriques, et cette électricité, on la prend où? Le cas de l’hydroélectricité du Québec est très particulier et ne peut se généraliser de par le monde. Or la production d’électricité représente autour de 25% des émissions mondiales de ges! Les solutions technologiques seront insuffisantes. L’agriculture et la déforestation causent plus de 25% des émissions de ges, bien plus que le secteur des transports.

Notre cruauté extrême via la déforestation Raoni.com

Or la déforestation s’accélère, une déforestation renforcée par la corruption politique et qui incite à d’innombrables actes de cruauté extrême face aux animaux. Pour abaisser l’émission de ges, il faudra contrer la corruption politique – bonne chance!, protéger les forêts restantes – on en est loin!, et cesser notre cruauté face aux animaux – qui nous enivre de «puissance»! Tout cela est indigne de l'humanité. Aucune circonstance atténuante ne peut le justifier. À mes yeux, il s'agit du Mal, avec un grand M.


De même, l’agriculture actuelle est largement orientée vers la production de viande pour répondre à une demande grandissante. Alors il faudra changer notre régime alimentaire au profit d’un régime surtout végétarien. Ce changement serait plus fort pour lutter contre les ges que de changer nos véhicules à combustion pour des véhicules électriques. Mais combien de gens sont prêts à le faire à l’échelle mondiale, alors que gouvernements et lobbys mensongers nous ont inculqué la «supériorité» d’un régime carné?
Le vrai visage de la déforestation http://echonature.over-blog.com/article-documentaire-green-118628789.html

Mais ce n’est là qu’un défi. Autrement, la biodiversité planétaire est en chute libre. Les ressources des océans sont surexploitées d’une manière complètement irresponsable et destructrice. Les habitats essentiels à maintenir la biodiversité se réduisent en peau de chagrin à la vitesse grand V. Mon pays, le Canada, est loin d’être exemplaire, malgré ses mythiques «grands espaces». Paru en septembre dernier, un rapport de la WWF (World Wildlife Fund) Canada démontre que «sur les 903 espèces étudiées de 1970 à 2014, la moitié a vu sa population décliner. Pire, ces mammifères, oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens concernés ont vu leur nombre chuter de 83 % en moyenne sur cette période. Pour leur part, les 64 espèces placées sous la protection de la Loi sur les espèces en péril qui ont été considéré par l'étude ont vu leur population chuter, en moyenne, de 28 % entre 2002 et 2014».


Bref, les petits progrès accomplis ne font pas le poids face à l’aggravation globale de la situation. Bref encore, les solutions purement technologiques ne font pas davantage le poids. Protéger les forêts, mettre au pouvoir des élus responsables et probes, ou changer notre alimentation est une affaire de conscience, pas de technologie. Alors, qu’attend-t-on au juste? Qu’il soit définitivement trop tard?

La musique que j’entends participe plus souvent qu'autrement de l’aveuglement de la conscience. Elle constitue l’un des carburants de la destruction écologique. Des textes de chansons ont beau dénoncer, les structures musicales de celles-ci endossent de facto.

Sources des illustrations: Wikipédia, sites commerciaux, Coralie Adato et collection personnelle. 

vendredi 1 septembre 2017

PULSATIONS: UN NOUVEAU LIVRE BIENTÔT!

Pulsations
un nouveau livre bientôt!
1. Une trilogie
2. E.-T. enquête sur le rythme
3. Le beat: aucun lien avec le corps
4. L'amorce de Pulsations? Une fanfare militaire
5. Méditer sur le temps, sur notre temps...


C’est avec joie que j’annonce que mon nouveau livre sera en librairie le mois prochain! Il est publié chez Varia. Hum, pourquoi pas chez Triptyque comme les deux précédents? C'est que Triptyque a été vendu au Groupe Nota Bene et, chez Nota Bene, les essais comme les miens sont publiés sous la bannière Varia. Alors, ce nouveau livre s'intitule Pulsations, avec le sous-titre : «Petite histoire du beat». Ce mois-ci, j'en donne un avant-goût pour vous faire patienter et attiser votre curiosité. Un lecteur de mon livre précédent, Musique autiste, m’avait dit avoir lu ce livre avec le même plaisir coupable  qu’une revue porno, hum, et je pense que les amateurs de «plaisirs coupables» seront ravis par Pulsations.
http://www.groupenotabene.com/


