MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

mardi 2 juillet 2019

MOTS D'ÉTÉ 2019

Des mots d'été 2019

Comme tous les ans, je ne publie qu'un seul article pour les mois de juillet et août. Ce sont les vacances: je vous souhaite un bel été!

Mon Paris 2019. 
Du brut et de la gentillesse.


1. Des Champs-Élysées
2. Billets de métro
3. Complaintes
4. Donald Trump est-il le Président de la France??!
5. La Cathédrale blessée

Des Champs-Élysées
Avec l'unique Sofia Paz, militante pour l'autisme
Du 13 au 20 mars dernier, j’étais à Paris pour le Salon du livre. Ce court séjour a ressemblé à celui que j’avais fait en 2014 dans la même ville et pour le même événement. J’ai résidé au même hôtel, le Lutèce Hôtel où j’ai été aussi bien accueilli – ce petit hôtel est à quelques coins de rues du Salon; il est simple, bien entretenu, avec un personnel super gentil et, atout majeur pour moi, il est calme et situé sur une rue calme dans un quartier calme! Que demander de plus? Je ne demandais tout de même dans quel état serait Paris car depuis, il y a eu des attentats terroristes (notamment ceux de Charlie Hebdo et du Bataclan en janvier et novembre 2015). 
40 000 personnes et les médias en ont à peine parlé...
De plus, la crise des Gilets jaunes était à son comble : j’étais à Paris lors des émeutes du 16 mars, celles où le célèbre restaurant Fouquet’s a été vandalisé et incendié sur l’avenue des Champs-Élysées. Les médias ne parlaient que de ça, ou presque. Pourtant, ce même 16 mars s’était aussi tenue à Paris une grande marche pour le climat qui a réuni pas moins de 40 000 personnes dans le calme. Mais cette grande marche n’a pas fait le poids médiatiquement face aux quelques dizaines de têtes chaudes qui ont causé du saccage. Je pense que ce traitement journalistique serait le même au Québec. Et c’est une très mauvaise chose. Car quel groupe a gagné en fait de temps-médias? Quel groupe a le mieux réussi à se faire entendre? Quel groupe est parvenu à soutirer du gouvernement des politiques en sa faveur d’une manière quasi immédiate? Celui qui a usé de violence. Alors la question se pose : faut-il recourir à la violence pour être entendu? À mon avis, les médias auraient dû beaucoup plus parler de la marche pour le climat qui, encore une fois, a réuni 40 000 personnes, et l’État aurait dû annoncer de nouvelles mesures pour l’environnement. De cette manière, le message aurait été reçu qu’il vaut mieux de manifester pacifiquement pour obtenir des gains, plutôt que d’opter pour le saccage. 
Musée de la vie romantique, Paris: la maison de George Sand.
Pour ma part, je ne suis pas allé à la marche pour le climat et je n’ai pas eu l’inconscience d’aller jeter un coup d’œil sur les Champs-Élysées ce jour-là! Le mardi suivant, j’ai profité d’une journée libre à la veille de mon retour pour me promener dans Paris. Je suis allé visiter le Musée de vie romantique et le Petit Palais – ce dernier est situé à l’entrée des Champs-Élysées; je ne suis pas allé me rincer l’œil des dégâts causés, mais il y avait une manifestation de syndicats sur l’avenue. Vous devinez qu’il y avait aussi une forte présence policière ici et là… 

