MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

lundi 5 novembre 2018

QUATUOR À CORDES!

Calendrier Novembre 2018

Lundi 26 novembre à 13h30. Je donne une conférence sur le rythme et le temps, à travers des points de mon livre Pulsations. Ce sera pour la Fondation culturelle Brébeuf, au Collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal: 3200, chemin de la Côte-Sainte-Catherine
Pour info:  http://www.fondationculturellebrebeuf.org/

Vendredi 30 novembre. Je donne une causerie sur l'autisme au Conservatoire de musique de Trois-Rivières. Il s'agit d'une rencontre pour le personnel seulement. 

*     *     *

Quatuor à cordes!
1. L'humus et l'imagination
2. Énergie brute
3. Envol de l'Oiseau
4. Autres notes

Pour mieux suivre cet article, je vous offre un extrait de la partition de mon Quatuor à cordes:
 https://www.dropbox.com/s/xasctp6asl623n2/Quatuor%20Extraits%20Score.pdf?dl=0
La partition complète et les parties sont disponibles au Centre de musique canadienne. Veuillez contacter Louis-Noël Fontaine, responsable de l'atelier d'infographie: atelier@musiccentre.ca


Le Quatuor Allegra
De mai à juillet 2018, j’ai composé un Quatuor à cordes, alors que je ne croyais jamais en écrire un jour… Dans le fond, ce n’est pas si surprenant d’y être finalement venu parce que mon premier instrument a été le violoncelle. Je ne vous cacherai pas avoir eu un plaisir fou à le composer! Le Quatuor est né par surprise, totalement. Quelque part en avril 2018, je terminais  ma pièce précédente, La dernière Cène. Je me suis mis au piano pour vérifier un détail. Là, je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais au lieu de jouer ce que je devais, mes doigts ont plutôt joué ceci sans la moindre hésitation :
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN

L'humus et l'imagination
Je suis resté stupéfait. Ce n’était pas une mélodie, juste un motif abrupt de quatre notes. Une idée, une impulsion énergétique en fait. D’où cela me venait-il?! Je n’en ai absolument aucune idée! En fait, il est très rare que je sache d’où me vient une idée musicale. S’il s’agissait plutôt de mots, je pourrais probablement retracer leur provenance. Mais une idée musicale : impossible. Je suis toujours mal-à-l’aise quand on me demande d’expliquer quelles «images» se trouvent dans une de mes compositions : je n’ai jamais d’images, juste des sons et des rythmes – ce qui est déjà beaucoup. Mais des fois, on insiste pour que je précise, pour que je dise des situations, des sensations, des émotions, ou autres, qui m’auraient inspirées. Je ne le sais juste pas, et je ne peux pas répondre! Je ne crois pas que des événements précis de ma vie m’inspirent directement des idées musicales; il m’est d’ailleurs impossible de rattacher une idée musicale à un tel événement précis. 
Cycle de la matière organique
Les choses se passent ainsi en moi. Ce que je vis, mes sensations, mes sentiments, mes émotions, mes expériences, les héritages que j’ai reçus, mes réactions face à tel ou tel fait, etc., tout cela se dépose quelque part en moi, dans un lieu secret, tout cela se transforme, chaque élément perd son individualité pour devenir de l’humus, de la terre nourricière, une sorte de compost animé par mes énergies intérieures; puis de là, quelque chose prend racine et pousse, lentement et, à un moment, cette plante émerge en ma conscience sous la forme d’une idée musicale.

Le travail de composition conscient commence à ce moment, si je juge que l’idée qui m’est venue en vaut la peine. Ce travail combine d’une manière alchimique (dont je ne sais moi-même pas la méthode exacte), par les ressources de mon intellect, de mon intuition, des différentes dimensions de ma personne, ce travail combine donc des sons, des rythmes, des timbres instrumentaux ou vocaux. Jamais des images : je ne crée pas avec des images, plutôt à partir d’éléments qui sont de nature musicale.

