MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



jeudi 1 octobre 2020

«SI J'ÉTAIS...» (OPUS 59). LA VIOLENCE D'UNE MUSIQUE SI DOUCE

Rappel: Le Chant des oyseaulx est arrivé en Europe!
À mes lectrices et lecteurs de France et d'Europe, je suis très heureux de vous annoncer que la nouvelle édition (2020) de mon livre Le Chant des oyseaulx est enfin arrivée à la Librairie du Québec à Paris! Cette librairie diffuse et distribue le livre en France.
Je suis désolé du délai. Le livre était annoncé pour mars dernier à la Librairie mais il a été retardé de plusieurs mois, à cause de la pandémie puis d'une grève au Port de Montréal... 
Je vous suggère de le commander à la Librairie: la première livraison des exemplaires a été vendue sur le champ! D'autres exemplaires sont en route, mais le réserver d'avance évitera des déceptions. 
Pour des informations sur le contenu du livre:
Il s'agit d'une nouvelle édition revue, mise à jour et augmentée, très différente de la première édition parue en 2008. 
Bonne lecture!
 
 *      *     *
«Si j’étais…» (opus 59) : 
La violence d’une musique si douce

Vous croyez peut-être qu'une musique calme a été composée calmement? Ou qu'une musique triste l'a été dans un moment de tristesse? En réalité, des fois oui, des fois non. La création ne va pas nécessairement ainsi. Une pièce que j'ai composée en 2020 se ressent peut-être de l'atmosphère de la pandémie, mais sa douceur apparente est trompeuse: cette pièce est née dans la violence! Voici. 

C’était le 17 avril dernier, en début de soirée. Voilà qu’une idée musicale est surgie qui s’est aussitôt mise à me tourner en boucle dans la tête! Une idée curieuse: une courte mélodie en deux phrases, mais une mélodie fermée qui tourne sur elle-même. Donc, une idée qui n’est pas propice à être développée.

Mélodie originelle de «Si j'étais...» / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN

Qu'en faire? La conserver ou la laisser tomber? Je me suis alors dit que cette mélodie pourrait aller avec un texte et, en soirée, j'ai sorti des livres à la recherche d'une piste pour le texte - l'horreur: ne jamais faire ça à cette heure, car c’est une nuit blanche assurée! La recherche d’un texte m’a laissé bredouille et un peu excité : que faire, que faire, que faire??!! 
 
Le Hamster roule dans la tête!
La petite mélodie ne me lâchait plus. Je me suis couché pour me lever aussitôt et mettre par écrit une idée qui m’est venue. Je me recouche. La tête tourne. Une autre idée vient cinq minutes après. Je me relève pour écrire cette idée. Je me couche à nouveau. La roue continue de tourner et, cinq minutes ne sont pas passées que je dois me lever à nouveau pour noter autre chose. Cette fois, j’apporte un crayon et quelques petits papiers sur ma table de chevet, au cas… Eh oui, à peine recouché que je dois rallumer la lumière et noter une nouvelle idée! Ce manège s’est reproduit six fois. Inutile de dire que le sommeil a été très long à venir, que la nuit a été agitée et que je me suis levé fatigué au matin…

Un acte d'agression!
J’ai réuni mes petits papiers sans que la petite mélodie ne me quitte pour autant. C’était comme si j’avais commencé la journée en avalant trois grosses tasses de café extra fort! En après-midi, j'ai relu ce que j'avais noté et je me suis souvenu de quelque chose.  J'ai fouillé dans mon dossier d'esquisses pour des pièces jamais composées - c'est une petite réserve et on ne sait jamais... Dans ce dossier, j'ai alors retrouvé cette feuille datant certainement d'au moins 15 ans, si ce n'est davantage. Sur cette vieille feuille, quelques notes de musique (hum, sans intérêt) mais surtout une amorce... de poème! En fait, un peu plus qu'une amorce. Alors, j'ai développé ce texte. Et là, je l'imaginais très bien avec mon idée musicale.

«Si j'étais la Terre et l'eau...» / www.detoursenfrance.fr
Les premiers mots sont:
«Si j’étais la Terre et l’eau, les nuages et les montagnes». 
Cela aurait pu être le titre de ma composition, mais c’est quand même un peu long… Alors, j’ai opté pour «Si j’étais…».

J’ai alors décidé que ce poème sera récité, mais entrecoupé d'une sorte de refrain sur «O». Récité: en fait, j'ai restructuré le poème pour en faire une suite de très courtes phrases, avec plusieurs mots isolés qui seront prononcés entourés de silence - mais il y a une cohésion là-dedans. Ces mots et ces silences se sont faits musique. 
«Si j'étais...». Extrait du texte récité / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN
 
La petite mélodie qui m’avait empêché de dormir s’est aussitôt déclinée, en se répétant sans jamais se répéter à l'identique. J’ai clairement entendu une flûte traversière alto (flûte en Sol) jouer la mélodie et ses déclinaisons que j’ai notées sur-le-champ. J’ai aussi entendu une seconde flûte (cette fois une traversière en Do) se joindre, mais à distance, comme dans un «halo de lointain», et une octave plus haute. Cette flûte jouait des déclinaisons de la mélodie, mais dans son temps à elle, un peu plus rapide que celui de la flûte alto – j’ai noté tout cela. Il y avait aussi quelques notes grave d’un piano, comme des cloches profondes, éparses, avec leurs résonances prolongées jusqu’à la disparition du son. 
Déclinaisons de la mélodie originelle pour la flûte alto. Comme je le raconterai plus loin, j'ai dû ajuster la durée des strophes des flûtes: ajouter un silence ici, couper une note là, allonger telle autre note, etc. Cela pour obtenir la bonne «taille» de chaque pièce, comme un vêtement que l'on confectionne en cousant les morceaux de tissu soigneusement mesurés et découpés. Esquisse pour «Si j'étais...» / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN 

 
Tout cela  devait être sculpté dans le mode phrygien sur Si bémol (attention : le Do est bémol!) :
Mode phrygien sur Si bémol pour «Si j'étais» / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN
 