Billets de métro
Non loin de Paris, lors d'un souper chez Claude Abromont
À mon retour, on m’a demandé «Et les Parisiens?!», comme à chaque fois que je reviens de Paris, une petite question qui sous-entend presque toujours un préjugé à l’égard des habitants de cette ville. Alors, il me fait plaisir de dire qu’encore une fois, oui encore une fois, je n’ai rencontré à Paris que des gens aimables et gentils. Je le redis pour qui aurait des doutes: je n’ai rencontré à Paris que des gens aimables et gentils. Oui oui. Tenez. Il me restait des billets de métro de mon séjour précédent. Ces billets avaient donc cinq ans. Étaient-ils encore valides? Je tente d’en passer un premier dans une station. Entrée refusée. Je vais donc voir le contrôleur dans sa cabine, et je lui explique. Gentiment, il me dit que les billets sont toujours valides mais qu’ils se sont juste démagnétisés avec le temps. Il me donne aussitôt un nouveau billet en précisant que je dois procéder ainsi à chaque fois, car il ne pouvait me changer six billets d’un coup. Eh bien, ce fut ainsi chaque fois. En une occasion, c’était un drôle de monsieur Noir qui m’a répondu avec un merveilleux sourire : «Les billets ont augmenté de 75 centimes depuis! Vous avez bien fait de les conserver, vous avez fait une bonne affaire!», et il a ri en me donnant un nouveau billet, et moi aussi! Un soir, je suis revenu tard d’une visite chez mon ami le musicologue Claude Abromont en banlieue Est. J’ai dû prendre le train RER puis, arrivé au métro, mon billet était encore refusé. Mais là, les guichets de service étaient fermés. Voyant mon trouble, un jeune homme m’a demandé s’il pouvait m’aider – incroyable non?! Puis il a osé : «Passez en même temps que moi!». Ce n’était pas vraiment légal, J'en suis un peu honteux, mais bon j’étais mal pris et je l’ai suivi – j’ai conservé mon billet défectueux au cas où j’aurais été contrôlé. 
https://www.helene-traiteur.com/
Ce n’est pas tout! Il m’est arrivé quelques fois de demander un renseignement à quelqu’un sur la rue; toujours, on m’a toujours répondu avec gentillesse, et des fois avec un «Oh! Mais vous êtes Canadien! Quel bel accent!». Et encore! Je ne fréquente pas les restos huppés, cela ne m’attire pas. Alors, j’ai repéré les petits restos près de mon hôtel. Et j’ai trouvé celui tenu par Hélène et Sotirios, un couple d’origine grecque, le Traiteur Hélène, qui sert des plats typiques, dont plusieurs végétariens. Tout est fait maison et franchement délicieux, à prix très correct. Il n’y a là que trois ou quatre tables; autrement, c’est surtout un comptoir pour plats à emporter. Je m’installe à une petite table, à l’heure nord-américaine, soit 18h30. Le propriétaire me dit qu’habituellement, il n’y a pas de service aux tables à cette heure-là, mais il accepte tout de même que je mange, et il me sert une succulente moussaka, wow! Et puis, nous parlons, nous parlons, nous parlons, je m’informe de la Grèce, il s’informe du Canada. J’y suis donc retourné quelques fois, pour acheter des plats à emporter pour ne pas abuser quand même. Toujours le même accueil bienveillant. Et j’ose à peine vous le confier, j’ai eu droit à quelques desserts gratuits! Ne parlez plus contre les Parisiens! 