Je ne crée pas non plus à partir de formes musicales préexistantes. Une idée me vient, je l’examine, je la joue en boucle au piano et dans ma tête, je la laisse s’exprimer, me dire ce qu’elle a à dire. Aussitôt qu’il m’est venu et m’a pris par surprise, j'ai su que ce motif de quatre notes appelait l'écriture d'un quatuor à cordes. Je lui ai demandé ce qu’il avait dans le ventre. Il en avait pour plus de sept minutes, explosives, sans aucun repos : une énergie brute! Pas de «second thème lyrique» là! Non, son énergie était contagieuse, irrépressible, un feu roulant. Sur ce plan, le Quatuor est ma pièce la plus beethovenienne! Beethoven possédait l’art d’élaborer de vastes structures à partir de motifs minuscules - Haydn aussi du reste, mais sur un autre ton. 
Début du Quatuor. (C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Tout le reste est aussitôt sorti, presque d’un coup, presque en transe. Une pièce née de sa propre évidence. Un vrai plaisir de composition! Le 24 juillet, le Quatuor était terminé et mis au propre, malgré une interruption de trois semaines pour un voyage en France. Il dure environ 18 minutes et se joue d’un trait.

J’ai ensuite confiée l’édition de la partition à Odile Gruet, qui est ma copiste depuis quelques années, et une championne. Elle édite beaucoup de musique contemporaine et s’est mérité des prix internationaux pour la qualité de son travail. Néanmoins, Odile trouve ma musique «très difficile à éditer»! Peut-être que ma musique sonne «simple» à l’audition, mais il y a des apparences trompeuses… J’ai beau posséder un logiciel d’édition musicale, je serais incapable d’éditer ma propre musique : elle exige vraiment un professionnel en la matière.

La partition éditée du Quatuor contient un élément particulier : des dessins de Coralie Adato. Il y en a un dans la page d’introduction du «score», et il y en a dans les dernières pages des parties de chaque instrument. Ce sont des oiseaux en filigrane, derrière la musique. Il y a évidemment un lien avec la musique elle-même, et vous le verrez plus loin.

Je remercie donc Odile et Coralie pour leurs contributions très appréciées à mon Quatuor.


Énergie brute
Je ne dirais pas que ce travail de composition fut facile, car il me fallait soigner le détail et la progression. Sept minutes de musique vive, sans repos, et forte ou fortissimo, cela peut devenir lassant, une sorte de piétinement ou quelque chose qui finit par tourner à vide. Je devais donc doser. C’est l’idée elle-même qui m’a guidé. Ramassée sur une petite tierce mineure (Ré-Fa) au départ, elle se distend aussitôt pour conquérir l’octave, en une sorte d’envolée mélodique :


Ensuite, elle rebondit entre les deux violons et le couple alto-violoncelle, et sa forme distendue revient canon entre ces deux couples. Elle devient un ostinato au couple alto-violoncelle, alors que les violons s’envolent en un rythme plus haché. 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Elle se modifie ensuite ainsi :
 Là, elle se fait obstinée, tenace, avant de lancer des glissandos cinglants :
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Elle devient acrobate, amoureuse du danger!
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Je précise que l’écriture des cordes du Quatuor est très idiomatique. Les interprètes doivent avoir de l’endurance, du souffle, ils doivent être énergiques et frondeurs (comme les y invite l’indication au tout début de la pièce). Mais tout cela se fonde sur la technique et les possibilités, les particularités, des instruments du Quatuor : je ne leur tords jamais le cou pour leur faire émettre des sons leur étant difficiles ou étrangers.

Donc : doser, afin de soutenir le mouvement et l’énergie. Les passages les plus sonores ne viennent pas dès le début de la pièce. Le premier vrai pic sonore arrive à la mesure 124, avec l’indication Furieux, et le mot «Courage!» à l’intention des musiciens! 
J’ai conservé les accords à quatre sons, en quadruples cordes, pour les mesures 146 et suivantes : c’est un autre pic sonore qui sera soutenu jusqu’à la mesure 175. 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN

Envol de l'Oiseau
Mais voilà, l’idée initiale m’avait réservé une autre surprise : son dynamisme cachait le désir d’envol, une volonté de quitter la pulsation ferme pour devenir oiseau. Décidément! Quelles choses mystérieuses que les idées musicales!

La partition porte en exergue cette citation : «Mets en œuvre l’oiseau de l’âme…». Elle est tirée de La conférence des oiseaux (ou Le langage des oiseaux), roman allégorique du poète soufi persan Farid Al-Din Attar datant de 1177.