Une trilogie

La mode est aux trilogies littéraires. Pulsations est donc le dernier volet d’une trilogie portant sur la musique et ses éléments fondamentaux : Le chant des oyseaulx traitait du son, Musique autiste du style, et maintenant Pulsations aborde le rythme. N’ayez crainte : ce ne sera pas technique ou sec, bien au contraire! J’ai écrit mes trois livres en prenant pour acquis que les lecteurs ne connaissent pas le jargon de la théorie musicale : Pulsations est donc aussi accessible que les deux précédents. En fait, des trois livres, c'est le plus concis, le plus direct et, oui, le plus mordant. Je dirai plus loin le «scénario» de ce livre qui s’ouvre avec… la musique militaire!

Notre bien aimée batterie regroupe des percussions militaires originaires d'Orient:
cymbales, caisse claire et grosse caisse. Des instruments militaires, oui, et
non des instruments populaires. Étrangement (mais significativement), ce sont
ces instruments belliqueux qui ont rythmé le mouvement Peace and Love... 
Une trilogie, donc, mais chaque livre pouvant se lire indépendamment des autres aussi. Tout de même, j’ai désiré que l’ensemble forme un tout cohérent, dans le style et l’esprit. Un des principes assurant cette cohérence est de recourir à la biologie, aux sciences de la vie et de l’environnement – ce fut ma première formation universitaire avant que je me consacre à la musique. Je trouve que cela met la musique en lien avec des questionnements très actuels au sujet de la culture, de notre planète, de notre place dans la nature; je trouve aussi que cela permet de renouveler le discours sur la musique en plus de donner un point de vue particulier. Un autre principe de cohérence est le fait que les trois livres intègrent le point de vue de la création artistique personnelle, donc de ma propre expérience de musicien. Si je me permets de rêver, je me dis que les trois livres devraient être réédités en un seul gros volume, dans l’ordre Le chant des oyseaulx, Pulsations et Musique autiste. Pulsations est comme le scherzo de cette symphonie, ou encore comme le léger Allegretto entre deux longs Largos dans ma Sonate boréale pour violoncelle et piano. Mais même séparés, ils forment véritablement une histoire alternative de la musique.


E-T enquête sur le rythme!

Il y avait longtemps que je collectais des informations sur le rythme. J’avais donc un dossier substantiel auquel j’avais déjà tenté, sans succès je l’avoue, de donner forme. Puis je me suis dit : «Au diable! J’y reviendrai un jour quand cela aura mûri». Et voilà chose faite.
La grosse caisse, instrument militaire,
fondement de la batterie et du beat.
Pas évident de parler du rythme! C’est tellement facile de tomber dans le jargon technique… et de perdre alors presque tout le monde! J’avais précédemment réussi à parler du son d’une manière, je crois, attrayante, alors que le même piège guettait, cela en partant de la musique des oiseaux. J’avais réussi le même défi avec la notion encore plus immatérielle du style, alors que le même piège du jargonnage guettait à nouveau, cette fois en partant de l’autisme. Mais le rythme??? Je me suis donc mis dans la peau d’un Extra-terrestre qui viendrait faire un petit tour sur Terre et qui, musicien dans l’âme, aurait écouté la musique de ces étranges bibittes que sont les êtres humains afin de tenter de les comprendre. Me mettre dans la peau d’un Extra-terrestre ne m’est pas difficile tant je suis décalé de mes semblables sur certains points – les personnes autistes formant une petite minorité de 3% de la population (oui, 3% et non pas 1%). Une chose a rapidement frappé l’Extra-terrestre en moi à l’écoute de la musique que les gens aiment tout spécialement : la présence quasi inévitable du beat. Le beat : une pulsation stable, très largement binaire (on compte : Un  - Deux, un deux trois quatre, un deux trois quatre, etc.) et, surtout, scandée fortement par un instrument conçu à cette fin, la batterie.