Aucune modulation, aucune transposition. Ce diatonisme modal radical est typique de ma manière : je l’ai utilisé pour la première fois dans la Suite celtique, pour harpe (opus 6), composée à 22 ans. Je pense qu’il est une sorte d’héritage spirituel (et non pas d’une influence) de la musique médiévale, du chant grégorien en particulier.
Bref, en une seule journée, la forme globale d’une nouvelle pièce m’était apparue, de même que son instrumentation et l’essentiel du contenu musical : rythme, tempos, déclinaisons mélodiques, mode, etc. Il restait le travail dans le détail.
«Si j'étais les nuages et les montagnes...» / www.larchedegloire.com
 
Cette musique sonne paisible, «zen» même; elle prend le ton de la confidence en n’excédant jamais mezzo forte (sauf quelques très rares notes plus fortes mais jouées dans le lointain); le tempo est calme, lent. Tout va en douceur.
Et pourtant! Pourtant, je n’ai souvenir d’aucune autre pièce qui s’est imposée à moi avec une telle violence, avec une telle volonté de naître! Je parie qu’aucun auditeur ne devinera cette violence qui était presque une agression!
C’est dire qu’une pièce calme n’a pas nécessairement été écrite dans le calme. Dans le même ordre d’idée, une pièce qui «sonne complexe» n’a pas nécessairement été difficile à composer, et une pièce qui semble simple n’a pas nécessairement été facile à écrire.

Le calme incertain de la pandémie
Pandémie covid-19 / www.lemonde.fr
Le défi qu’a posé la composition de «Si j’étais…» a été d’ordre rythmique. La pièce composée juste avant fut Danses (pour deux clarinettes) : Danses est une de mes rares pièces entièrement mesurée. Mais «Si j’étais…» qui est venu ensuite est, elle, entièrement non mesurée : aucune barre de mesure, et chaque musicien évolue dans son propre temps! Comme si chaque musicien était confiné - je ne sais pas s'il y a un lien direct entre cette pièce et le confinement pandémique: depuis longtemps, ma musique joue avec le temps, les «textures» du temps. Néanmoins, «Si j’étais…» a effectivement été composée en avril-mai 2020 lors de la pandémie de covid-19. Il régnait alors une atmosphère de calme étrange, d’immobilité inquiète. Cette pandémie a bouleversé bien des vies, et elle a chamboulé mes propres projets. J'imagine que cette musique calme et douce doit s’en ressentir. Le temps de la vie courante a volé en éclats. Ses repères sont devenus incertains. C’est peut-être une raison qui explique pourquoi «Si j’étais…» ne contient aucune mesure. 
Quoiqu'il en soit, j’ai dû concevoir la notation afin que la coordination des quatre musiciens s’opère bien et que mes instructions pour l’interprétation soient aussi claires que possible.
 La partition-repère («Score») montre comment les quatre musiciens se situent dans le temps les uns par rapport aux autres. Cette partition-repère sert de référence pour la coordination des quatre musiciens. Les signaux de départ se trouvent tous dans la partie vocale; ces signaux (chant ou mots récités) sont retranscrits dans chacune des parties instrumentales.
 
Début de la partition-repère de «Si j'étais...» / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN
 
La flûte alto joue ses quatre strophes «avec un fond de tristesse». Son tempo est autour de 48 à la Noire : c’est la musique la plus lente de la pièce. L’ambitus est restreint : une quinte, soit les notes Si bémol, Do bémol, Ré bémol, Mi bémol et Fa, dans le registre grave de l’instrument – la La bémol plus grave intervient rarement dans la quatrième strophe. Il n’y a qu’à la toute fin de la pièce, dans la Coda, que la flûte alto va plus haut, mais elle revient vers son registre grave pour conclure. 
Flûte alto, modèle Yamaha à tête recourbée.
 
La flûte traversière (en Do), nommée ici «flûte lointaine», est placée en retrait des trois autres musiciens. Elle sera visible ou non du public, au choix, selon les possibilités du lieu où la pièce est jouée. Elle doit être suffisamment loin pour créer un «halo de lointain», mais pas trop non plus, car elle doit être clairement audible du public.
Dans le lointain, la flûte fait souffler un chant d’espérance. Son temps est un peu plus rapide : autour de 52 à la Noire pour ses trois premières strophes, mais il descend à celui de la flûte alto, autour de 48 à la Noire, pour sa dernière strophe. Sa musique reste sobre et fondée sur la mélodie originelle, mais elle est plus déliée que celle de la flûte alto. Son ambitus est «expansif». D’une part, la flûte lointaine joue une octave plus haute que la flûte alto. D’autre part, si sa première strophe évolue dans l’ambitus restreint d’une quinte exactement comme la flûte alto, la deuxième strophe ajoute le Sol bémol, la troisième strophe conquiert le La bémol, et la dernière strophe monte au Si bémol : progressivement, l’ambitus s’étend depuis la quinte jusqu’à l’octave. Comme je le disais, c’est un chant d’espérance. 
 
«Si j'étais...». Extrait de la strophe 4 de la flûte lointaine / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN
 
Le piano joue à autour de 48 à la Noire, mais en fluctuant. Sa partie est très dépouillée (je pourrais la jouer moi-même : c’est tout dire!) : quelques notes très graves qui résonnent comme des glas – car la mort rôde, quelques arabesques discrètes aussi…
La voix de basse est la seule partie «continue», la seule qui va du début de la pièce jusqu’à sa fin…, sauf la Coda pour la seule flûte alto. Elle est chantée et récitée : elle porte la tendresse d’une complainte et d’un poème. La portion chantée consiste en cinq Chants sans texte sur la voyelle «O» : ces chants sont comme un refrain qui revient périodiquement – mais aucun n’est identique : «Si j’étais…» est une pièce répétitive qui ne se répète jamais! Ces chants forment la musique la plus «rapide» de la pièce, allant à un tempo autour de 56 à la Noire.
Outre ses cinq Chants, la voix doit réciter un poème. Ce poème est découpé en petites phrases (un, deux, trois ou quatre mots). Chacune de ces phrases est entourée de silence dont la durée est précisée – le respect de la durée de ces silence est essentielle pour la coordination des musiciens. La récitation du poème se fera calmement, sur le ton d’une confidence, un ton pudique sans aucune affectation.