Habib Allah. Illustration pour La Conférence des oiseaux
Un mot sur cette œuvre littéraire, en citant Wikipédia : «C'est l'histoire d'une bande de trente oiseaux pèlerins partant sous la conduite d'une Huppe fasciée à la recherche du Simorgh, leur roi. Le texte relate les hésitations, incertitudes des oiseaux. Un à un, ils abandonnent le voyage, chacun offrant une excuse, incapable de supporter le voyage. Mais à la fin de leur quête, ils découvrent leur moi profond (jeu de mots sur Simorgh signifiant également « trente oiseaux »)».



Cette citation représente bien le «scénario» du Quatuor qui évolue depuis un rythme binaire strict et agressif, très soutenu, vers un rythme complètement libéré du temps, de la mesure et de la pulsation. Le caractère explosif, obsessif, se transforme par la «mise en œuvre de l’oiseau de l’âme» : cet Oiseau brise ses chaînes et s’envole hors de la cage! Ce «scénario» s’est imposé à moi de lui-même : le processus de composition a été très intuitif. Ne cherchez pas là une sorte de démonstration rationnelle d’une idée abstraite! Mais symboliquement, ce Quatuor est une quête. Je vois mes contemporains asservis par une musique quasi toute binaire au rythme stable frappé par la batterie, le tout fortement amplifié pour nous crier aux oreilles Un-Deux-Trois-Quatre, Un-Deux-Trois-Quatre... Ces pulsations sont des barreaux de cage qui représentent les prisons dans lesquelles nous vivons et nous empêchent d’accéder à la véritable liberté – nous aimons tant nos prisons que nous nous croyons libres en elles… Nous ne les voyons même plus. Alors pour en sortir, il faut mettre en œuvre l’oiseau de l’âme.

La magnifique Huppe fasciée
Voilà donc qu’à la mesure 178, le premier violon s’évade. Jusque-là, le tempo était resté strict et la mesure aussi, toujours en 2/4. Mais il y avait un oiseau dans l’âme… Les sept premières minutes étaient énergiques, oui, très, mais le tempo était paradoxalement de 54 à la noire, ce qui est en fait le tempo d’un mouvement lent selon le métronome! Je tenais à ce tempo, alors que j’aurais pu le dédoubler pour le faire compter comme un mouvement rapide traditionnel. Dans cette pulsation de 54 noires par minute, les doubles et les triples croches abondaient, créant l’impression de vitesse et d’impact physique. L’oiseau était là dès le départ, encagé. Il s’évade à la mesure 178. Alors que ses trois comparses demeurent en tempo strict, le premier violon joue une mélodie ornée en tempo plus lent et plus libre (il n’y a plus de barres de mesure) – cette mélodie reprend et transmute des éléments de la section rapide, tous issus du motif initial. 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Plus loin, le second violon rejoint le premier «dans les airs»: il joue sans souci d’être «en mesure» avec le premier violon, car justement il n’y a plus de mesures; altos et violoncelle persévèrent dans le tempo mesuré strict. Puis, l’alto se voit à son tour pousser les ailes, et il rejoint, librement, les violons. Le violoncelle proteste, ronchonne : il tient mordicus à son «beat» strict! Mais son oiseau à lui aussi finira par s’envoler… 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN

Le violoncelle tient une note aigue et les autres instruments se posent un moment. Le premier violon s’est transformé en oiseau et se met à chanter, comme un oiseau. Plus de mélodies ici, que des «motifs oiseaux». L’interprète a deux pages de motifs, et il va de l’un à l’autre, selon sa fantaisie, en laissant un bref silence entre chacun. Il n’y a alors plus aucune pulsation, plus aucune mesure. Ces chants n’appartiennent à aucune espèce précise. Ce sont en fait des fragments tirés de ce qui a précédé, certains fragments se limitant à une seule note. 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN; dessin de Coralie Adato
Le deuxième violon devient oiseau à tour, puis l’alto, puis le violoncelle : les quatre chantent ainsi pendant quelques deux minutes et demie. Liberté, apesanteur. 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Après ce temps et alors que les trois autres poursuivent, l’alto chante une mélodique sobre, sereine. «Chante» : je demande à ce que le musicien fredonne cette mélodie tout en la jouant. 
(C) Antoine Ouellette SOCAN

