MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



vendredi 1 mai 2020

PROJET HAYDN (10). PÉRIODE VERTE (DEUXIÈME PARTIE)

Un petit mot solidaire avant tout...
(et Haydn sera bien d'accord!)

António Guterres
Vous qui me lisez, vous vivez probablement en situation de confinement à cause de la pandémie de covid-19. Je suis de tout cœur avec vous, et j'espère sincèrement que cette période ne vous est pas trop difficile.  
La dernière période créatrice de Haydn montre des résonances particulières pour ce temps. Haydn y a exploré le thème de la guerre et de la paix: l'actuel secrétaire général des Nations Unies, António Guterres a exhorté le monde à suspendre les conflits armés en cette période de pandémie. En plus d'être exposés au virus, d'innombrables personnes vivent en situation de grande précarité et d'angoisse à cause des guerres:
https://www.un.org/fr/coronavirus-covid-19-fr/covid-19-les-effets-de-lappel-de-lonu-au-%C2%AB-cessez-le-feu-mondial-%C2%BB
À sa suite, je vous invite à signer cet appel au cesser-le feu:
https://avaaz.org/campaign/fr/global_ceasefire_loc/
Dans ses dernières années, Haydn a aussi exploré le thème de la nature et de l'environnement, dans une grande méditation artistique sur le sujet (voir l'article ci-bas). Il est évident, mais malheureusement pas pour tout le monde, que cette pandémie a profité de notre attitude d'irrespect face à la nature pour se répandre. 
https://www.ledevoir.com/societe/environnement/575925/la-destruction-de-la-nature-une-source-de-pandemies
À nouveau. Monsieur Gutteres vient de lancer un appel pressant afin que l'on profite de la pandémie pour revoir complètement notre modèle économique en faisant de l'environnement la priorité:
https://news.un.org/fr/story/2020/04/1067652
Paix, écologie et avenir vont définitivement ensemble. D'autant plus que, pendant ce temps, l'année 2020 s'annonce comme une des plus chaudes jamais enregistrées au niveau planétaire, sinon même la plus chaude, et cela malgré l'arrêt de plusieurs activités industrielles polluantes:
https://www.ledevoir.com/societe/environnement/577875/l-annee-2020-sur-la-voie-des-records-de-chaleur
Recommencer comme avant est suicidaire. Là encore, nous pouvons agir en tant que citoyens. De nombreux moyens existent. Haydn aurait assurément signé cet engagement d'artistes pour le climat, engagement que j'ai signé:
https://www.cadencerompue.fr/
Il faut faire de ce temps une occasion de changement. Ne la ratons pas, car il y a déjà eu beaucoup trop d'occasions ratées! 
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Le Projet Haydn (10). La Période verte (1795-1809). Deuxième partie.
Haydn et le Cosmos
Haydn en habits modernes!
Cet article est le dixième d’une série dans laquelle je vous initie à l’art de Joseph Haydn. Pourquoi Haydn? Tout simplement et subjectivement parce qu’il est mon compositeur préféré tous styles et époques confondus! Mais attention : il y a mon goût, il y a aussi la matière et celle que nous offre Haydn est d’une richesse rare.
Le premier article situait le génie du compositeur :
Le second article situait les «massifs» des genres musicaux qu’il a pratiqué sa carrière durant :
Le troisième article portait sur sa première période créatrice, que j'ai nommée Période bleue (des débuts jusqu’en 1766):
Le quatrième article portait sur sa seconde période créatrice, que j’ai nommée Période mauve (1766-1773) :
Les cinquième et sixième portaient sur sa troisième période créatrice, que j’ai nommée Période rose (1773-1784) :
Les septième et huitième articles présentaient la Période rouge (1784-1795)
http://antoine-ouellette.blogspot.ca/2018/01/
https://antoine-ouellette.blogspot.com/2018/03/le-projet-haydn-8-sept-paroles.html
Le neuvième article discutait de la Période verte (1795 au décès de Haydn). Le présent article en est la suite.
https://antoine-ouellette.blogspot.com/2019/09/projet-haydn-9-periode-verte-premiere.html


Symphonies élargies, 
symphonies cosmiques

Les Saisons: une version exceptionnelle!
Dans cette ultime période (1795-1803), il peut sembler surprenant que Haydn n’ait plus composé de symphonies, lui qui avait été un champion du genre. C’est que le gros de ses forces a été consacré à des «symphonies élargies», à savoir six Messes (de structure symphonique) et ses deux oratorios sur les textes allemands du Baron van Swieten : La Création (1798) et Les saisons (1801). Ces deux oratorios nécessitent le plus grand orchestre que Haydn ait demandé, avec piccolo, contrebasson et trombones qui s’ajoutent – en plus des clarinettes déjà présentes dans certaines des symphonies londoniennes. Mieux encore, Les Saisons est véritablement une immense symphonie avec voix, en quatre mouvements, chacun représentant une saison : le Printemps est un Allegro (qui s’ouvre sur une page d’orchestre tumultueuse); l’Été est un mouvement lent; l’Automne, un éblouissant scherzo (avec des parties incroyables de cors et une «fugue ivre» presque bitonale!); l’Hiver est un grand Finale.