Coordonner hors mesures
Les quatre musiciens vont ainsi chacun à leur tempo, dans leur temps propre, toujours avec souplesse. La voix a des durées de silence notées en secondes. La partition-repère montre bien comment les quatre musiciens se coordonnent les uns par rapport aux autres. Les endroits où la flûte alto et la flûte lointaine doivent commencer une de leurs strophes est précisément noté dans leur partition respective. Même chose pour le piano. Donc, tout est là. Je ne pense pas qu’il soit très difficile d’exécuter «Si j’étais…». Par contre, je recommande que la basse ait un chronomètre afin de respecter la durée des silences prescrite, et que les flûtistes aient chacun un métronome électronique (en fonction muette!), cela non pas pour jouer strictement selon la pulsation (il ne le faut pas!), mais pour pouvoir se raccrocher à leur tempo lorsqu’elles commencent une nouvelle strophe.

Là résidait le grand défi de la composition. Dans les esquisses, j’ai écrit sur des feuilles la ligne de temps (en secondes et minutes). J’y ai situé les repères de la voix : le moment de chacun des cinq chants, la durée de la récitation entre deux chants, etc. 
Esquisse de «Si j'étais...», avec la ligne du temps / (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN
 
Pour les strophes de la flûte alto et pour celles de la flûte lointaine, j’ai dû assembler et ajuster des déclinaisons de la mélodie originelle afin que ces «briques» soient de la bonne «grandeur» et s’emboîtent bien les unes avec les autres sur la ligne de temps. 
www.coutureonline.fr
C’était un peu comme de la couture : je devais tailler chaque morceau de tissu de la bonne dimension avant de les coudre ensemble – non, cela ne m’a pas été inspiré par la confection maison de masques en tissu contre le coronavirus! Le piano, lui, ne posait aucune difficulté. Autant fut court le moment où la pièce m’est apparue, autant fut long le temps que j’ai dû consacrer à procéder à ces ajustements. Chaque nouvelle pièce apporte son défi particulier.

Je n’ai pas délibérément voulu que le temps de «Si j’étais…» aille ainsi, sans mesure et en tempos superposés : c’est la mélodie originelle qui m’a imposé cette exigence. Je n’ai pas consciemment désiré «décrire» une atmosphère de confinement pandémique, une atmosphère où chacun et chacune a dû vivre sa vie isolément et sans ses repères habituels : c’est la mélodie originelle qui a dicté l’atmosphère de la pièce. Tout est d’abord dans la musique. Mais aurais-je composé cette pièce en d’autres circonstances? Je ne le sais pas, je ne peux le dire. 
 
Pour les personnes intéressées: «Si j'étais...» est en cours d'édition. La partition éditée devrait être prête en ce mois d'octobre. Elle sera ensuite déposée au Centre de musique canadienne. Mais vous pouvez me demander les précisions en m'écrivant:

Sources des illustrations: Collection personnelle, Wikipédia, sites institutionnels et commerciaux mentionnés. 

mardi 1 septembre 2020

AUTISME. SOMMES-NOUS AUTISTES?

Le Chant des oyseaulx est arrivé en France!
À mes lectrices et lecteurs de France et d'Europe, je suis très heureux de vous annoncer que la nouvelle édition (2020) de mon livre Le Chant des oyseaulx est enfin arrivée à la Librairie du Québec à Paris! Cette librairie diffuse et distribue le livre en France.
Je suis désolé du délai. Le livre était annoncé pour mars dernier à la Librairie mais il a été retardé de plusieurs mois, à cause de la pandémie puis d'une grève au Port de Montréal... 
Je vous suggère de le commander à la Librairie: la première livraison des exemplaires a été vendue sur le champ! D'autres exemplaires sont en route, mais le réserver d'avance évitera des déceptions. 
Pour des informations sur le contenu du livre:
Il s'agit d'une nouvelle édition revue, mise à jour et augmentée, très différente de la première édition parue en 2008. 
Bonne lecture!
 
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Suis-je autiste? 
Sommes-nous autistes?
(Le second titre de cet article m'a été donné par Coralie Adato: merci Coralie!)

0. L'autiste masqué!
1. Autisme n'est qu'un mot
2. Bases génétiques
3. Le péché originel de l'autisme
4. Critères
5. L'autisme n'est qu'un symptôme
6. Perspective inversée
7. Tester les quatre éléments
8. Les personnes-π (Pi)
9. L'autisme comme cas particulier de l'«esprit Pi»

Préambule de l'autiste masqué!
Autistes: soyez à l'avant!
On m'a signalé que des personnes autistes militeraient contre le masque sous prétexte que les autistes ne devraient pas avoir à le porter. Hum! Tout d'abord, dans l'état actuel de la pandémie de covid-19, le port du masque est l'un des quelques bons outils permettant de restreindre la circulation de ce virus qui peut causer de sérieux ennuis de santé et même la mort. Les gens qui affirment qu'aucune preuve scientifique ne le démontre font erreur. D'ailleurs, ils basent souvent cet argument sur des études datant d'avant cette pandémie et qui ne concernaient pas le gros coronavirus actuel. L'argument voulant que le port du masque brimerait la liberté individuelle n'est pas plus solide. Tous les tribunaux qui ont été saisis de la question ont à ce jour conclu qu'il n'y avait pas de liberté brimée en ce cas. Parce qu'il s'agit d'un enjeu de santé publique majeur, parce qu'il s'agit d'une situation unique et inédite. En fait, le mouvement antimasque est tellement à court d'arguments qu'il en est rendu à pactiser avec des forces glauques, tels les groupes néonazis... au nom de la liberté!
Pourquoi donc alors les autistes devraient se faire exempter de porter le masque? Parce que «je n'aime pas la sensation», parce que «ça me fait mal», parce que «je suis différent»? Je vais être direct: l'autisme ne justifie en rien ni pour qui que ce soit d'être exempté du port du masque là où il est prescrit. Toute personne autiste doit le porter, car c'est un acte responsable envers soi et envers autrui. Point.
Quand je porte le masque, je ne suis pas le troupeau, je n'obéis pas à «mes maîtres»: j'assume ma part de responsabilité et je donne l'exemple. Je ne suis pas à la remorque: je suis à l'avant. Je comprends que la situation pandémique engendre un lot de difficultés, mais le déni n'arrangera rien.