Le silence se fait sur la dernière note tenue de l’alto. Les deux violons font entendre d’autres chants d’oiseaux dans l’extrême aigu. 
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN
Le Quatuor aurait pu se terminer ainsi. Mais nous savons tous les menaces qui planent sur les oiseaux et sur la nature en général. Alors, le violoncelle rejoue le motif initial, comme une sourde menace. Et l’œuvre se termine ainsi.
(C) 2018 Antoine Ouellette SOCAN


Autres notes
Que dire d’autre? Les jeux de «climats rythmiques» du Quatuor sont une caractéristique de ma musique (qui diverge alors de l’esthétique beethovenienne). Autre caractéristique ici présente, comme une signature, est que la musique du Quatuor est diatonique de bout en bout, sans aucun chromatisme ni modulation. Le mode utilisé s’apparente à Ré mineur avec le Si bécarre, donc l’échelle Ré, Mi, Fa, Sol, La Si, Do, Ré. Sur ce plan, le Quatuor diverge de l’esthétique traditionnelle de la musique occidentale, et tout particulièrement de l’héritage postromantique et sériel. À nouveau, la musique s’impose à moi ainsi : je ne la force pas.

R. Murray Schafer (www.talkclassical.com)
Dans le même ordre idée, ce Quatuor est vraiment un quatuor à cordes. Pur et dur. De l’eau de source. Je sais qu’il y a une sorte de mode d’«ajouter» quelque chose aux quatre instruments, peut-être pour tenter d’«élargir» le cadre du quatuor. Cela avait commencé avec le Quatuor #2 d’Arnold Schoenberg, (1908) dont les deux derniers mouvements ajoutent le chant d’une voix de femme. Mais cette tendance s’est renforcée depuis les dernières décennies. Dans les dits quatuors à cordes de R. Murray Schafer, excellents par ailleurs, on trouve notamment une chanteuse, des gestes de Tai Chi, une harpe éolienne, de la narration poétique, des cris et des voix d’enfants, un second quatuor préenregistré, des percussions, etc. D’autres compositeurs ont ajouté des instruments anciens ou orientaux, etc. L’appellation «symphonie» ne souffre pas d’ajout de voix, par exemple : le mot symphonie signifie «sonne ensemble», et il arrivait que les premières pièces intitulées symphonies incluaient des voix (fin XVIe-début XVIIe siècles). Mais «quatuor à cordes» annonce sans ambiguïté une pièce pour quatre instruments à cordes.

Habib Allah, pour La Conférence des oiseaux.
Que dire encore? Rien, sinon souhaiter que le Quatuor soit joué et diffusé!

Ah oui, un dernier point : je dois avouer avoir composé d’autres quatuors à cordes, dans mon adolescence et autour de mes 20 ans, des pièces que j’ai pris le soin de détruire cependant! Je me souviens avoir composé un premier quatuor complet lorsque j’étudiais au Collège André-Grasset, donc vers 1977, avant d’aller à l’université. J’ai quand même quelques souvenirs assez précis de ce coup d’essai. En fa mineur, il comportait trois mouvements séparés : deux mouvements lents encadrant un mouvement rapide – forme que je reprendrai peu après dans la Sonate boréale (pour violoncelle et piano) que j’ai conservée, elle, dans mon catalogue. Le thème initial du premier mouvement était en tierces et sixtes parallèles, pas vilain du tout. Le second mouvement était en rythme ternaire et très agressif! Le dernier mouvement était bâti sur un thème dodécaphonique. Les idées n’étaient pas mauvaises comme telles, mais elles étaient développées de manière maladroite. Pour garder cette pièce dans mon catalogue, j’aurais dû la réécrire mesure par mesure. Je ne l’ai pas fait parce qu’elle pointait dans une direction qui n’était pas vraiment la mienne : chromatisme extrême, modulations perpétuelles… Rien ne justifiait que j’y investisse de l’énergie. Il s’agissait purement d’une pièce d’apprentissage. Un autre quatuor a suivi peu de temps après. Je me souviens qu’il faisait quatre mouvements et se mouvait dans un Ré majeur tourmenté. Mais contrairement au précédent, les idées de celui-ci étaient déjà sans intérêt! Il m’a donc été facile de l’envoyer au bac de recyclage. J’ai ensuite commencé un quatuor en sol majeur, mais avec Fa bécarre et, au bout de quelques mesures, j’ai laissé tomber. C’est donc près de quarante ans plus tard que je suis revenu au quatuor, et cette fois fut la bonne. Entretemps, j’avais tout de même écrit pour orchestre à cordes et pour violoncelle solo. 
Le Quatuor de Budapest, en 1940.
 Sources des illustrations: Wikipédia et collection personnelle.