La Création: une version de référence
Heinrich Schütz, le pionnier du baroque allemand, avait donné des Symphonies sacrées mariant voix et instruments. Mais le mot «symphonie» avait alors un tout autre sens que celui qu’il prendra au XVIIIe siècle. Vers le milieu de ce dernier siècle, le mot allait désigner une œuvre instrumentale en quelques mouvements (généralement trois ou quatre) destinée à un orchestre. Cet orchestre pouvait être un orchestre à cordes, mais il a rapidement intégré des bois aussi, des cuivres et les timbales. L’instrumentation pouvait quelque peu varier d’une symphonie à l’autre chez un même compositeur. Par exemple, bon nombre de symphonies de Haydn n’emploient ni les trompettes ni les timbales; et bon nombre encore limitent les bois à deux hautbois et deux cors, avec un ou deux bassons. Nous sommes très loin des orchestres de type wagnérien, et le gigantisme orchestral ne s’imposera qu’au XIXe siècle.

Beethoven sera le premier classique à intégrer des voix dans une œuvre intitulée Symphonie (en fait, le second puisque Josef Martin Kraus l’avait déjà fait dans sa Symphonie funèbre de 1792 – chœurs optionnels en fait et malheureusement omis dans plusieurs interprétations), mais Haydn, lui, n’avait carrément plus composé de symphonies purement instrumentales pour créer plutôt des messes et des oratorios symphoniques venus couronner sa production orchestrale avec l’intégration des voix solistes et des chœurs. Il y a lieu de se demander si, avoir pu continuer à composer, Haydn serait revenu à la symphonie  purement orchestrale. En tout cas, aucun projet de ses dernières années ne l’indique.

Un télescope géant de William Herschel, 1789
Je cite mes propos tirés du livre Le chant des oyseaulx : «Au pinacle de son art et de sa célébrité, Franz Joseph Haydn (1732-1809) convoque toutes les ressources du classicisme tardif dans un diptyque monumental. Ses deux oratorios - l’un religieux : La Création (1798), l’autre profane : Les Saisons (1799-1801) – découlent d’une écoute intégrale, harmonieuse du monde et de la vie; une écoute fermement fondée sur la conviction que le cosmos résonne d’un ordre divin et d’une beauté supérieure à laquelle participent tous les êtres. Haydn aurait voulu poursuivre avec un troisième volet, basé sur l’Apocalypse, mais le déclin de sa santé et de ses forces l’en a empêché. Cette grande méditation cosmologique en est donc aussi une sur le temps : le temps mythique de la création, le temps de la vie et de la mort des vivants sur Terre et le temps restauré de la parousie. Outre sa foi religieuse simple et forte, une des sources d’inspiration pour ces œuvres pourrait avoir été la visite qu’il a rendue au célèbre astronome Sir William Herschel en 1792 lors de son premier grand séjour à Londres. Celui qui avait découvert la planète Uranus en 1781 fit l’honneur au musicien de le laisser contempler le ciel étoilé dans son télescope géant (Geiringer, 1984; 105). À l’époque, une telle expérience était loin d’être banale!

Herschel, aussi compositeur à ses heures
Souvent vu comme une suite de scènes pittoresques de la vie paysanne, Les Saisons est en fait une œuvre complexe qui parle aussi de la fragilité de la vie. La mort rôde : elle fait irruption avec celle de l’oiseau, frappé en plein vol par les balles des chasseurs (numéro 24); suivront celle des lièvres et du cerf abattus par les mêmes chasseurs (numéros 24 à 26), celle, métaphorique, de la nature lorsque l’hiver arrive : «La terre est à présent un tombeau», chante un paysan (numéro 31). Celle de l’homme finalement : un voyageur égaré dans la tempête hivernale y échappe de peu qui a repéré à temps la faible lumière d’une maison où il trouvera refuge (numéro 32). Mais ce n’est que partie remise, comme le rappelle ce passage du livret : «Ton court Printemps est flétri, la force de ton Été est épuisée; déjà se fane l’Automne de ton âge; déjà s’approche le pâle Hiver, et te montre ton tombeau ouvert (…). Où sont donc les projets ambitieux, les espoirs de bonheur, la quête d’une gloire futile? Ils ont disparus comme un rêve». La musique est des plus expressives (numéro 38) : c’est bien à lui-même que songeait Haydn en l’écrivant (Vignal, 1988; 1420). L’oratorio se termine par une vision de l’Au-delà, prélude au troisième volet projeté du cycle».

Superbe version sur instruments d'époque
La présence du thème du voyageur me permet de rappeler une observation. L’héritier immédiat de Haydn ne fut pas du tout Beethoven, mais bien Franz Schubert, le compositeur du cycle de lieder Le Voyage d’hiver. La Symphonie #5 de Schubert semble calquée sur la Symphonie #77 de Haydn : même tonalité (si bémol majeur), même légèreté du traitement orchestral, même ton suave du mouvement lent, etc.

Pour sa part, l’oratorio La Création est basé sur le récit de la Genèse, le premier livre de la Bible. Le Chaos initial est dépeint dans une longue introduction orchestrale, une page exceptionnelle qui a fait couler des flots d’encre et réjouit d’innombrables analystes de la musique! Même le bouillant Beethoven n’avait rien écrit de semblable, ni n’en écrira d’ailleurs – sans grand intérêt, son oratorio Le Christ au Mont des Oliviers (opus 85, 1801) ne supporte vraiment pas la comparaison avec les deux oratorios allemands de Haydn.