*      *      *
Il y a maintenant 13 ans que j’ai obtenu le diagnostic d’autisme, type Asperger. Ce diagnostic a été réévalué et confirmé en 2010. Il doit donc être solide! Depuis, j’ai écrit le livre Musique autiste, qui a été l’objet d’une seconde édition au début de 2018; j’ai cofondé Aut’Créatifs avec mon amie Lucila Guerrero; j’ai donné plusieurs conférences et entrevues; j’ai écrit quelques articles sur mon site; j’ai rencontré plusieurs personnes autistes au Canada et en Europe. Pourtant... Je me pose toujours la question: suis-je «autiste»? Les personnes diagnostiquées «autistes» sont-elles autistes? Derrière cela, il y a la question du fond: qu'est-ce que l'autisme? Et à lire ce qui s'écrit, même les experts ne s'entendent pas! Plusieurs hésitent même à se mouiller sur une définition. 
Je vous soumets ici quelques aspects du problème. L'autisme est-il une réalité solide, un symptôme d'autre chose, une illusion d'optique?
Dans cet article, je propose un changement de paradigme: 
ne plus considérer l'autisme comme un diagnostic final, mais comme un signe, un symptôme. Un symptôme qui, en lien avec d'autres, mène à un diagnostic final. Car l'autisme tel que défini actuellement est le symptôme de plusieurs différentes conditions qu'il est important d'identifier jusqu'au bout et de distinguer les unes des autres. 
Du coup, je propose que l'une de ces conditions soit celle des personnes-Pi.  

Concept de personne Pi (C) 2020 Antoine Ouellette SOCAN 
Si vous reprenez cette idée, je vous prie d'en citer la source. 


Autisme n'est qu'un mot

www.divinatix.com
Alors, je commence par le commencement. En premier lieu, «Autisme» est un mot. Un mot inventé à l’origine, au début du XXe siècle, pour désigner un symptôme de la schizophrénie. Par après, on a fait d’«autisme» une réalité distincte de la schizophrénie : il a été décidé qu’«autisme» désignerait une réalité autonome.

Mais quelle réalité au juste? Quelle est la définition du mot «autisme»? Pour l’essentiel, cette définition consiste en un ensemble de signes, surtout comportementaux, que partage plus ou moins un groupe très hétérogène de personnes. Très hétérogène : sont reconnus autistes des gens allant de cet homme collectionnant les doctorats et pratiquant une spécialité médicale jusqu’à cette autre personne affectée par des handicaps moteurs majeurs et par une déficience intellectuelle sévère. Le fait que le même mot désigne à la fois des gens aussi différents les uns des autres devrait suffire pour faire réaliser que le mot «autisme» désigne en fait une réalité mal cernée. En sciences, les concepts peuvent être plus ou moins souples (en général, ils doivent l’être le moins possible), mais une pareille souplesse est très inhabituelle. Trop inhabituelle. 
Impressionnisme. Turner: Lever de soleil avec monstres marins (c.1846)
Le mot «autisme» est donc mal défini dès le départ, du moins sa définition est floue, impressionniste, et probablement trop large. Elle confond sous le même mot trop de réalités sans liens de nature profonds. Si l’objet est si mal cerné au départ, il devient difficile d’en parler avec rigueur. C’est exactement ce qui se passe en autisme. En fréquentant le moindrement les personnes autistes, les parents, les spécialistes et les intervenants, nous prenons rapidement conscience que le mot «autisme» signifie telle chose pour certains mais telle autre chose pour d’autres. Cette situation favorise les dialogues de sourds puisque les uns ne parlent pas de la même chose que les autres. J’ai ainsi croisé des parents d’enfant lourdement handicapé fâchés, vraiment fâchés par le fait que quelqu’un comme moi ait aussi ce diagnostic d’autisme : «Tu n’es pas autiste! Mon enfant, lui, est vraiment autiste! Ton médecin est incompétent!»; ce à quoi je réponds : «J’ai un diagnostic qui a même été réévalué positivement, donc je suis autiste!». Cela part mal, et les discussions tournent rapidement à vide, puisque la réalité des uns ne correspond pas à la réalité des autres. Les experts ont cherché à aplanir la difficulté avec la notion de «spectre de l’autisme». Mais que deux personnes de conditions si drastiquement éloignées sont sur le même «spectre» est quasi insoutenable. Le concept de «spectre de l’autisme» demeure bancal. L’autisme est un spectre, mais simplement dans le sens d’un fantôme, un fantôme insaisissable dont même l’existence parait douteuse. Malgré les affirmations que font certains, genre «L’autisme est un trouble neurodéveloppemental» ou l’autisme est ceci, la vérité est que personne ne sait ce qu’est réellement l’autisme. Alors, le mot «autisme» est-il utile? Pas évident.
L'autisme est-il quelque chose qui existe au-delà de quelques traits comportementaux? Est-ce un concept «mou» ou une réalité dure, scientifiquement parlant?

Bases génétiques
Certains ont cherché, en vain, un gène de la foi
Contrairement à ce qui pourrait être tentant de croire, il n’existe pas «un» gène de l’autisme – du moins de l’«autisme vrai», car il y a effectivement un gène, ou plutôt une mutation problématique sur un gène dans plusieurs des types d’autisme syndromique (15% des diagnostics d’autisme, les cas dits «lourds»). Des tests de dépistage prénatal existent qui peuvent identifier la présence des mutations spécifiques causant des types d’autisme syndromique.

Mais la génétique de l’autisme vrai (types Asperger et Kanner, donc sans ou avec délai de parole chez les enfants) est complètement différente et beaucoup plus complexe. L’autisme vrai n’est pas du tout un autisme syndromique dont les mutations génétiques ne sont pas encore identifiées. Pour l’autisme vrai, au moins une centaine de gènes sont impliqués qui interagissent entre eux – certaines études parlent de 200 à 300 gènes, et une étude publiée en 2012 dans la revue Nature en comptait pas moins de 1034! Ces gènes sont anciens : ce ne sont pas des mutations nouvelles (de novo), et de nombreuses personnes non-autistes portent de ces mêmes gènes.





L'autisme vrai possède assurément une composante génétique, donc héréditaire. Mais il est aussi clair que la seule hérédité «classique» n'explique pas tout. Autrement dit, «le» gène de l’autisme n’existe pas. Aucun gène ne cause l’autisme vrai : c’est un ensemble complexe de gènes qui le favorise. Mais cet ensemble ne cause pas l’autisme lui non plus. L’autisme est autant épigénétique que génétique : divers facteurs non génétiques doivent intervenir pour que cet ensemble s’exprime… ou non.