dimanche 28 octobre 2018

AUTISME: TROUBLES ANXIEUX ET NEURODIVERSITÉ


Autisme : 
Troubles anxieux et neurodiversité

Avant mon article «officiel» de novembre, je vous offre cet article qui est comme un ajout au précédent.
https://antoine-ouellette.blogspot.com/2018/10/autisme-en-mouvement.html
A) L'anxiété n'est pas une comorbidité de l'autisme
B) Complément sur l'idée de neurodiversité
* Côté positif
* Je ne suis pas ma neurologie
* Je ne peux parler pour tout le monde
* Il y a diversité, il y a aussi maladies et accidents
* La diversité n'est pas nécessairement positive



L’anxiété n’est pas 
une comorbidité de l’autisme

wwww.anxiete-stress.com
Jamais je n’ai cru que les troubles anxieux étaient une «comorbidité» de l’autisme. Je sais que plusieurs soutiennent cette idée mais, à mes yeux, il s’agissait d’une pure bêtise. Prendre pour acquis qu’une personne autiste a des troubles anxieux parce que, «on le sait bien, les autistes sont anxieux», revient à déshumaniser cette personne. C’est-à-dire à la considérer comme un automate sans histoire, un objet dont l’histoire de vie n’a aucune importance.

Je suis heureux qu’une étude vienne tout juste d’arriver à la même conclusion. Je crois possible que les personnes autistes soient en moyenne plus anxieuses que la population en général. Je pourrais discuter des raisons. Mais je n’ai jamais cru que l’autisme prédisposait en soi aux troubles anxieux. L’anxiété n’est pas le trouble anxieux : l’anxiété n’est pas anormale et elle est même naturelle dans certaines circonstances, tandis que le trouble anxieux est une anxiété qui a basculé dans quelque chose d’invalidant et souffrant. Une certaine fragilité suffit rarement : c’est un élément déclencheur qui va causer la bascule. Dans mon cas personnel, je sais parfaitement que le déclencheur a été l’intimidation sévère que j’ai subie à l’école durant mon adolescence. Et rien d’autre. Donc pas l’autisme : aucun rapport ou alors très ténu. Depuis que je fréquente des personnes autistes, je suis soufflé par la proportion d’entre elles qui ont aussi vécu de telles mauvaises expériences, qui ont été intimidées, violentées, agressées sexuellement, etc. Jasmin Roy m’avait d’ailleurs dit que les enfants autistes forment l’un des groupes les plus intimidés dans les écoles (https://fondationjasminroy.com/). Or, ces violences sont des voies royales pour développer de la dépression et des troubles anxieux jusqu’aux pensées et gestes suicidaires : ce fait est maintenant démontré hors de tout doute.

www.accroc.qc.ca
Voilà donc qu’une première étude sur le sujet est parue le 12 octobre dernier, menée par des chercheurs des universités anglaises de Surrey et de College (Londres) et publiée dans le Journal of Society and Mental Health. Les chercheurs ont examiné l'impact du stress lié à discrimination ou le rejet sur la santé mentale des personnes autistes, en suivant une centaine d’entre elles. J’ai peine à y croire : il s’agirait effectivement de la première étude sur le sujet! Autrement dit, pour la première fois, des gens se sont donné la peine d’évaluer les dommages causés par la violence subies par les personnes autistes!!! La conclusion de l’étude est simple et claire : «On croyait traditionnellement que l'autisme et une santé mentale médiocre étaient intrinsèquement liés, mais ce n'est pas le cas, confirme Monique Botha, auteure principale et chercheuse à l'Université de Surrey. Ces résultats montrent que la mauvaise santé mentale des autistes est directement liée à l'exposition au stress social [i.e. Intimidation et rejet], qui dépasse les effets du stress quotidien que subissent les autres personnes. Une telle compréhension nous permet de mieux comprendre pourquoi les personnes avec autisme risquent davantage d'avoir une mauvaise santé mentale et nous renseignera sur les moyens de réduire ce stress».