Complaintes
Avec Emmanuelle Bordon, de la revue Trémolo
Le samedi, j'ai rencontré Emmanuelle Bordon, de la revue Trémolo, pour une entrevue très agréable: https://tremolo-mag.com/. Le dimanche après-midi après ma séance de dédicaces au Salon, je suis allé rencontrer Olivier Brisson et Julien Bancilhon pour enregistrer une entrevue vidéo qui sera diffusée le samedi d’après lors des Troisièmes rencontres internationales des pratiques brutes autour de la musique, à Paris. Olivier et Julien font un travail remarquable avec des personnes, comme on dit, «neuroatypiques», notamment auprès de la clientèle de l’Hôpital de Jour d'Antony, toujours à Paris. Mais leur vision n’est pas musicothérapeutique. Si l’art peut aussi être thérapeutique, tant mieux, mais leur mission est créative et artistique en premier lieu : donner la parole à ces artistes marginaux sans chercher à la «polir» ou à la formater. Je leur lève mon chapeau, sincèrement. Leur exemple me permet de signaler que, non, la France n’est pas «40 ans en retard sur le Québec», par exemple, en autisme. C’est un mythe. Il y a des défis, en France comme au Québec, mais il se fait vraiment de très belles choses en France. Olivier et Julien m’ont offert quelques disques de «musiques brutes» qu’ils éditent à travers leur maison La Belle brute. http://www.vertpituitelabelle.org/collection-la-belle-brute/ Je vous jure que ces musiques ne passent pas souvent sur les ondes des radios! Ma grande découverte fut celle de Jean-Marie Massou, dont j’ai hérité du CD et de l’album double-vinyle! Je vous laisse découvrir le personnage via ces deux liens : https://www.youtube.com/watch?v=bEQfkna_GcE https://www.lesinrocks.com/2017/10/30/arts/arts/lart-brut-de-jean-marie-massou/ 
Le CD de Jean-Marie Massou
Les paroles de sa Complainte contre la maternité sont données dans le CD. Elles ont de quoi heurter certaines sensibilités, car l’artiste est contre la sexualité et l’enfantement : «Femmes et hommes du monde entier, il est grand temps d’arrêter de procréer complètement (…). Vous êtes trop jolies, même à partir de 30 ans, alors je vous en supplie ne retournez jamais à la maternité (…). Vaut mieux, si vous voulez faire l’amour, vous prenez des petites voitures dans vos bras. La plus jolie, c’est la Fiat Panda. Vaut mieux que vous preniez une petite voiture dans votre propre lit que vous mettiez sur votre propre figure, que vous cajolerez tant que vous voudrez. C’est plus propre qu’un amant qui voudra voir subir la salissure des accouchées…». Ayoye! Après l’entrevue, Julien, Julie et Olivier m’ont conduit à l’arrêt de tramway menant à mon hôtel – un long trajet commenté en auto à travers Paris. J’ai vu deux manifestations, décidément : une d’Africains pour je ne sais quoi, et une autre contre le régime en Syrie. Mais tout était calme dans le quartier où je résidais. On y entendait même quelques oiseaux.

Donald Trump est-il le président 
de la France???
Source: Reuters, 6 mai 2019
Nos politiciens parlent beaucoup de climat..., mais ils n'agissent pas ou, quand ils agissent, ils prennent souvent des décisions qui aggravent la situation. Mais le défi climatique n'est qu'un des enjeux environnementaux actuels. Un autre est la protection de la biodiversité, et cet enjeu est au moins aussi important. Là encore, nos politiciens nous servent un discours mais agissent à l'inverse. Tout État devrait aujourd'hui posséder une loi cadre qui priorise la lutte contre les bouleversements climatiques ET la protection de la biodiversité dans toutes ses décisions, y compris par rapport à l'économie - il faut être aveugle pour ne pas voir que le système économique dont nous sommes captifs et esclaves est la cause première de la dégradation écologique de la planète. 
Mais voilà, il semble que pour le gouvernement français «trop de biodiversité nuit à l'économie». En conséquence, «Alors que l’alarme sur l’effondrement du vivant n’a jamais été aussi forte, le gouvernement  veut priver le Conseil national de protection de la nature de sa capacité à protéger les espèces menacées (...). Le Conseil national de protection de la nature (CNPN) est en train de perdre son droit de regard sur les demandes de dérogation à la protection des espèces protégées» (https://www.mediapart.fr/journal/france/050519/pour-le-gouvernement-trop-de-biodiversite-nuit-la-croissance?onglet=full). Or pour rappel, «On note de 80 % à 90 % de déclin des populations d'Oiseaux en France depuis le milieu des années 1990 (...)». Les populations d'insectes et d'amphibiens se sont effondrées dans la même proportion.
https://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/les-oiseaux-disparaissent-des-campagnes-francaises-a-une-vitesse-vertigineuse_5273420_1652692.html
https://www.msn.com/fr-ca/actualites/monde/alerte-mondiale-sur-la-biodiversit%c3%a9/ar-AAAYk3t?li=AAgh0dy
Alors, où ça «trop de biodiversité»?! Coudon, amiEs de France, qui donc dirige votre pays? Donald Trump?! 
À mes yeux, de telles décisions constituent des crimes contre la planète - le Québec et le Canada ne font guère mieux. Et malheureusement, cela me renforce dans le fait que le scénario du pire est inévitable. Les changements nécessaires ne viennent tout simplement pas.
Alors, amis et amies de France: vous avez un pays magnifique, extraordinaire, unique! Aimez-le autant que vous le pouvez! 