Comme pour toutes les conditions où compte l’épigénétique, les facteurs sont aussi environnementaux, culturels et / ou encore inconnus. Ainsi, l’autisme vrai est de même nature que plusieurs autres conditions : la schizophrénie, la dépression… et la douance, entre autres, mais encore la foi (on a déjà recherché un «gène de Dieu»!), la taille, le poids, etc. L’homosexualité se trouve dans le même groupe. En 2019, une étude a identifié un petit nombre de gènes (cinq) qui favorisent l’homosexualité; mais ces gènes sont loin de tout expliquer : comme pour l’autisme, les facteurs épigénétique jouent un rôle majeur.

Le péché originel de l'autisme
«Autisme» ne signifie pas la même chose pour tous...
Il se pourrait que le «vice initial» de la connaissance de l'autisme soit le trop petit nombre de cas qui ont été documentés au départ. Il se peut que ce petit nombre ait engendré une sorte «d'illusion d'optique». Il est encore plus probable que ce point de départ de la réflexion ait biaisé tout ce qui a suivi.
En Russie (URSS alors), Grounia Soukhareva semble avoir été la toute première personne à avoir décrit des personnes autistes d'une manière clinique. C'était en 1925. L'article qu'elle a alors publié s'intitulait La psychopathologie schizoïde dans l'enfance, et discutait des tendances autistiques de six garçons - ces tendances correspondent à ce qui, dans les années 1980, sera nommé le syndrome d'Asperger. Madame Soukhareva disait avoir utilisé le mot «schizoïde» à défaut de mieux, mais elle précisait que ses enfants n'étaient pas schizophrènes.
Aux États-Unis, Leo Kanner publia un article de même type en 1943, où il décrit onze enfants, soit huit garçons et trois filles. L'article est intitulé Autistic Disturbance of Affective Contact: le trouble autistique du contact affectif. Sur cette base, le terme «autisme infantile précoce» sera inventé l'année suivante.
Dans les conditions terrifiantes du nazisme, l'autrichien Hans Asperger fait publier en 1944 un article écrit l'année précédente: La psychopathologie autistique de l'enfance. Cet article décrivait les cas de quatre garçons. 
Par la suite, seul Leo Kanner semble avoir approfondi le sujet et, en 1956, il a coécrit un texte avec Leon Eisenberg  Early Infantile Autism, 1943-55. Bien diffusé, ce texte deviendra une référence à partir des années 1960. 
Première page de l'article de Kanner et Eisenberg
Bref, notre trio Soukhareva - Asperger - Kanner a jeté les bases de la science de l'autisme en s'appuyant sur un total de 21 enfants, dont seulement trois filles. Était-ce suffisant? Hans Asperger affirmait que le profil qu'il avait décrit n'était pas fréquent mais pas rare non plus. Néanmoins, avait-on mis le doigt sur quelque chose de significatif, outre le fait que certains enfants ne se développent pas tout-à-fait selon le modèle habituel? 
Contrairement aux groupes d'enfants étudiés par Soukhareva et Asperger, la petite cohorte de Kanner incluait certains enfants semblant montrer de la déficience intellectuelle assez marquée. Son échantillon contenait-il alors uniquement des enfants appartenant au même profil? Il semble bien que non. Avec Kanner, on commença ainsi à utiliser le même terme d'autisme pour désigner des réalités différentes et très probablement issues de causes différentes. Les fils commençaient à se mêler... Pourtant, Kanner et son collègue Eisenberg avait tenté de faire attention à ce problème. «L'observation de rituels élaborés devait permettre de distinguer les enfants autistes des enfants souffrant de retard mental» et, dès 1956, ils envisageaient que plusieurs causes pouvaient être en jeu (https://fr.wikipedia.org/wiki/Leo_Kanner). Malheureusement, cette piste ne sera pas développée et le mot autisme est devenu perméable à des conditions de causes diverses pour ne pas dire multiples. 
Un autre élément est venu perturber l'homogénéité du groupe des 21 enfants-pionniers. Cet élément se retrouve à nouveau chez Kanner plutôt que chez Soukhareva et Asperger. Dans leur ouvrage de 1956, Kanner et Eisenberg  firent mention à plusieurs reprises du rôle défavorable de l'environnement familial dans lequel la majorité des enfants observés avaient grandi.
Les enfants subissant des mauvais traitements au quotidien, comme des violences physiques et sexuelles par exemple, au sein d'un milieu socio-économique miséreux, peuvent développer divers comportements de protection. Que ces comportements soient adéquats ou inadéquats, ce sont des stratégies de protection, voire de survie. Maintenus sur des années, ces comportements peuvent laisser des séquelles qui s'ajoutent alors aux séquelles des abus eux-mêmes. Certains enfants deviendront délinquants et passeront vers la criminalité. Mais certains choisiront de s'emmurer en eux-mêmes. Il n'est pas impossible que certains cas dits d'autisme soient en fait une sorte d'enkystement de comportements de protection. 