Les saisons: vision de sainte Hildegarde von Bingen
Des auditeurs ne souscrivent pas à la foi jaillissant de La Création. Dans ce cas, je pourrais suggérer que cette œuvre est l’oratorio de l’émerveillement; émerveillement devant la Nature et toutes les formes de vie. Tout est évoqué ici : les éléments (lumière et feu, terre, air, eau), les astres (les étoiles, le Soleil), la vie (plantes, oiseaux, baleines et autres animaux depuis les insectes jusqu’au lion, l’être humain). Tout est évoqué donc, avec une imagination constante. Par exemple, la fécondité l’est par des harmonies étranges aux cordes graves divisées, couleur instrumentale inouïe. La musique unit constamment le populaire et le savant, avec de splendides fugues, le pittoresque descriptif et le grandiose, la simplicité et la complexité. Oratorio de l’émerveillement donc, et non un oratorio dramatique. Oratorio qui vient secouer nos désenchantements, nos regards blasés et revenus de tout.


Passe-temps écossais

Précédemment, Haydn s’était laissé convaincre de s’aventurer dans des projets colossaux mais, disons, étranges. Pour les deux premiers, il n’eut guère de choix puisque la demande émanait de son employeur, le Prince Nicolas Esterházy, à savoir une collection d’œuvres pour baryton à cordes ainsi qu’une série d’opéras italiens (l’opéra n’était pas le genre le plus «naturel» à Haydn). Dans ces deux cas, ces œuvres ne peuvent prétendre, ni ne prétendent de fait, à figurer parmi les œuvres essentielles de Haydn. Néanmoins, elles ne sont pas à dédaigner non plus, car on y trouve des perles. Par exemple, certains Trios pour baryton, alto et violoncelle et, surtout, les Octuors avec baryton - qui, eux, comptent parmi les chefs-d’œuvre de Haydn, malheureusement limités dans leur diffusion par leur instrumentation totalement inhabituelle, à commencer par la présence du baryton. Du côté des opéras, certains sont très réussis, malgré les particularités vocales (nées des voix disponibles à Esterháza) qui les rendent exigeantes à interpréter.

Un troisième «projet colossal étrange» est né dans les années 1790. L’éditeur londonien William Napier a commandé à Haydn des arrangements de chansons écossaises. M. Napier demandait certaines spécifications : ces arrangements devaient être simples car ils visaient des musiciens amateurs; il devait y avoir une partie de violon obligée ainsi qu’une basse chiffrée – c’est-à-dire une ligne de basse avec des accords notés par des symboles (ici des chiffres). Cette basse chiffrée devait être réalisée dans ses détails par l’interprète lui-même au piano. La ligne de basse comme telle pouvait être doublée par un instrument comme le violoncelle : les arrangements de Haydn  contiennent d’ailleurs des indications comme «pizzicato» (cordes pincées) ou «coll’arco» (avec l’archet) qui indiquent le souhait implicite d’un violoncelle – sans que cet instrument soit néanmoins absolument nécessaire.
Paysage écossais
Habituellement, ces arrangements sont donc donnés avec voix, en solo ou en duo, violon, piano et violoncelle. Après Napier, deux autres éditeurs et collectionneurs de chansons traditionnelles vont demander d’autres arrangements similaires à Haydn ainsi qu’à d’autres compositeurs, dont Kozeluch, Pleyel, Beethoven et Weber. Ce sont George Thomson et William Whyte, tous deux établis à Édimbourg en Écosse. C’est avec Thomson que Haydn a discuté le plus fréquemment : les deux hommes ne se sont jamais rencontrés mais ont échangé une correspondance suivie. Contrairement à Napier, Thomson et Whyte demanderont à Haydn des introductions et des codas (conclusions) instrumentales pour les chansons. Chose étrange, il semble que Thomson ne faisait parvenir à Haydn que les mélodies et leurs titres, et non les textes complets des chansons cela, heureusement, avec le tempo. Le fait de ne pas avoir les textes complets n’a pas entravé Haydn dans son travail, et tous reconnaissent que ses arrangements collent parfaitement bien au caractère de chaque chanson. Il est probable que Haydn avait entendu de ces chansons lors de ses deux séjours à Londres. D’ailleurs Haydn a eu toute sa vie durant un grand intérêt pour les musiques populaires – les folklores (rien à voir avec la musique Pop née au XXe siècle!), et plusieurs de ses œuvres en témoignent. À cause du déclin de sa santé, Haydn a dû se faire aider par son élève Sigismund von Neukomm (1778-1858) dans les derniers temps de ce projet : un certain nombre d’arrangements tardifs ont en fait été conçus par Neukomm, revus et approuvés par Haydn.

Un projet colossal, donc :

Chansons écossaises, pour George Thomson (1800-1804) : 148 arrangements et 6 séries de variations.

Chansons gaéliques, pour George Thomson (1803-1804) : 60 arrangements.

Chansons écossaises, pour William Napier. Deux cahiers : I (1792) : 100 arrangements; II (1795) : 50 arrangements.

Chansons écossaises, pour William Whyte (1802-1804) : 65 arrangements.

Pour un total de 423 arrangements et 6 séries de variations! Des interprètes ont enregistré des choix parmi ce monument, le temps d’un disque. Mais entre 2003 et 2008, une équipe en a enregistré l’intégralité : Lorna Anderson (soprano), Jamie MacDougall (ténor), avec le Trio Eisenstadt (Harald Kosik, piano; Verena Stourzh, violon; Hannes Gradwohl, violoncelle). Une somme de 18 disques compacts! Éditée par la maison Brilliant Classics, elle est disponible sous deux formats : en six volumes séparés (contenant entre un et cinq disques), de même qu’en un seul coffret complet.