La Cathédrale blessée
Croix et autel intacts sous les décombres. Un miracle. Photo de Philippe Wojazer, AFP
Je n'étais pas à Paris quand est survenu l'incendie de la Cathédrale Notre-Dame, le 15 avril dernier. Successivement, j'ai été choqué, puis un peu rassuré  - car je m'attendais à ce que les dégâts soient bien pires, émerveillé par la solidarité et les dons, fâché de la petite mesquinerie de certaines personnes - comme cette syndicaliste qui a éructé des insultes racistes contre les Blancs (le seul racisme qui semble correct) en disant se «foutre de l'histoire de France», super édifiant. C'est une évidence à mes yeux que Notre-Dame doit être restaurée rapidement: je ne vois aucune raison rationnelle en faveur d'un autre choix. Notre-Dame est le centre de Paris, son bâtiment les plus visité et un lieu très vivant sur le plan spirituel: 30 000 personnes par jour et 50 000 lors de certains pèlerinages, 13 millions de visiteurs et 2000 messes par an. Sans parler des concerts et autres événements. La question de restaurer ou non ne se pose même pas.
Il y aura cependant des discussions pour savoir comment restaurer. Si je peux me permettre de donner mon opinion, j'opterais pour une restauration à l'identique... ou à peu près. Comme la charpente complexe de bois de la voûte n'était pas apparente, j'y irais pour un matériau à l'épreuve du feu. Même chose pour la flèche: quelque chose de médiéval et proche de celle qui existait, mais en des matériaux non inflammables, ce qui lui donnerait une touche contemporaine. Certains ont suggéré une voûte en verre. Outre que le poids d'une telle structure risquerait d'être trop lourd, la lumière diffusée à l'intérieur de la Cathédrale viendrait interférer et réduire la poésie des vitraux et des grandes rosaces. De toute façon, comme il s'agit d'un lieu classé jusque par l'UNESCO dans son Patrimoine mondial, il ne doit pas y avoir beaucoup de marge pour faire une restauration fantaisiste.
https://fr.unesco.org/news/incendie-cathedrale-notre-dame-paris-lunesco-se-tient-aux-cotes-france-sauvegarder-rehabiliter

Source des photos: collection personnelle et sites commerciaux. 

lundi 3 juin 2019

UNE ÎLE ET UNE DANSE

Calendrier Juin 2019


Début de l'Alléluia Pascha Nostrum.
Dimanche 2 juin. J'ai dirigé l'Ensemble Grégoria dans deux messes à Sorel-Tracy: à 9h45 en l'église Enfant-Jésus, et à 11 h en l'église Saint-Pierre. Ces prestations étaient nos dernières de la saison 2018-19. Je tiens à remercier mes choristes pour leur excellente participation tout au long de cette saison: notre ensemble a fait de beaux progrès, notamment pour l'accentuation latine. Je souligne le fait que nous sommes parvenus à apprendre et à chanter entièrement de mémoire le grand Alléluia Pascha Nostrum de la messe grégorienne du jour de Pâques, la pièce la plus complexe que nous ayons faite à ce jour. Bravo et merci! 
*      *      *
Une île et une danse
1. Cent fois sur le métier
2. Le titre et la forme
3. Trente ans plus tard

Félix Leclerc
 J’ai terminé mon Quatuor à cordes (opus 56) le 24 juillet 2018. Quelques jours plus tard, le 1er août, j’avais déjà rouvert mon atelier de composition! Mais pas pour écrire une nouvelle pièce: plutôt pour en réviser une que j'avais composée en 1988, mon Opus 12. En 1988, il y avait eu deux décès en musique au Québec: celui du chansonnier Félix Leclerc, et celui du violoneux (folklore) Jean Carignan.



Pour cette pièce, j'avais pris le schéma harmonique d'une chanson de Leclerc (Le tour de l'île) et une danse du répertoire de Carignan transcrite dans un recueil, Le reel des cinq jumelles. Depuis longtemps, je désirais réviser cette pièce. Si j’en ai conservé la forme générale, presqu’aucune mesure n’a été épargnée. En fait, j’ai complètement recomposé l’œuvre. Un orchestre la jouera-t-il un jour? Elle ne dure que dix minutes et je pense bien qu'elle est attrayante, mais nos orchestres ne sont pas particulièrement hardis en matière de programmation! La peur de faire peur...