Critères
Lorsqu'on lit les critères de l'autisme, on se dit que, oui, ces critères forment un ensemble bien typé:
http://www.psychomedia.qc.ca/autisme/2015-04-03/criteres-diagnostiques-dsm-5
Une signe typique de l'«autisme»: les jeux de classement. www.neurodiversite.com
Pourtant, il est su que l'interprétation de ces critères est devenue de plus en plus «libérale» au fil du temps. Par exemple, pour les critères A, le mot fort de «déficit» est souvent devenu une maladresse, un certain manque, sans nécessairement plus. De même, ce qui est spécifié comme étant l'«absence d'intérêt pour les pairs», formule forte s'il en est, est souvent devenu une simple tendance introspective, un goût pour la solitude plus marqué que la moyenne, sans plus. Quant aux critères du groupe B, la porte vers des diagnostics libéraux était déjà grande ouverte, puisqu'il suffit de répondre à seulement deux de ces quatre critères. Pourtant, là encore les formulations sont fortes. Par exemple: «Intérêts très restreints et circonscrits qui sont anormaux dans leur intensité ou leur orientation». Dans l'atmosphère libérale qui s'est imposée en autisme, montrer un grand intérêt pour un sujet est souvent devenu suffisant pour répondre positivement à ce critère. Tant et si bien qu'une personne peut arriver à un psy et lui dire: «Je suis autiste: j'ai un intérêt spécifique et une hyper-réacticvité sensorielle», et cela suffira..., même si cette personne se passionne simplement pour la littérature russe (on a le droit et ce n'est pas anormal!) et qu'elle est facilement éblouie par la lumière (ce qui est tout autant le fait pour les gens ayant une forte myopie... comme moi).
www.jaimelesstats.blogspot.com
Bref, les critères de l'autisme devraient être interprétés comme ils sont formulés. Une passion pour Elvis Presley n'est pas en soi un «intérêt très restreint et circonscrit qui est anormal dans son intensité ou son orientation». Pour que ce soit un véritable critère de l'autisme, cet intérêt doit s'exprimer d'une manière qui soit nettement inhabituelle, rare, ressentie par autrui comme étrange et hors normes.
Mais à la base, ces critères de l'autisme ne sont pas spécifiques à l'autisme. Aucun de ces critères n'est propre à l'autisme, peu importe qu'on l'interprète d'une manière stricte ou libérale. Plein de gens montrent deux, trois ou quatre des traits décrits par ces critères.
Imaginons cinq traits. Peu importe lesquels. Par exemple: 1) cheveux roux, 2) genre masculin, 3) taille supérieure à la moyenne, 4) fan de foot, 5) parlant anglais. Il existe des gens qui répondent à ces critères dont au moins un est rare: il n'y a que 1 à 2% des humains ayant les cheveux roux. Au final, je réussirais facilement à trouver des centaines, des milliers de personnes qui répondront positivement à mes cinq critères. L'ensemble de mes cinq critères, je le nomme Syndrome de Gugusse.
À votre tour: créez-vous un syndrome à partir de cinq traits!
Pour n'importe quel ensemble de critères, on trouvera toujours des gens qui les possèdent tous. La question est de savoir si l'ensemble de critères en question forme un tout cohérent et significatif, ou un amalgame plus ou moins arbitraire de traits sans lien fort entre eux. 
Je semble caricaturer, mais pas tant que cela. Car, la question demeure entière:  sur quoi au juste les pionniers de l'autisme ont-ils mis le doigt? Sur une réalité ferme, ou sur une réalité molle, une sorte de nuage?

L'autisme n'est qu'un symptôme
Image troublée par l'eau
Avec la définition du DSM, l'autisme n'est plus une réalité dure: ce n'est qu'un ensemble de traits comportementaux que se partagent plus ou moins un ensemble hétérogène de personnes.
Mais des comportements ne sont que des signes, des signaux, bref: des symptômes. L'autisme qui regroupe ces traits est ainsi un symptôme à son tour. Un symptôme d'une cause. Un symptôme de plusieurs causes possibles en fait. Comme tousser est un symptôme - mais la toux est un symptôme de plusieurs affections ou maladies complètement différentes les unes des autres: un seul symptôme est rarement suffisant pour indiquer la cause. La condition de la personne n'est pas le symptôme, mais la cause. Malheureusement encore une fois, les causes ne seront presque jamais considérées jusqu'à aujourd'hui en autisme: on s'arrête à «autisme» et on se satisfait d'un diagnostic d'«autisme». 
C'est la principale raison pour laquelle l'autisme demeure aussi insaisissable: d'une part, le mot autisme désigne un diagnostic final et, d'autre part, ce même mot désigne des conditions de causes différentes. Évidemment, cela ne peut pas fonctionner. Il faudra absolument choisir: ou l'autisme est un diagnostic final et quelque chose existant en soi, ou l'autisme est un symptôme qui, parmi d'autres, donne un indice vers un diagnostic final. 
Il semble donc que l'on ait trop généralisé à partir de descriptions de quelques enfants. Il semble que ces quelques enfants aient fait chercher d'autres enfants leur ressemblant - et on trouvera toujours des gens ressemblant à d'autres. Il semble que certains critères aient été mis en ensemble d'une manière erronée ou trop rapide. Il semble que ces critères n'appartiennent pas tous à un même noyau, à un même ensemble. Mais peu importe, il reste que ces critères ne font que décrire un symptôme!
L'autisme en tant que diagnostic final
pourrait n'être qu'une illusion d'optique.
Alors, de quoi l'autisme peut-il être un symptôme? Des tests par imagerie cérébrale ont montré que chez les «autistes sans retard intellectuel mais avec délai de parole à l'enfance» (ou autisme classique), tout comme chez les «autistes sans retard intellectuel et sans délai de parole à l'enfance» (condition Asperger), il y a des zones précises du cerveau qui sont surdéveloppées - ce ne sont toutefois pas les mêmes zones pour les deux groupes.
Par contre, on ne trouve pas ces zones surdéveloppées chez presque tous les autistes présentant de la déficience intellectuelle - je précise: de la déficience intellectuelle réelle et avérée. Pourtant, eux aussi sont déclarés «autistes». Pour ces quelques 15% d'autistes syndromiques, il existe des tests, génétiques et autres, qui sont en mesure de démontrer de manière fiable ce qui cause l'autisme. Pourquoi alors ne pas mener les tests jusqu'au bout? Pourquoi se contenter de faire un diagnostic final avec ce qui n'est qu'un symptôme?
Tout cela pourrait être clarifié aisément, puisque ces maladies sont connues et que les tests existent.
Selon la définition comportementale du DSM 5, l'autisme se révèle donc n'être qu'un symptôme. De quoi l'autisme peut-il être un symptôme? De plusieurs conditions distinctes les unes des autres dans leurs causes. Ainsi, l'autisme peut être un symptôme...:
- De l'«autisme vrai», de types Asperger ou Kanner
- D'un empoisonnement fœtal à l'acide valproïque ou à l'alcool
- D'une maladie: la sclérose tubéreuse
- De quelques dizaines de syndromes génétiques qui sont connus, bien identifiés et auxquels on a donné des noms précis. Ces syndromes sont caractérisés par des bris chromosomiques ou des mutations nouvelles.
- Peut-être d'autres choses encore.
Il n'est pas impossible que plus d'une seule cause soit en jeu chez une personne. Par exemple, il peut arriver qu'une personne de condition Asperger ait aussi subie une intoxication à l'acide valproïque, un médicament, pris par la mère lors de la grossesse. 
Il est absurde de donner le même et unique diagnostic d'autisme à toutes les personnes présentant des causes et des réalités de natures différentes.  Cela ne peut aider personne.
Défini comme un ensemble de traits comportementaux, l'autisme ne peut être qu'un point de départ. Or, il est considéré comme un point d'arrivée, un diagnostic formel et final. La démarche de diagnostic devrait plutôt être menée jusqu'au bout. Si elle ne l'est pas, le diagnostic d'autisme n'est qu'un «diagnostic par défaut», voire un diagnostic défectueux.  Cela non plus ne peut aider personne.
Croire que «autisme» puisse être un diagnostic final, c'est comme se faire tromper par une illusion d'optique. 
Je pense qu'il y a tout intérêt à ne considérer l'autisme comme un signe d'autre chose; tout intérêt aussi à bien identifier cette «autre chose».