Bien sûr, il ne faut pas chercher ici du Haydn essentiel. Ces œuvres témoignent d’abord de la richesse de la chanson au Royaume-Uni au tournant des XVIIIe et XIXe siècles; elles témoignent aussi de la pratique entre amis et pour le simple plaisir de la musique à l’époque. Néanmoins, Haydn y a mis son grain de sel qui ajoute au charme de ces chansons! L’arrangement le plus surprenant est celui de David of the White Rock (pour Thomson). Là, Haydn demande explicitement que le violon et le violoncelle (c’est spécifié cette fois) jouent uniquement en pizzicato, en cordes pincées : ce traitement évoque la harpe des bardes pour une chanson qui, justement, raconte la mort d’un barde. Cette page rejoint l’extrême originalité des œuvres de Haydn pour Trio (violon, violoncelle et piano).

Avant cela, Haydn avait composé un certain nombre de lieder (chansons, en allemand) pour voix et piano. Un groupe de 12 lieder fut publié en 1781 et un autre groupe de 12 en 1784. Comme il en ira pour les arrangements écossais, la partie de piano est sur une seule ligne : la basse (main gauche) et des accords chiffrés pour la main droite : c’est donc au pianiste de réaliser la main droite, ce qui se faisait par l’improvisation en lien avec la ligne vocale. En 1794, Haydn publie Six Original Canzonettas, sur des poèmes en anglais, groupe qui sera suivi en 1795 par le Second Set of VI Original Canzonettas. Dans ces douze pièces, la partie de piano est entièrement écrite, ce qui les rapproche du lied romantique, d’autant plus que le poème et l’atmosphère de certains de ces lieder entrent dans l’univers romantique. The Wanderer (Le voyageur) est très proche de Schubert qui exploitera le thème du voyage et de l’errance. Haydn a aussi laissé une quinzaine de lieder isolés, sur des textes italiens, allemands et anglais. En dépit des qualités de ces œuvres, Haydn n’a pas réellement mené le lied à sa maturité, ni d’ailleurs Mozart ou Beethoven. Il faudra attendre l’optique plus littéraire du Romantisme pour ce faire, et la génération de Franz Schubert (1797-1828) et Carl Loewe (1796-1869).


Le héros d’un grand roman

Telles furent les dernières années d’un authentique génie. Car génie Haydn fut. Compositeur d’une œuvre immense, inventeur infatigable de formes et de genres, explorateur de nouveaux instruments, musicien constamment inspiré… Il ne lui manque rien pour figurer parmi les plus hauts noms de la musique occidentale de l’époque baroque-classique-romantique, à l’égal des Bach, Mozart, Beethoven et quelques rares autres. Et pourtant, bien peu de mélomanes et même de musicologues lui rendent justice. Que lui manque-t-il donc? C’est idiot, mais il lui manque une «biographie mythique»! Nous aimons nous représenter les génies comme des êtres tourmentés en lutte perpétuelle contre leur époque et dans la vie desquels nous trouvons des événements spectaculaires qui enflamment l’imagination. Haydn subverti ces clichés. À part son enfance pauvre, à part son adolescence et un début de vie adulte difficiles, à part deux voyages en Angleterre, voici un «génie tranquille» qui a mené une vie toute entière consacrée à son art. Cela devrait suffire. Surtout face à une œuvre aussi riche et marquante! Là devrait être l’essentiel pour qui aime l’art. Pourtant à nouveau, Haydn a été fait héros d’un roman. Il tient un rôle majeur dans Consuelo (1841-44) de George Sand – immense roman en deux parties : Consuelo et La Comtesse de Rudolfstadt. Il fallait peut-être une femme (car George Sand était le nom d’artiste d’Aurore Dupin, 1804-1876) pour percevoir la véritable grandeur de Haydn en plein âge romantique – l’écrivaine a été la conjointe de Frédéric Chopin. Bien documenté, le portrait qu’elle en trace est tout à fait crédible.


Un dernier mot sur les «dernières œuvres»
Trop de musiciens et de musicologues ne considèrent que ses «dernières œuvres» - qu’ils n’apprécient guère mieux que les précédentes et que souvent ils connaissent peu : dans ces «dernières œuvres», ils louent ce qui leur semble mener à Beethoven et au Romantisme. Mais c’est là de l’étroitesse d’esprit. Le génie de Haydn était tout aussi présent dans ses «premières œuvres»! Haydn n’est pas un musicien du pathos; il n’est pas non plus un «humoriste en musique» : sans nier cet humour musical particulier qui était le sien, ce sont ses mouvements lents qui ont le plus impressionné ses contemporains, des moments de pure poésie sans lesquels sa musique ne serait pas ce qu’elle est. Haydn, c’est la profondeur dans les apparences de la simplicité; c’est la complexité et la sophistication derrière le populaire; c’est l’art qui cache l’art. Avec une biographie sans feux d’artifice. Haydn nous oblige à aimer la musique pour elle-même : il nous place face à elle et à elle seule. C’est probablement là où Haydn nous dérange : nous peinons à apprécier la musique sans le support du visuel, de l’anecdote ou de l’exhibitionnisme émotionnel. Haydn nettoie, décape et purifie l’audition. Et cela nous est douloureux. Mais c’est aussi salutaire. 
 Sources des illustrations: Wikipédia et sites commerciaux

mercredi 1 avril 2020

VIGILES ET TRIDUMM (Deuxième partie)


Pour mes livres
Pour répondre à une question qui m'est posée ces jours-ci: mes livres peuvent être achetés par commande postale. Comme par exemple ici pour le Québec:
https://www.leslibraires.ca/recherche/?s=antoine+ouellette
https://www.leslibraires.ca/livres/le-chant-des-oyseaulx-antoine-ouellette-9782896061501.html
Mes trois livres sont aussi disponibles en format électronique, donc téléchargeables. 
Ne nous gênons pas pour appuyer les libraires et les éditeurs: pour eux, les commandes postales et les formats électroniques sont essentiels, alors que librairies et bibliothèques sont fermées, cause de Covid.  