Cent fois sur le métier
Jean Carignan
En 1988, je n'avais aucune expérience en écriture pour orchestre. Même si ma musique n'est pas souvent jouée, j'ai pu acquérir de l'expérience avec les quelques pièces pour orchestre qui ont été jouées depuis - j'ai pu juger de l'effet sonore, de l'équilibre des instruments. Ce que j’avais écrit en 1988 présentait de gros défauts dus à l’inexpérience: il y avait des crescendo trop prononcés (alors que le climat est onirique), c’était exagéré; il y avait aussi des «effets de filtre», c'est-à-dire des passages où l'arrière-plan est trop fort et couvre donc l'avant-plan. Pour l'instrumentation, il y avait une clarinette alto couplée sur un système électronique de réverbération; j'ai supprimé ça, et j'utilise maintenant plutôt trois clarinettes : clarinette piccolo, clarinette en si bémol et clarinette basse. Le reste de l'instrumentation est demeuré le même: deux percussionnistes (discrets) et les cordes.

Avant cette pièce, j'avais composé L'Esprit envoûteur, pour orchestre de chambre avec flûte alto et harpe solistes. Le problème était le même: la version originale contenait aussi des «effets de filtre», et j'avais fait le même travail de réécriture en 2000. L'Esprit envoûteur a ensuite été joué, et j'ai pu constater qu'il y restait encore quelques imperfections; j'avais donc encore retouché.
Annotations de révision dans l'original
Cent fois sur le métier. Il me reste une autre pièce orchestrale à retoucher: Comme un ciel d'automne, que j'ai composée au milieu des années 1990. Je sais qu'il y a une section avec le même défaut: arrière-plan trop fort qui noie l'avant-plan. J'avais aussi retouché pour les mêmes raisons quelques petits passages de Joie des Grives après son exécution! Éventuellement, je devrais corriger aussi mon oratorio - qui fut la première de mes pièces orchestrales que j'ai pu entendre en concert. Mais là, c'est une partition volumineuse...

C’est une affaire d’expérience. Il y a toujours à apprendre, et justement j'apprends, je sais remettre en question ce que j'écris; j'ai cette sorte d'humilité de voir que telle chose ne va pas et, plutôt que de me braquer, je corrige. Patiemment. Car ce n'est pas facile de bien orchestrer! Il y a des compositeurs célèbres qui ont eu de grandes difficultés à y parvenir. Claude Debussy faisait vérifier ses orchestrations - et même, ce n'est pas lui qui a orchestré certaines de ses œuvres. Pendant les répétitions pour la création du Prélude à l’après-midi d’un faune, Debussy ne cessait de retoucher la partition, ce qui a dû exaspérer le chef et les musiciens, et qui serait totalement hors de question aujourd’hui. 
Orchestre national du Pays de la Loire (France)
Il parait que l'orchestration de Villa-Lobos est très imparfaite, et ses pièces sont souvent données retouchées par autrui. J'ai repéré des «effets de filtres» dans des symphonies de Martinu. Plusieurs reprochent à Schumann d'avoir orchestré comme il le faisait (mais moi, j'aime bien), et Gustav Mahler a proposé des versions complètement réinstrumentées de ses quatre symphonies. Mahler lui-même, pourtant chef d'orchestre de carrière, révisait souvent ses propres symphonies - selon le témoignage de son épouse, il semble que la première version de sa Symphonie #5 abusait vraiment des percussions, jusqu'à submerger le reste de l'orchestre... Ces problèmes se posaient moins aux époques baroque et classique, parce qu'on utilisait des orchestres beaucoup plus petits.

Ce fut là le gros de mon travail : clarifier, mettre davantage de transparence dans les textures. Autrement, j’ai élagué à quelques endroits, et j’ai composé un nouveau court passage, une sorte de «cadence» pour les clarinettes. La partition compte 33 pages, cinq de moins que la version originale, pour une durée d’environ 10 minutes. J’avoue que la pièce sonne nettement mieux : mission accomplie.