Perspective inversée
Perspective curviligne. Jean Fouquet, XVe siècle.
Éliminons maintenant les causes accidentelles qui concernent environ 15-20% des diagnostics (autismes syndromiques): pathologies, mutations génétiques nouvelles et intoxications. Il nous reste environ 80-85% des personnes ayant un diagnostic d'autisme. Quels sont les points communs que ces personnes se partagent?
Mon idée en valant finalement bien d'autres, je propose à nouveau mon hypothèse voulant que, pour une part, leur premier point commun est en fait une forme d'intelligence, une forme d'esprit procédant à l'inverse de l'intelligence «normale», c'est-à-dire un esprit qui se déploie à partir des détails en allant vers les ensembles, en partant d'un point pour aller vers le volume, en partant du particulier pour aller vers le général - l'intelligence «normale» va du général vers le particulier: elle saisit d'abord l'ensemble (d'un paysage, d'un tableau, d'une situation...) pour aller ensuite vers les détails. Il s'agit d'une pensée par points, une pensée pointilliste ou encore, pour être techno, une pensée en pixels. Cette inversion est exactement de même nature que le fait d'être gaucher plutôt que droitier; elle est plus rare, tout comme les gauchers sont plus rares que les droitiers. 
Voir: https://antoine-ouellette.blogspot.com/2016/10/ce-quest-lautisme-une-intelligence.html 
Voyons quelques implications de cette hypothèse.
Les enfants en perspective inversée cherchent à mettre de l'ordre dans cette information massive qu'ils reçoivent, cette masse de détails de toutes sortes. C'est pourquoi ils adorent classer des objets, faire des collections, jouer avec les codes (couleurs, formes, lettres, chiffres, notes de musique, etc.) - activités qui peuvent paraître plus ou moins étranges aux yeux de leur entourage.
Une pensée pointilliste: les détails, les points, en premier.
Lorsqu'elle est fortement prononcée, cette «perspective inversée» peut entraîner diverses difficultés. Comme elle est très minoritaire, cette «perspective inversée» va à l'encontre des normes - à l'encontre des normes éducatives et sociales, et il est difficile de trouver un «mode d'emploi». Cette situation hors normes est toujours inconfortable. Le niveau d'inconfort dépend de plusieurs facteurs. Il dépend de la sensibilité de la personne elle-même. Mais il dépend aussi des conditions de vie dans lesquelles cette personne doit évoluer. Un milieu familial dysfonctionnel augmentera le niveau d'inconfort. L'acceptation qu'autrui fait de cette personne aura un grand impact aussi: si l'acceptation est bonne, la personne parviendra à bien évoluer mais, si on lui fait subir du rejet, de la violence, de la discrimination, le niveau d'inconfort de la personne augmentera d'autant. Lorsqu'il est trop élevé, la personne peut carrément décompenser et ses comportements devenir inappropriés et problématiques, pathologiques même. 
L'art délicat de fondre des milliers d'images
en une seule image. www.maxisciences.com
Mais en soi, cette «perspective inversée» est plus difficile à gérer: avant d'être bien intégrée et utilisée, il faut du temps et de l'expérience - plus de temps et d'expérience que pour la perspective «normale» majoritaire. Percevoir d'abord les détails, c'est s'exposer immédiatement à une masse d'information telle qu'elle est extrêmement ardue à être traitée rapidement avec sérénité. À commencer par une masse d'informations sensorielle. C'est devoir assembler des milliers, des millions d'images pour les fondre en une seule.
Les enfants peinent à bien traiter cette masse d'information. Pour se protéger et procéder par étapes, tous ces enfants vont rechercher une certaine solitude et des atmosphères tamisées, avec moins de bruits, moins de lumière, moins de stimuli. 
Toutefois, certains enfants n'y arriveront pas: alors, ils donneront l'impression de se refermer sur eux-mêmes et de ne plus communiquer. Cela durera un temps: quelques années ou plusieurs années. Pendant ce temps, ces enfants demeurent néanmoins parfaitement conscients de leur environnement et, malgré le fait qu'ils semblent complètement refermés sur eux-mêmes, ils observent et apprennent, y compris en faisant des activités solitaires jugées bizarres par leur entourage. Ces enfants recevront rapidement un diagnostic d'autisme - ce diagnostic qui ne considère pas du tout leur «perspective inversée» qui cause leurs comportements!
Escher: Relativité (1953)
D'autres enfants en «perspective inversée» parviendront plus facilement à assimiler la masse d'informations. Ces derniers recevront un peu plus tardivement un diagnostic d'autisme, presque toujours de type Asperger. Finalement, d'autres enfants en «perspective inversée» réussiront à intégrer assez rapidement la masse d'information qu'ils reçoivent, tout en montrant des traits que leur entourage pourra juger «originaux» ou «atypiques». Bon nombre de ces enfants passeront sous le radar et n'obtiendront un diagnostic d'autisme qu'à l'âge adulte... ou bien ils feront toute leur vie sans jamais être diagnostiqués. Cela signifie qu'il y a plus de personnes «en perspective inversée» qu'il y a de personnes diagnostiquées autistes.
Autrement dit, pour être relativement rare, la perspective inversée n'est pas pathologique en elle-même. Chez les enfants, le diagnostic d'autisme ne sera donné que lorsque l'apprivoisement de la masse d'informations et la maîtrise de cette perspective inversée seront longs et difficiles. Pour les enfants qui y parviennent plus facilement et rapidement, le diagnostic viendra plus tard, peut-être même à l'âge adulte, ou ne viendra tout simplement jamais. Car pourquoi un diagnostic si la personne n'éprouve pas plus de difficultés dans la vie que la moyenne des gens? 
En soi, l'autisme, tel que défini par un ensemble de traits comportementaux, n'est pas une «autre intelligence». Mais pour environ 80-85% des personnes dites autistes, l'autisme est un signe, un signal qui, parmi d'autres, indiquerait une forme minoritaire et relativement rare d'intelligence - une intelligence en perspective inversée. Les particularités de cette forme d'esprit expliquent pour ainsi dire tous les comportements «autistiques» de ces personnes.
Les jeux de classement «autistiques» peuvent mener à de grandes découvertes, comme le tableau des éléments.
Tester les quatre éléments
Donc, selon l'hypothèse, environ 80-85% des personnes ayant un diagnostic d'autisme montreraient un noyau commun dans lequel l'autisme, tel que défini par le DSM, n'est qu'un élément. Ces personnes partageraient...:
1. Des comportements autistiques.
2. Une perspective inversée: depuis les détails vers l'ensemble.  
3. Des zones surdéveloppées précises dans le cerveau.
4. Un ensemble de gènes anciens, qui ne sont donc pas des mutations nouvelles. Le diagnostic doit exclure ces mutations nouvelles.
Ces quatre éléments sont mutuellement cohérents: ils forment un ensemble homogène. Pour identifier ces personnes, de nouveaux tests devraient être crées qui ciblent spécifiquement les quatre éléments de leur condition. 