 *     *     *
 


Vigiles et Triduum


Deuxième partie : Entrer dans la danse de Dieu
1. Prélude en mode pandémie
2. Le dernier volet

3. Cosmologie

4. Danser la foi

5. Répétition et harmonie

Prélude en mode pandémie
Infirmières du Zaïre auprès d'une victime d'Ebola
Dans l’article précédent, j’avais exposé ce qui m’avait incité à composer Triduum, un groupe de 4 œuvres inspiré des célébrations de la Semaine sainte. 
http://antoine-ouellette.blogspot.com/2020/03/vigiles-et-triduum-premiere-partie.html
Il s’agissait en fait d’un projet que je caressais depuis très longtemps, sans avoir pu le mener à bien. Ce qui manquait était une étincelle, et cette étincelle a été fournie par le temps pénitentiel que je me suis imposé en arrivant à Sorel-Tracy en 2014.
Dans cet article, j'avais aussi écrit ceci: «je crois que l’humanité vivra elle-même une période pénitentielle d’ici quelques petites décennies». Aurais-je dû plutôt écrire «d'ici quelques petites semaines»? Car nous voilà justement entrés dans un temps pénitentiel, pour ne pas dire pestilentiel... Et nous sommes face à l'inconnu avec cette première question: combien de temps la crise du covid-19 durera-t-elle? Longtemps, des mois, je le pense.
J'ai des pensées de compassion et de solidarité envers bien des gens. Envers mes amis et amies, envers vous lecteur ou lectrice, qui vivez peut-être maintenant en confinement et en mode d'austérité. Envers les personnes affectées par cette pandémie, tant dans leur santé physique que financière. 
Giotto. Le Christ associé à nos souffrances
Mais je pense aussi aux gens d'Afrique qui, depuis de nombreuses années, subissent des épidémies récurrentes d'Ebola, un virus autrement plus mortel que le covid-19 - des gens qui ont été laissés à eux-mêmes pendant longtemps face à ce fléau, et qui ont dû compter sur le dévouement exceptionnel d'ONG car les grandes pharmaceutiques ne jugeaient pas rentable de créer un vaccin. Je pense aussi à ces gens d'autres époques qui ont subi des épidémies en l'absence de tout médicament efficaces. Lors de la Grande Peste noire du XIVe siècle, ce fut la quart de la population d'une large partie de l'Asie centrale, de l'Europe et de l'Afrique du Nord qui en décéda, soit 25 millions de victimes. On juge souvent ce Moyen âge comme obscurantiste, superstitieux et plombé par la religion. Jusqu'à tout récemment, des gens imbus de la «sécurité» que procure la science moderne se moquaient des comportements que la panique a inspiré en ce temps-là, notamment la mise au ban des étrangers. Mais voilà: avec bien moins de dégâts (pour le moment du moins), nous avons fermé les frontières et mis des milliards de personnes en confinement. J'ai moi-même entendu du «C'est la faute à ces étrangers qu'on laisse entrer chez nous!»: ce n'est là qu'une demi-vérité puisque des Canadiens sont, eux aussi, revenus au pays en apportant la petite bête dans leurs bagages - le plus bel exemple étant l'épouse du Premier ministre du Canada qui l'a ramenée d'Angleterre... Toujours aussi subtil, M. Trump parle du «virus chinois» en disant tout haut ce que plusieurs pensent tout bas. Nous sommes entrés à notre tour dans une ère de peur et de suspicion. 
J'aimerais donc que nous ayons une pensée de compassion et de solidarité pour toutes les personnes aux prises avec le fléau des épidémies, ces personnes d'aujourd'hui et d'hier, du pays où nous habitons comme des autres pays. Et que nous secouions notre arrogance blessée en priant pour elles. Cela dit...:
Vigile pascale. www.famillechretienne.org
Le dernier volet
L'Entrée du Christ à Jérusalem
Pour rappel, je redonne la liste des œuvres formant Triduum :
Un prélude inspiré du Dimanche des Rameaux qui ouvre la Semaine Sainte avec l'Entrée du Christ à Jérusalem :

Acclamations. Pour cor (ou 4 cors) et percussions (opus 51; 2016). Durée : c. 6 minutes.

Trois «journées» :

Pour le Jeudi Saint :

La dernière Cène. Cantate pour mezzo-soprano, chœur mixte, violon et percussions – le vibraphone prédomine (Opus 55; 2018). Durée : c. 30 minutes.

Pour le Vendredi Saint :

Paroles en Croix. Cantate pour mezzo-soprano, clarinette, violoncelle, orgue et percussions (Opus 50; 2016). Durée : c. 26 minutes.