Le titre et la forme

Le titre représente la forme de l'oeuvre
Mais il me restait un dernier point à régler : le titre. Originellement, la pièce s'intitulait Pieds nus dans l'aube, mais le titre sera désormais Une île et une danse - je ne sais pas pourquoi, mais j'aime beaucoup la sonorité de ce nouveau titre. Il évoque la forme de l’œuvre : A-B-A, suivis d’une coda. Basées sur des éléments de la chanson, les sections A sont calmes et contemplatives : comme la mer tranquille? La section centrale, B, est comme une île au milieu des eaux. Mais c’est aussi celle de la danse. Celle-ci est d’abord confiée non aux violons mais aux altos; plus loin, elle sera continuée par les violoncelles auxquels répondra la clarinette basse qui dansera dans son registre grave. Par deux fois sonnera une sorte de carillon joyeux, alors que les cordes joueront un fragment de la danse, mais plus rapidement, ad libitum, hors tempo et non synchrones. La danse n’est pas «accompagnée», du moins pas de façon traditionnelle. Elle est plutôt enveloppée par un environnement sonore fondé sur les seules notes Ré et Mi : donc, pas de fonctions harmoniques ici, ni d’accords tonaux. 
 
La danse, aux violoncelles, avec un environnement sonore sur les notes Ré et Mi (C) 1988/2018 Antoine Ouellette SOCAN
D’ailleurs la pièce dans son entier, pour consonante qu’elle soit, n’impose aucune tonalité. La coda fait entendre un fragment de danse : mesuré aux violons, il est plus rapide ad libitum, hors tempo et non synchrone aux altos et violoncelles, qui jouent plus doux et sul ponticelli. Ce fragment monte par palier d’un ton sur une octave : les violons le terminent en crescendo avec une fin abrupte, alors qu’altos et violoncelles le murmurent pour encore un moment. 
Carillon avec des fragments de la danse en tempo libre et non synchrone des cordes (C) 1988/2018 Antoine Ouellette SOCAN

Le nouveau titre répare aussi une sorte d'injustice. Pieds nus dans l'aube est le titre d'un roman poétique de Félix Leclerc paru en 1946. Récemment, un film a été réalisé sur la jeunesse de Leclerc qui porte aussi ce titre. Donc, je trouvais que reprendre à mon tour ce même titre dédoublait les choses. C'est vrai que j'utilise le schéma harmonique d'une chanson de Félix Leclerc (Le tour de l'île), et quelques inflexions de sa mélodie (c'est assez subliminal en fait), mais j'utilise aussi des fragments d'une danse, un reel, de Jean Carignan. C'était donc injuste que le titre de ma pièce ne se réfère qu'à Leclerc et pas à Carignan. Alors j'ai corrigé. 
Caricature de Rowlandson, vers 1790
Trente ans plus tard
J'avais composé cette pièce l’année où ces deux musiciens étaient décédés, et je l'ai réécrite 30 ans plus tard. En août 2018, les médias ont beaucoup souligné l'anniversaire du décès de Félix Leclerc (le 8 août), en multipliant les témoignages et les superlatifs: «un géant», «un héritage marquant pour des générations», etc. Significativement, les mêmes médias avaient passé sous silence l'anniversaire du décès de Carignan, le 16 février.
Jean Carignan. www.udenap.org
Pourtant, Jean Carignan a fait une belle carrière: son orchestre folklorique a joué à la cérémonie des Jeux Olympiques de Montréal et 1976, et il a entre autres collaboré avec le violoniste classique Yehudi Menuhin; dans le domaine de la musique traditionnelle québécoise, il fut un des grands noms de son temps. Mais je me demande... J’ai lu que M. Carignan était aussi... chauffeur de taxi! Je me doute que le type de musique qu'il faisait ne lui suffisait pas pour vivre.
Cela me rappelle le sort de l'accordéoniste Philippe Bruneau. Je cite mon livre Pulsations:
Philippe Bruneau (1934-2011)