Les personnes Pi
www.popularmecanics.com
Mais du coup, les mots «autisme» et «autistes» ne pourrait plus désigner ces personnes! Parce que l'autisme n'est que le premier des quatre éléments de leur condition: l'autisme ne résume pas du tout leur condition. Et pour dire franchement, il serait inadéquat. 
Il faut donc trouver un autre mot pour désigner ces personnes. 
Je suggère donc «personnes-π». Pi pour Perspective Inversée. 
Mais Pi aussi en référence au nombre Pi. Pi est un nombre connu depuis Archimède, un savant grec de l'Antiquité qui l'a explicité sur une base mathématique. Pi est en fait la 16e lettre de l'alphabet grec, qui s'écrit π ; c'est la première lettre du mot périmètre. Ce nombre est une constante: c'est le rapport constant de l'aire d'un cercle à son diamètre. Ce nombre est l'une des constantes les plus utilisées en sciences: physique, ingénierie, mathématiques... Mais il s'agit d'un nombre très particulier: «Le nombre π est irrationnel, c’est-à-dire qu’on ne peut pas l’exprimer comme un rapport de deux nombres entiers ; ceci entraîne que son écriture décimale n’est ni finie, ni périodique» (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pi). Sa valeur est de 3 suivi d'un nombre infini de décimales qui ne répètent jamais une séquence prévisible. Donc, Pi est à peu près 3.141 592 653 589 793 etc. à l'infini! Souvent, on l'appelle 3.1416 pour faire simple - mais en lui ôtant sa poésie irrationnelle.
Ce nombre fascine depuis toujours, et on le retrouve jusque dans la culture populaire. Il parait qu'un lac du Québec a été baptisé Lac 3.1416 en son honneur! Le 14 mars est le Jour de Pi, et la fête des passionnés des maths! 
Daniel Tammet est un expert de Pi... et il est autiste. Il décrit bien la poésie de ce nombre dont il a récité par coeur les 22 514 premières décimales en 5 heures 9 minutes et 24 secondes, le 14 mars 2004, en établissant alors un nouveau record européen pour ce genre d'exploit.
https://www.facebook.com/cavousf5/videos/pi-expliqu%C3%A9-par-daniel-tammet/1588890371156861/
Ce n'est pas que les personnes soient toutes férues de mathématiques - ce n'est pas du tout le cas. C'est plutôt que leur forme d'esprit est particulier comme ce nombre est particulier, et qu'elles suscitent une fascination (ou une répulsion) semblable à celle exercée par le nombre Pi. Ce ne sont pas du tout des personnes irrationnelles, mais ce sont des personnes qui, de par leur tournure d'esprit, envisagent les choses selon une logique qui n'est pas celle de la majorité des gens. 

L'autisme comme cas particulier de l'esprit Pi
Je reviens sur le lien entre l'autisme et la personne-π. Au fond, les personnes ayant un diagnostic d'autisme ne représentent qu'un cas particulier de l'«esprit Pi». Parce que le diagnostic d'autisme survient lorsque les caractéristiques de l'esprit Pi sont envahissantes, encore mal maîtrisées et perturbent le quotidien de la personne. J'oserais dire que le diagnostic d'autisme est aux personnes-π ce que des diagnostics comme Personnalité limite ou Bipolarité sont aux personnes neurotypiques: une exacerbation, une exagération des traits de base.
 Chose certaine, il y aurait tout intérêt à élargir la vision que nous avons des personnes «autistes». Car les appeler simplement «autistes» ne fait que les réduire à un symptôme, qu'à un des symptômes qu'elles montrent. Réduire les gens de cette manière n'aide personne. 
«Personne-π» est plus large et pourrait être plus exact.
Cela dit, même cela ne résumerait pas une personne! Cela ne dit rien de ses goûts, de ses valeurs, de son coeur, de ses expériences de vie, de ses talents, de ses difficultés en certaines circonstances, etc. Je ne suis pas qu'«autiste», je ne suis pas que «π»: je suis musicien, compositeur, fan du chant grégorien, auteur, biologiste, intervenant psychosocial, québécois, catholique, etc.; j'aime les chats et les oiseaux, les plantes aussi, etc. Je suis Antoine! Chaque personne ayant un diagnostic d'autisme devrait pouvoir dire qu'avant d'être autiste, je suis moi.
Bref, le mieux est un regard humain et personnel.  

Sources des illustrations: 
Wikipédia, sites institutionnels et commerciaux mentionnés.