Un, deux, trois, quatre: Yeah!!! Étonnant? La musique Pop
a beaucoup hérité de la musique militaire, notamment ses
percussions et sa conception du rythme. Elle génère la même
hypnose collective.
Sur le coup, E.T s’est beaucoup amusé de ce beat! Il a observé, sourire en coin, que ce beat entraîne les gens à danser, battre des mains, à taper du pied, à dandiner du cou, à pousser des cris et des exclamations comme Yeah!, etc. Bref, un type de mouvement musical qui semble trouver une résonance puissante dans le corps et l'esprit. Il a bien rigolé lorsqu’il s’est aperçu que ce beat est partout, jusque même au téléphone lorsqu’on lui met de la musique pour rendre «agréable» son attente. On lui a souvent dit que le beat, c’est la fête, le party, la danse, l’«éclatement»; certains lui ont même dit que le beat «défoule», ce qui l’a fait sourciller : «Pauvres Terriens! Ils ont donc tant besoin de se défouler?! Leur vie ne doit pas être très drôle…». Il a fini par comprendre que pour beaucoup de gens, tout se passe comme si, sans batterie ni beat, il ne peut quasiment pas y avoir de musique. «Très intéressant» s’est-il dit. Mais comme il a l’esprit d’une autre galaxie, il s’est posé une question : «Pourquoi est-ce ainsi?». Oui, pourquoi? Sur le coup, il a cru que le beat caractérise la musique humaine depuis toujours. Mais il a pris la peine de vérifier, et est allé enquêter sur diverses musiques humaines, souvent plus anciennes. Ce fut un peu troublant. 

Le beat: aucun lien avec le corps

Tango: les rythmes très capricieux se dansent...
Le croirait-on, nous qui sommes accrocs à la pulsation
régulière du beat?!
Ni le beat ni la batterie ne sont essentiels pour danser. Mon arrière-grand-père faisait danser tout son village avec son seul violon! Dans les tangos de l’Argentin Carlos Gardel (1890-1935), nous n’entendons pas du tout de percussions, donc pas de batterie, et pas davantage dans celle de son successeur Astor Piazzolla (1921-1992). Loin de suivre une pulsation stable, ce tango montre plutôt un rythme très capricieux. Et pourtant, il s’agit bien de musique de danse! J’ai donc élargi mon enquête, et rencontré plein de musiques sans beat ni batterie. J’ai même rencontré des musiques sans aucune pulsation stable, y compris dans des musiques populaires. Troublant! Alors s’est reposé la question : «Pourquoi?», et cette question a ouvert sur plusieurs autres : Pourquoi ce beat est-il devenu omniprésent? Que s’est-il donc passé? Pourquoi cette rythmique-là et non une autre? Pourquoi cela alors que le rythme musical pourrait être diversifié jusqu’à ignorer les temps et la mesure? Pourquoi ces instruments-là pour marquer le beat plutôt que d’autres? Pourquoi si lourdement appuyé et si souvent amplifié par micros et haut-parleurs? Pourquoi partout? Qu’est-ce que ce beat-Roi indique sur le temps que vivent les gens dans leur quotidien? Le Pourquoi du début est devenu une question qui tue…

La batterie regroupe les percussions militaires en un
dispositif permettant à un seul musicien de les jouer
toutes à la fois (ici Sonny Greer, avant 1920). 
Plusieurs mettent en relation le rythme musical avec les rythmes du corps. Or c’est faux. Ce lien n’existe pas. Oui, le corps montre des rythmes, mais ils ne sont pas si stables, pas même ceux du cœur ou de la respiration : ces rythmes fluctuent selon les activités ou le moment de la journée. Ils connaissent donc la flexibilité. On croit que le beat est inné, mais c’est encore faux : les enfants sont incapables de frapper régulièrement dans leurs mains plus que quelques secondes seulement – la flexibilité l’emporte rapidement, et les profs de musique s’acharnent pour que leurs petits élèves finissent enfin par jouer «bien en temps» et par respecter pulsation stable, temps et mesure. Le rythme musical serait-il alors plutôt lié aux rythmes de la nature? Là encore, non. Les rythmes de la Terre montrent, comme ceux du corps, de la flexibilité, pas une pulsation si stricte que le beat. Ce beat n’est donc lié ni au corps ni à la Terre; par conséquent, il est acquis et construit. Mais comment a-t-on fini par acquérir le beat et à l’imposer comme un ingrédient quasi incontournable de la musique?


L’amorce : une fanfare militaire

Fanfare, Sergent, habits et grosse caisse militaire bien en évidence. Sans le savoir,
la musique Pop avoue là clairement ses affinités militaristes. Ses textes
jurent paix et amour... que ses structures musicales démentent. 
J’en étais donc à ce point, et je réalisais que j’avais besoin d’une amorce pour écrire Pulsations. Et pouf, voilà que cette amorce s’est présentée : la musique militaire! Je ne sais pas comment cela s’est passé. Peut-être est-ce à cause de la pochette du disque des Beatles, Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band (1967: 50 ans cette année)? On y voit les gars des Beatles vêtus en musiciens de fanfare, avec la grosse caisse bien en évidence. Et puis, il y a le «sergent» du titre de l’album. Alors je suis allé voir du côté des fanfares militaires. Une révélation!

Quels sont les instruments de percussions essentiels dans une fanfare militaire? La grosse caisse, la caisse claire, les cymbales. Tiens donc! Quels sont les instruments essentiels de la batterie, ceux auxquels les premières batteries se limitaient? Grosse caisse, caisse claire et cymbales. Exactement les mêmes! Wow! Qu’ont en commun ces trois instruments? Tous viennent directement de la musique militaire : ils ont été inventés pour des fins militaires. C’est bel et bien leur origine, et cette origine n’est pas populaire. Oh que c’est intéressant! Il est impossible que ce ne soit qu'un simple hasard.
Un kiosque à musique avec sa fanfare, en Roumanie.
Voilà que je constate que les fanfares militaires ont joui d’une énorme notoriété au XIXe siècle. Que  villes et villages avaient, dans des parcs, des kiosques à musique où des fanfares venaient jouer au grand plaisir des promeneurs et des pique-niqueurs. Que la musique militaire est systématiquement en rythme binaire (Gauche – Droite, Gauche, droite, gauche…). Que la quasi-totalité des premiers musiciens de jazz ont eu leur formation musicale dans des fanfares militaires. Que les premiers orchestres de jazz sont en fait des fanfares, des fanfares miniaturisées oui mais des fanfares tout de même - la batterie n’est qu’un agencement de ces mêmes percussions afin de permettre à un seul musicien de les jouer tous. Que même les grands Big Bands de l’ère du swing sont eux aussi des fanfares à peine déguisées : Glenn Miller (1904-1944) était d’ailleurs capitaine de l’armée des États-Unis, et son célèbre orchestre se nommait en fait Glenn Miller Army Air Force Band.

Issus des perfectionnements que le XIXe siècle a apporté
aux instruments à vent, les fanfares ont connu une notoriété immense
et ont tôt fait de ponctuer le quotidien...
Je constate aussi que la musique dite Pop a piqué au jazz sa batterie, son rythme binaire et, donc, le beat. Et que donc, le beat provient directement de la musique militaire, non seulement sa rythmique elle-même mais jusqu’aux instruments qui le marquent! Fabuleux! Mais encore que le prototype du musicien Pop, Elvis Presley, a fait du service militaire, que son style country d’avant son service a fait place à son style Pop après son service, alors que sa carrière était gérée par un «colonel»! Incroyable!!! Vous voyez le fil? La rythmique Pop n’est pas du tout d’origine populaire, mais carrément d’origine militaire! Et ses emprunts à l’univers militaire ne se limitent pas à cela. J’avais l’amorce de Pulsations, et de quoi m’amuser beaucoup! De vous amuser aussi, je vous jure.
Elvis: une carrière gérée par un «Colonel»:
la rencontre du faux et du militarisme.
Le chroniqueur de jazz Steve Race écrivait «Si un Martien venait sur Terre pour enquêter sur notre musique [tiens donc], il devrait écouter 10 000 disques de jazz pour trouver une pièce qui ne soit pas en quatre temps. Considérant l’émancipation qu’a apporté le jazz sur d’autres plans, c’est décevant… et étonnant». Décevant, je ne sais pas, mais «étonnant», ce ne l’est pas du tout!

En fait, il n’est pas étonnant non plus que la musique militaire ait eu une influence aussi forte au XXe siècle. Il y a eu d’innombrables conflits armés, dont deux guerres mondiales qui ont fait à elles seules des dizaines de millions de morts et se sont achevées par la pulvérisation nucléaire de deux villes japonaises. Surtout, ces guerres ont été médiatisées pour la première fois : les images de massacres, de bombardements, de troupes en combat, etc., ont circulé au point qu’à peu près tout le monde en a vu. Je ne sais pas si, toutes proportions gardées, il y a eu plus de guerres au XXe siècle (je pense que oui), mais il est certain que la guerre a été plus présente à travers les images qu’en ont rendu cinéma, télévision, Internet, etc.: elle ne pouvait plus se cacher.


Méditer sur le temps, notre temps…

Voilà pour l’amorce. Mais Pulsations va beaucoup plus loin. Le beat n’aurait pu s’imposer à ce point et exercer une telle hégémonie s’il ne correspondait pas au temps que nous vivons. Sa rythmique addictive provient aussi du temps vécu, du temps aménagé dans cette civilisation, qu’elle renforce en retour en un puissant conditionnement. Un auteur se posait cette question: «Qu'est-ce qui freine la transition écologique?». Il se demandait pourquoi l’humanité ne réagit pas plus fortement et plus rapidement face à la destruction écologique:  Je serais tenté de dire : «À cause de sa musique». Et ce n’est malheureusement pas qu'une boutade. Nous sommes prisonniers d’un temps délétère, mais nous avons pris goût à cet esclavage au point que ce temps «va de soi» tant il forge nos vies et nos sociétés… au point aussi où, dans l’état actuel des choses, nous ne parvenons pas à sortir de l’impasse. Sinon dans le rêve de coloniser Mars pour «sauver l’humanité», comme certains scientifiques osent l’affirmer, dont Stephen Hawking. http://www.maxisciences.com/terre/selon-stephen-hawking-les-humains-devront-quitter-la-terre-d-039-ici-100-ans-pour-survivre_art39556.html

John Philip Sousa (1854-1932). Son orchestre militaire
connaîtra une notoriété mondiale, de même que les
marches militaires qu'il a composées.
Oh, mais je précise : ce livre n’est pas un plaidoyer pour ou contre telle ou telle musique. Non. Ce livre est un roman allégorique sur notre aventure dans le temps. Un roman dont les personnages se nomment Pop, Jazz, Folklore, Classique, Beat, Rythme libre… La musique n’en est le sujet que parce qu’elle est un art du temps par excellence. Le rythme de la musique reflète la relation que nous avons avec le temps qui passe, comment nous percevons et aménageons le temps, comment nous l’avons figé en notre culture. Il parle aussi de notre lien à la Terre et à la vie. J’entends tant de gens discuter des enjeux et des défis environnementaux, mais sans prendre conscience du temps. Or, d’une façon ou d’une autre, ces enjeux et défis dérivent du temps, de comment nous vivons et pensons le temps... Je ne crois pas que nous pourrons leur trouver des solutions durables sans revoir et repenser notre relation au temps.

Le grand King Oliver (1895-1938) et son orchestre. Tout comme
la batterie est un dispositif miniaturisé, les premiers orchestres de jazz
étaient des fanfares miniatures, cela même jusqu'aux Big Bands. 

Dans Pulsations, je raconte donc les péripéties du temps, du rythme, du rythme musical. Chemin faisant, nous croiserons aussi des artistes psychédéliques du Moyen âge, des magiciens cannibales, des trains fous, des opéras transgenres du XVIIIe siècle, une flûte zen, et d’autres merveilles. Nous nous exposerons aux rythmes de musiques diverses, mais aussi à ceux de la nature, des villes et de notre corps. Nous verrons en passant que la musique classique est plus rapide que nous croyons, et la Pop plus lente, que la musique peut être addictive et que nos oreilles sont des capteurs extraordinaires, mais fragiles.

En avant la fanfare!


La grande fanfare de Monsieur Sousa, avec deux timbales à l'avant-plan, l'instrument de percussion premier des
orchestres symphoniques. Encore une fois, les timbales sont d'origine militaire, et proviennent de Turquie. Alors,
consolons-nous, la musique classique affiche, elle aussi, des éléments militaires! Mais il est vrai que les
timbales y sont moins envahissantes que la batterie en Pop...
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