Mon conseil aux «spécialistes» : la première chose à faire pour aider un enfant autiste à s’épanouir n’est pas du tout lui rentrer dans la gorge la normalisation des méthodes comportementalistes (ABA, ICI) – d’autant que cette normalisation est carrément une forme d’intimidation; la première chose est de tout faire afin que l’enfant autiste ne vive pas d’intimidation, de rejet et d’agressions. Et que s’il en subit tout de même, il ait une personne de confiance à qui en parler rapidement, et que les mesures correctives soient prises rapidement. Il devrait exister dans toutes les écoles un programme suivi et soutenu de lutte contre l’intimidation, programme dont tous les enfants bénéficieront. Tant que cela ne sera pas, les personnes autistes continueront à devoir faire leur route avec un énorme poids sur le dos. Ce ne sera pas leur autisme qui en sera responsable : voir les troubles anxieux comme une «comorbidité» est une manière dégoûtante de cacher la vérité et de se donner bonne conscience.



Complément 
sur l’idée de neurodiversité

Je fais un ajout au sujet de ma réserve concernant le concept de neurodiversité. Même si je reconnais qu’il est préférable à celui d’«autisme maladie», ce concept me rend mal-à-l’aise pour plusieurs raisons, notamment des raisons morales, ou éthiques si vous préférez ce mot. Pour bien préciser ma pensée, je reprends tout d’abord ce que j’écrivais dans l’article précédent (octobre)

L’idée de neurodiversité est promue par plusieurs groupes de personnes autistes – le mot et le concept de neurodiversité ont été créés par Judy Singer, elle-même autiste. À l'heure actuelle, ce sont d'ailleurs très majoritairement des personnes autistes qui parlent de neurodiversité. Ce communautarisme neurodiversitaire reprend quasiment en copier-coller l’argumentaire du communautarisme LGBT, et même jusqu’au symbole de l’arc-en-ciel. Un peu d’originalité, que diable! Il est vrai que ce logo n'est pas encore «officiel»: il y a la possibilité de trouver mieux. Il est même des personnes autistes pour proposer que la «communauté autiste» se lie, voire se fonde, dans la «communauté LGBT». Là, cela me semble tenir de la confusion entre des réalités de natures différentes. 


Côté positif

Par rapport à l’idée de neurodiversité, je suis en attente, ni vraiment pour ni vraiment contre. Côté positif, je reconnais que ce concept est nettement plus valorisant que celui d'«autisme maladie»! Je reconnais aussi que le mot neurodiversité donne une cause, un objectif: ultimement la neurodiversité pourrait se suppléer au concept médical d'autisme. Le mot coupe déjà tout pont avec la psychanalyse. Autre bon point: la neurodiversité utilise le mot «différence» d'une manière conséquente alors qu'ailleurs, ce mot n'est souvent qu'un doux euphémisme condescendant quand on n'ose pas dire infériorité ou handicap que l'on pense! Finalement, parler de diversité humaine me semble une évidence.


1. Je ne suis pas ma neurologie

Je ne suis pas mes neurones; ma sérotonine n'est pas mon esprit
D'un autre côté, je ne consens pas à m’identifier à ma seule neurologie ni à me réduire à mon seul cerveau. Mon système nerveux est certes important et je ne pourrais pas vivre sans lui, mais je ne pourrais pas davantage vivre sans mon système circulatoire. Mes pensées ne sont pas qu'un produit de mes nerfs ou de mon cerveau: mes pensées peuvent aussi bien venir du coeur ou du ventre, et même du bas du dos comme ces jours-ci... Mon esprit n'est pas le résultat de mon taux de sérotonine - mon humeur, oui en partie, mais pas mon esprit. D’ailleurs, l’autisme n’est-il réellement qu’une affaire de neurologie? Je ne consens pas davantage à m’identifier, ni à me réduire, à mon orientation sexuelle. Ni à mon origine ethnique. Je ne me réduis même pas au fait d’être autiste! Le mot neurodiversité semble me réduire à ma neurologie mais, au-delà du mot lui-même, c’est le regard réducteur qu’il porte sur la personne humaine qui me rebute – réducteur et passablement matérialiste, pour ne pas dire purement biochimique.