Pour la Veillée pascale :

Vigiles. Cantate en forme de trois danses sacrées. Pour chœur mixte, flûte, clarinette, cor, piano et percussions (Opus 57; 2019). Durée : c. 32 minutes.
Ce qui représente un total d'environ 94 minutes de musique. Je rappelle aussi que ces pièces peuvent être données séparément, ou dans un concert avec les quatre, ou encore dans une église lors des journées de la Semaine Sainte.
Le volet conclusif, Vigiles, a été le dernier composé. J’y ai travaillé tout au long de l’année 2019. J’avais conservé ce volet pour la fin, non pas pour procéder par ordre logique, mais parce qu’il représentait la fin de mon temps pénitentiel.
Vigile pascale: la bénédiction du feu.
Le manuscrit de Vigiles compte 72 pages, à raison de 2 ou 3 systèmes par pages. L’effectif demandé est : chœur mixte (environ 35 à 40 choristes), flûte (flûte en do en alternance avec flûte alto pour le même musicien), clarinette (en si bémol), cor, piano, et des percussions pour deux instrumentistes : cloches tubulaires, djembé (un tambour africain), cymbale suspendue, tam-tam (gong) de registre grave. Il n’y a pas de chant soliste.
Vigiles est en trois parties, chacune durant environ 10 minutes : Exsultet, Litanies, Les eaux du baptême; ce qui représente environ 32 minutes au total. J’ai écrit moi-même le texte en m’appuyant sur les textes liturgiques de la Vigile pascale et sur l’Évangile. Au niveau de la grande forme, la bénédiction du feu et de la lumière qui ouvre la liturgie et qui ouvre donc mon œuvre (Exsultet). Mais j’ai ensuite inversé l’ordre liturgique pour placer les Litanies avant la bénédiction de l’eau (Les eaux du baptême). J’ai pris cette liberté pour des raisons d’équilibre musical : dans l’architecture de mon œuvre, il m’était clair que les Litanies devaient se situer au centre. 
C'est curieux: j'ai terminé cette pièce et je vous en parle au moment même où il est prévisible que soient annulées les célébrations pascales dans les églises. J'aurai donc vécu les Vigiles par la création musicale, et vous pouvez les vivre un peu à travers ce que je vous raconte ici. 

Cosmologie
Extrait d'Exsultet, première partie des Vigiles / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
À mes yeux, la Vigile pascale est le plus bel office de l’année liturgique chrétienne. Cet office est célébré durant la nuit menant au dimanche de Pâques, donc la nuit de la Résurrection de Jésus Christ après les souffrances de sa Passion et sa mise au tombeau. Il s’agit d’un office aux résonances cosmologiques. Il commence par un feu qu’on allume. Le prêtre béni le feu et la lumière, puis il allume le cierge pascal avec ce feu béni. À partir du cierge pascal, la flamme est passée à chaque membre de l’assistance muni d’un petit cierge. La pénombre de l’église s’illumine alors de la lumière de ces petits cierges. Cette illumination progressive est un geste d’une grande beauté : c’est la lumière du Christ qui éclaire chaque personne et l’église. Le prêtre dit ou chante alors l’Exsultet qui commence ainsi :
Nous te louons, splendeur du Père. Jésus, Fils de Dieu.

Qu’éclate dans le ciel la joie des anges !
Qu’éclate de partout la joie du monde
Qu’éclate dans l’Église la joie des fils de Dieu
La lumière éclaire l’Église,
La lumière éclaire la Terre, peuples, chantez !
https://liturgie.catholique.fr/accueil/annee-liturgique/du-careme-au-temps-pascal/la-semaine-sainte/296469-exultet-chant-cierge-pascal/
C’est ce texte que j’ai mis en musique, en modifiant un peu sa forme pour des raisons musicales. Il est chanté par le chœur dans la première partie de mes Vigiles.
L’office se poursuit avec une longue série de lectures bibliques qui narrent la route du peuple de Dieu sur Terre.
Baptême lors de la Vigile pascale www.sjb-ottawa,org
Après le feu et la lumière, l’eau est bénite par le prêtre qui plonge en elle le cierge pascal allumé : rencontre du feu et de l’eau. Lorsque la chose est possible, il y a baptême d’enfant(s) et / ou d’adultes. Le texte liturgique de la bénédiction de l’eau débute ainsi :
Dieu dont la puissance invisible accomplit des merveilles dans les sacrements,
tu as voulu, au cours des temps,
que l’eau, ta créature, révèle ce que serait la grâce du baptême. 

Dès les commencements du monde, c’est ton Esprit qui planait sur les eaux
pour qu’elles reçoivent en germe la force de sanctifier.
Par les flots du déluge, tu annonçais le baptême qui fait renaître,
puisque l’eau y préfigurait à la fois la fin de tout péché et le début de toute justice.
Aux enfants d’Abraham, tu as fait passer la mer Rouge à pied sec,
pour que le peuple d’Israël, libéré de la servitude, préfigure le peuple des baptisés.