«L’accordéoniste Philippe Bruneau (1934-2011), un des grands maîtres de la musique traditionnelle québécoise, a dû s’exiler en France pour vivre de son art. En 2000, il s’est mérité le prix Gérard-Morisset, un prix offert par le gouvernement du Québec «pour l’ensemble d’une carrière consacrée au patrimoine» et doté d’une bourse de $30 000. Mais Monsieur Bruneau a refusé le prix et la bourse, parce que ce même gouvernement a tout fait pour éteindre la musique traditionnelle. Il fut le premier à lever le nez sur cette distinction. J’avoue que j’admire la force et la cohérence de son geste. À son décès, sa fille Joanne a écrit : «Merci pour tous les sacrifices que tu as faits pour ton peuple qui n’a pas su te reconnaître à temps»
Parlez-moi d'un homme!

En 2018, on parle encore de Félix Leclerc presque comme d'une figure mythique, mais on semble avoir complètement oublié Jean Carignan. Cela aussi me semble injuste, mais le folklore a disparu du paysage, sauf en quelques petits festivals et souvent sous une forme fortement corrompue par l'influence country-pop. J'en discute d'ailleurs dans Pulsations.

Bon, je trouve que Félix Leclerc avait une très belle voix, chaleureuse, et qu'il s'accompagnait d'une manière sobre mais originale à la guitare. Il possédait un don mélodique certain, et trouvait quelques tours harmoniques fort jolis. Pendant plusieurs années, sur ses disques, il n'y avait que sa voix, sa guitare et une contrebasse. Puis, Leclerc a amorcé un virage nationaliste et a épousé la cause de l'indépendance du Québec. Après la crise d'octobre 1970, il a écrit la chanson L'alouette en colère, qui témoignait de cette évolution. Leclerc est alors devenu une figure incontournable pour les partisans de cette cause, et je crois que cela explique aussi son statut mythique actuel: même si l'indépendance ne s'est pas faite et que l'idée décline de plus en plus, plusieurs Québécois sont nostalgiques de cela. À ma connaissance, Jean Carignan, lui, ne s'était pas associé à ce mouvement, du moins publiquement.

Leclerc a expliqué ainsi son virage: «J’ai marché pendant trop longtemps dans les sentiers fleuris et embaumés. Il est plus que temps que j’emprunte des sentiers plus fréquentés, les chemins trop souvent piégés sur lesquels marchent six millions de mes frères». Moi, je préfère quand même les sentiers fleuris et embaumés... Surtout que son nationalisme politisé me paraissait assez revanchard, anti-Anglos, anti-Église (pour les indépendantistes, les Anglais et l'Église sont deux têtes de Turcs, symboles de l'«oppression de la nation québécoise»), un peu xénophobe aussi.

En berne... www.lhebdojournal.com
À la fin des années 1970, Félix Leclerc a revisité ses anciennes chansons avec l'arrangeur François Dompierre qui a conçu pour elles des orchestrations symphoniques. Pourtant, une chanson n'a pas besoin d'un gros orchestre! Je trouve ces arrangements surajoutés, n'apportant rien de plus (et des fois apportant du «trop»). Ses deux derniers disques de chansons originales (Le tour de l'île et Mon fils) sont ainsi. Sur le dernier (qui passe pour un «chef d'oeuvre», 1978), un grand orgue et des cloches interviennent dans une chanson: je trouve cela grandiloquent, presque risible. C'était pour célébrer l'imminence de la naissance du Pays du Québec. Mais deux ans plus tard, les Québécois rejetaient l'idée de l'indépendance par référendum. Félix Leclerc s'est alors refermé et n'a plus composé de nouvelles chansons. Bouderie ou déprime?

Au fond, ma pièce n'est pas du tout nationaliste, même si en surface c'est ma plus «québécoise». C'est un poème sur le temps qui passe et des musiques qui l'ont coloré, pour un moment, comme dans un rêve éveillé. 
Vagues sonres aux cordes. (C) 1988/2018 Antoine Ouellette SOCAN
Sources des illustrations: Collection personnelle, Wikipédia et sites mentionnés