2. Je ne peux parler pour tout le monde

Bien que ce soient des autistes qui militent le plus pour la neurodiversité, celle-ci se dit en fait ouverte à toutes les conditions : Tourette, bipolarité, déficit d’attention, schizophrénie, troubles anxieux, trisomie, normalité, etc. Les personnes autistes, et tout particulièrement les Asperger, se disant rarement «malades» d’être ainsi, il leur est peut-être aisé de s’identifier à un concept positif comme la neurodiversité. Mais qu’en est-il des autres? Les gens bipolaires sont-ils enclins à considérer leur condition comme une «simple diversité»? Je ne le sais pas. Mais je serais mal-à-l’aise de parler au nom de gens dont je ne vis pas la condition, à plus forte raison des conditions qui leur ont peut-être causé d’énormes souffrances, valu des hospitalisations et leur nécessitent de prendre une médication au quotidien. Comment pourrais-je parler en leur nom? Comment pourrais-je me sentir autorisé à qualifier ce qu’ils vivent de simple diversité? Faire abstraction de la souffrance? Non, ma cause est celle de l’autisme : là, je peux en parler. Il faudrait donc savoir qui désire vraiment s'associer au concept de neurodiversité, outre les autistes.


3. Il y a diversité, il y a aussi maladies et accidents

L'astrophysicien Stephen Hawking en 2008
J’aimerais aussi savoir où l’on trace la ligne séparant la diversité du pathologique. Quand je lis certains propos, je vois que cette ligne n’existe pas toujours : tout est «divers», tout n’est qu’une affaire de diversité, y compris les psychopathologies. Dans un enthousiasme diversitaire, certains vont jusqu’à remettre en question l’existence même de maladies neurologiques. Je m’excuse mais, oui, les maladies neurologiques existent bel et bien. Par exemple : maladies d’Alzheimer, de Parkinson, d’Huntington, sclérose amyotrophique latérale (comme Stephen Hawking), glioblastome et autres tumeurs du cerveau, etc.  


Pour la plupart, ce ne sont pas que d’amusantes diversités neurologiques, car leur pronostic n’est pas très bon… Même dans le seul domaine de l’autisme, de l’autisme secondaire causé par une intoxication fœtale à l’acide valproique est une condition accidentelle souvent sévèrement invalidante, non une «diversité». En conséquence, il faudrait bien définir ce qu'est la diversité, et tracer des lignes de démarcation. Sinon, la neurodiversité deviendra un concept exagérément «ouvert», au point de ne plus rien signifier.


4. La diversité n’est pas nécessairement positive

Logo du Protocole de Nagoya (2010)
D’une manière plus générale, je suis agacé par tous ces mouvements qui prétendent que «tout se vaut», que «tout est b’en correct», que toutes les costumes de tous les peuples, voire les déviations de tout le monde sont à valoriser au seul nom de la «diversité» - il faudra me torturer pour me faire admettre que l’excision, la pédophilie ou le mariage forcé de fillettes avec des adultes ne sont que de la diversité… Faire de la diversité quelque chose qui serait positif en soi, nécessairement positif et par principe est donner dans la confusion des idées et des valeurs. Je sais que c’est très à la mode ces temps-ci : on n’a qu’à agiter le mot Diversité pour mettre fin à tout débat, mais pour moi c’est non merci. Je ne troquerai pas ma liberté de conscience au profit pour un concept qui me sonne faux.  À mes yeux, l'argument de la diversité est un argument faible, un argument secondaire, un argument d'appoint, pas un argument premier. Seule la biodiversité me semble être une cause essentielle car, pendant que nous clamons valoriser la diversité humaine, la biodiversité, elle, est en chute libre. Contrairement à ce qu'on croit, la diversité culturelle et la diversité musicale sont aussi à la baisse (voir mon livre Pulsations).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Protocole_de_Nagoya
Sur cet aspect aussi, il y a donc un travail de clarification à faire. Si l'idée de fond de la neurodiversité est que toute personne humaine humaine a le droit d'être respectée et que la société se doit d'être accueillante, il est difficile de voir ce qu'apporte de nouveau la neurodiversité. Il existe déjà la Charte des droits de la personne. Apporté il y a quelques 2000 ans, l'Évangile montrait déjà la voie, avec son appel au respect jusqu'aux plus démunis et pauvres des gens, sa compassion pour les malades et les handicapés. Comme saint Paul l'écrivait: «Il n'y a plus ni Juif ni Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni femme: car vous n'êtes tous qu'une personne dans le Christ Jésus». Alors j'ai l'Évangile qui me dit que toute personne est une histoire sacrée, pourquoi donc aurais-je besoin de l'idée de neurodiversité?