Ton Fils bien-aimé, baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain,
consacré par l'onction de ton Esprit,
suspendu au bois de la croix, laissa couler de son côté ouvert du sang et de l’eau  ;
et quand il fut ressuscité, il dit à ses disciples :
« Allez, enseignez toutes les nations,
et baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. »
J’ai utilisé une petite partie de ce texte dans la troisième partie de mes Vigiles, mais j’ai ajouté une grande section où j’évoque des passages de l’Évangile impliquant l’eau.
Le prêtre procède à l’aspersion de la communauté et, souvent, de l’eau de Pâques est distribuée à la fin de la célébration. 
Extrait de Les eaux du baptême, troisième partie de Vigiles / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Icône des Saints et Saintes www.la-croix.com
Les litanies des Saints et Saintes sont ensuite chantées. Le texte commence par une invitation pénitentielle, puis il forme comme une ronde hypnotique dans laquelle figure à tour de rôle de nombreux saints, de nombreuses saintes. Le début de ce texte va comme suit :
Seigneur, prends pitié.
Seigneur, prends pitié.
Ô christ, prends pitié.
Ô christ, prends pitié.
Seigneur, prends pitié.
Seigneur, prends pitié.
Sainte Marie, priez pour nous.
Sainte Mère de Dieu, priez pour nous.
Sainte vierge des vierges, priez pour nous.
Saints Michel, Gabriel et Raphaël, priez pour nous.

Vous tous, saints anges de Dieu, priez pour nous. Etc.
J’ai mis en musique ce texte dans la deuxième partie de mes Vigiles. Mais j’ai ajouté des saints et des saintes de tous les continents pour exprimer l’universalité de la foi chrétienne. J’ai inclus bon nombre de femmes; j’ai mis des Autochtones des Amériques; j’ai ajouté des couples mariés dont les deux conjoints ont été reconnus saints. Etc. Mon texte accentue ainsi le cheminement de la foi dans le temps, depuis les Patriarches de l’Ancien Testament, et dans l’espace, jusqu’en Asie et en Océanie.
L’office de la Vigile pascale est ouvert sur la Terre entière qu’il béni jusque dans ses éléments du feu et de l’eau. C’est véritablement un office cosmologique! J’ai tenté de traduire cette dimension dans le texte de mes Vigiles ainsi que dans la musique. 
Extrait des Litanies, deuxième partie des Vigiles / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Cette musique n’est pas descriptive à proprement parler. Mais certains motifs peuvent évoquer la flamme qui monte dans le Ciel (première partie) ou l’eau qui coule pour irriguer le monde (troisième partie). Comme je le fais souvent, je joue avec le temps musical : j’utilise le rythmé mesuré pulsé, j’utilise le rythme libre hors de toute pulsation, je superpose ces temps aussi. Le temps de la Création n’est pas que celui des humains! 
Extraits des Litanies. Le choeur est en rythme mesuré, soutenu par le djembé; piano, flûte, cloches sont en rythme non mesuré et non synchrone. (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Danser la foi
Un djembé dans Vigiles.
Le sous-titre de mes Vigiles est : Trois Danses sacrées inspirées de la Vigile pascale. Oui, ce sont des danses! Des danses sacrées, mais des danses tout de même. Cela va dans la continuité d’Une île et une danse que j’avais composée en 2018 – en fait, il s’agissait de la réécriture d’une pièce antérieure. La pièce sur laquelle je travaille maintenant sera elle aussi marquée par la danse. Ma musique est d’abord de nature introvertie, presque contemplative. Mais il y a des danses dans bon nombre de mes œuvres antérieures comme, par exemple, la Suite celtique (pour harpe) ou Trois Fleurs des chants (pour clarinette, violoncelle et piano). D’un petit ballet «Indien» qui m’avait été commandé (Sattvika : l’Oiseau danse), j’ai fait une pièce pour orchestre de dimension «Haydn» intitulée Carouge (officieusement ma Symphonie #3), et c’est de la musique qui danse. Mais dans Vigiles, la danse exprime la fin d’une période pénitentielle que je m’étais imposée (voir l’article précédent), et aussi la joie de l’achèvement du grand œuvre qu’est Triduum dont Vigiles est le dernier volet. Car, «Nous sommes invités à entrer dans la danse de Dieu. Il nous faut y consentir même si nos pas restent bien lourds!» (Yves Girard, Pour le seul bonheur de vivre; éditions Anne Sigier, page 106). 
Extrait Les eaux du baptême: début de la danse «celtique» / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Bon d’accord, ce sont des danses sacrées, des danses chrétiennes – pourquoi la foi chrétienne ne se danserait-elle pas?! Le Christianisme est la spiritualité du Verbe, du Verbe fait chair. Le verbe, la parole, y a donc préséance par rapport à la musique; la musique y est une enluminure du Verbe. Un Chrétien n’aspire pas à se «fusionner» avec le Grand Tout : ni dans sa foi ni dans sa pratique, il n’y a de pratiques incantatoires visant à induire une ivresse dans laquelle la personne s’oublie. Si ivresse il peut y avoir, elle est sobre. C’est dire que mes Vigiles ne feront pas danser les foules comme lors de concerts pop! Il se peut que ces danses soient jugées «étranges» par certains. Pourtant, Litanies pourrait presque induire une sorte d’extase par l’utilisation que j’y fais de la répétition (mais cette répétition est déjà dans le texte liturgique), avec l’utilisation du djembé, un tambour africain! Pourtant, Exsultet est comme une ronde en rythme ternaire qui évolue quasiment vers une valse! Pourtant encore, la deuxième moitié de Les eaux du baptême me semble avoir des résonances de danse celtique!
Suite de la danse dans Les eaux du baptême / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Mais à côté de ces rythmes, il y a du rythme libre dans chacune des trois danses, souvent en contrepoint au rythme mesuré, donc superposé à lui. Il y a aussi des passages en rythme mesuré très irrégulier, qui change de mesure en mesure.
Vigiles commence et se termine avec le chœur en parlé-rythmé, avec le chœur qui récite sans chanter : le Verbe au commencement et le Verbe à la fin, l’Alpha et l’Oméga. Après les souffrances du Christ au Vendredi Saint – et de mon œuvre Paroles en Croix, après le silence du tombeau, le chœur fait revenir à la vie : «Lève-toi… Lève-toi… et marche… Je me lève… et je marche… Je suis ressuscité… Désormais, me voici avec toi… avec toi…», paroles sur lesquelles le cor fait doucement entendre une mélodie, première «musique» des Vigiles comme venue d’ailleurs. Je n’évoque pas la Résurrection avec trompettes et timbales, plutôt comme un réveil paisible. À la toute fin des Vigiles, après que «le fleuve de Vie ait jailli du trône de Dieu», les instruments font entendre quelques bribes mélodiques alors que le chœur dit, sans chanter, cette promesse de Jésus : «Et moi, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps…». Puis, les résonances d’une dernière note de cloche se dissipent en entrant dans le Silence.
Début des Vigiles. Le choeur est en parlé - rythmé / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN

Répétition et harmonie
Les spirales du Triskel celte.
Dans Vigiles, j’utilise la répétition. C’est surtout apparent dans les Litanies, ne serait-ce qu’à cause du texte lui-même répétitif. La danse implique une certaine forme de répétition. Mais en fait, cette musique répétitive ne se répète jamais textuellement. La mélodie de l’Exsultet tourne sur elle-même, et cependant elle est différente à chaque fois. D’une part, elle ne porte jamais les mêmes paroles; d’autre part, chacune de ses réitérations contient des variantes – des variantes de notes, de rythme, de tempo… Il en va de même dans Les eaux du baptême : aucune répétition textuelle – forme de répétition sans répétition! On pourra me dire : «Les autistes aiment répéter! Les enfants autistes adorent les objets qui tournent!». Ce à quoi je réponds : «La musique dominante d’aujourd’hui est passablement répétitive. Ce n’est certainement pas la faute des autistes! Soyez honnêtes : vous aussi, neurotypiques, semblez adorer la répétition!» 
Spirale de la molécule de la vie, l'ADN
Pourtant, je le redis, la répétition n’est jamais textuelle dans Vigiles. Je dirais que la musique se déploie ici en spirales. Vigiles est formée de spirales; la spirale est mouvement de danse. La molécule de la vie, l’ADN, est en forme de spirale : toute vie est ainsi spiralaire, et plusieurs êtres vivants, animaux et végétaux, cultivent la spirale. Des galaxies ont la forme de spirales…
Je n’y peux rien, c’est semble-t-il une de mes signatures musicales, il y a beaucoup de motifs en échos dans Vigiles : l’écho répète, mais en se dissolvant dans l’espace. Il y a donc en lui répétition mais variation aussi. D’une certaine manière, Les eaux du baptême font écho à l’Exsultet : Les eaux du baptême reprend et développe un motif qui se trouvait dans l’Exsultet.  
Les spirales du Tournesol
Vigiles prend ainsi une forme en arche, comme une architecture d’église : deux volets ayant entre eux des correspondances encadrent un volet distinct (Litanies). C’est comme une grande spirale. J’aime bien faire ainsi : c’est la forme que prend notamment la Sonate boréale (pour violoncelle et piano). Il se peut que ces divers niveaux d’écho viennent de l’esprit autistique dont l’un des modes de fonctionnement est justement l’écho.
D’une manière générale, ma musique privilégie la mélodie et le rythme, davantage que l’harmonie et le contrepoint. C’est le cas de Vigiles. La partition contient peu d’accords, même dans l’écriture chorale qui est essentiellement mélodique. L’harmonie n’est donc pas fondée sur des accords : elle procède plutôt par résonance. Par exemple, la résonance d’un long trait de piano avec la pédale enfoncée. 
Une galaxie spiralique.
Je ne sais pas, mais il me semble que nous avons passablement fait le tour des accords. Il y a une éternité que nous en avons inventé de nouveaux. Je ne sais d’ailleurs pas s’il est possible d’en inventer de nouveaux. La musique dominante se fonde sur des accords inventés au début du XVIIe siècle! Et quantité de chansons reprennent exactement les mêmes damnés trois ou quatre accords! L’harmonie par résonance convient très bien à la musique sacrée. Ainsi, le chant grégorien est purement mélodique (et rythmique). L’accompagner d’accords est un énorme anachronisme et une faute stylistique! Il s’accompagne de lui-même, par la résonance du chant dans le lieu où il est chanté – cette musique doit être préférablement chantée dans un lieu possédant un long temps de réverbération. 
L'un des rares passages «harmoniques» des Vigiles: Les eaux du baptême.  Motif «carillon» répétitif au piano (soutenu par flûte et clarinette; mélodie principale aux sopranos et ténors, contrechant du cor (qui prendra son essor plus loin), harmonies en accords (altos, basses et main gauche du piano) / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Suite du précédent / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Quoi?! J’entends de nouveau cette question que vous m'aviez posée à la fin de l'article précédent! «Antoine Antoine Antoine!!! Tu n’as toujours pas répondu à LA question! As-tu finalement rencontré quelqu’un?!». Eh bien... 
Mais là, Covid s'est invité dans nos vies... Car elle est en France et moi au Québec. Hum...:


Sources des illustrations: Wikipédia et collection personnelle. Les extraits du manuscrit de Vigiles sont (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN.