MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!

lundi 2 juin 2014

RÉFÉRENDUM, AVIATION ET ART BRUT EN SUISSE.

1) La Clé: Groupe de gestion de l'anxiété pour Autistes
2) Droit animalier: Chapeau la France!
3) Référendum, aviation et art brut en Suisse ; 
Mon Europe 2014 (2)


LA CLÉ DES CHAMPS: APPEL
Session Approche globale pour personnes autistes.
Les Préinscriptions sont ouvertes!


Comme à l'automne 2013, je coanimerai la session Approche globale adaptée pour personnes autistes adultes (hommes et femmes), avec un matériel revu et amélioré suite à notre première expérience en 2013. Ce sera un groupe fermé (les mêmes participants pendant 10 semaines). Si vous êtes intéresséE, ne tardez pas: les groupes se forment rapidement et n'offrent qu'une douzaine de places maximum. Vous pouvez téléphoner dès maintenant au 514-334-1587. Les rencontres ont lieu dans les locaux de La Clé au 2226 Henri-Bourassa Est, bureau #100, à Montreal.

Outre la gestion de l'anxiété, les sujets abordés comprennent: l'hygiène de vie, les habiletés sociales, la communication, les réactions sensorielles, la résolution de problèmes, l'estime de soi, etc.


 Pour participer, il faut...:
a) Avoir 18 ans et plus
b) Être autiste, peu importe le type, et, de préférence (mais non obligatoirement), avoir reçu un diagnostic.
c) Souffrir de troubles anxieux, et, de préférence (mais non obligatoirement), avoir une référence ou un diagnostic

d) Être en mesure de lire et d'écrire (il y a du matériel écrit), et aussi d'échanger dans un groupe de personnes partageant la même condition. 

Depuis près de 25 ans, La Clé des champs a développé une démarche cognitivo-comportementale pour aider à mieux vivre avec des troubles anxieux. C'est confidentiel, sans jugement, et le personnel est composé de personnes qui elles-mêmes ont dû apprendre à vivre avec leurs propres troubles anxieux.  
http://www.lacledeschamps.org/


 

DROIT ANIMALIER: CHAPEAU LA FRANCE!


Quelle bonne nouvelle! En Avril dernier, la France a amendé son Code civil pour que les animaux passent du statut absurde de «bien meuble» (comme une chaise ou un téléviseur) à celui d’«êtres vivants dotés de sensibilité». Vraiment, je vous félicite, amiEs de France.

Maintenant, à quand le tour du Québec, réputé pour être l’un des hauts lieux de la cruauté envers les animaux en Amérique du Nord? Un Manifeste circule présentement pour faire enfin bouger les choses. Vous pouvez le consulter et le signer à l’adresse suivante. Merci à ceux et celles qui l’endosseront.



RÉFÉRENDUM, AVIATION 
ET ART BRUT  EN SUISSE
Mon Europe 2014 (2)

Après l'étape parisienne, voici la deuxième tranche des réflexions inspirées par mon séjour européen (mars-avril). En juillet, ce sera la troisième et dernière partie, qui portera sur Lyon.

Le village de Sainte-Croix au petit matin
Après la semaine passée à Paris pour le Salon du livre, j’amorçais la deuxième portion de mon séjour européen, celle présentant un horaire avec de nombreux déplacements : un horaire millimétré! Mercredi 26 mars, j’ai pris le TGV puis un petit train, et je me retrouve à Sainte-Croix en Suisse, chez Sandrine et Cédric. Le village est situé dans le canton de Vaux, dans les «petites» montagnes du Jura. J’étais dans le pays des référendums!

LA PROTO-DÉMOCRATIE

Les Suisses sont très fiers de proclamer que leur pays est la seule véritable démocratie au monde. On y fait des référendums sur à peu près tous les enjeux, et les résultats de ces référendums sont contraignants : les gouvernements doivent légiférer en conséquence. C’est chez Sandrine et Cédric que j’ai pu, enfin, avoir une petite heure pour prendre mes courriels (le nombre qui m’attendait : ouf!) et quelques nouvelles du Québec qui était alors en pleine campagne électorale. Moment de stupeur : un sondage accordait 40% des voix au Parti Libéral (PLQ; droite fédéraliste) de Philippe Couillard. On annonçait même la possibilité que le PLQ déloge le Parti Québécois (PQ, centre souverainiste) et notre première ministre Pauline Marois qui, pourtant au moment de mon départ, voguait vers un gouvernement majoritaire… «Punaise!, me suis-je dit. «Qu’est-ce que vous fichez en mon absence?!».

Cédric et Sagane. merci à Sandrine et Cédric
pour leur hospitalité!
Il paraît, à ce que j’ai compris de loin, que les Québécois ne voulaient absolument pas d’un «autre référendum». Pour mes amiEs d’Europe, et tout particulièrement mes amiEs de Suisse, c’est que le Québec abuse des référendums. «Un référendum, c’est l’incertitude»; cela inquiète les investisseurs, nous dit-on. Imaginez : depuis 1980, nous avons eu trois (3) référendums. Un à tous les 11 ans. Pauvres investisseurs à qui cela donne des sueurs froides! Que disais-je donc avant? Ah oui, en Suisse, il y a des référendums régulièrement et sur plein d’enjeux. C’est peut-être pourquoi son économie va si mal comparée à celle si florissante du Québec [Gentille ironie Asperger]. Un référendum est un excellent outil de vie démocratique. Une campagne électorale porte sur plusieurs enjeux : qu’un parti la remporte ne signifie en rien que le peuple l’appuie sur tous les points de son programme. Par contre, un référendum porte sur un et un seul enjeu, et les citoyens se prononcent sur ce seul enjeu. Tout est clair et direct. Il devrait y avoir des référendums beaucoup plus souvent au Québec, et au Canada du reste. La «charte de la laïcité»? Référendum. La loi «Mourir dans la dignité» (euphémisme québécois pour euthanasie)? Référendum. Etc. Je vais faire plaisir à mes amiEs Suisses : j’admets ne pas vivre dans une démocratie. Le Canada et le Québec sont des proto-démocraties, un système démocratiquement primitif orienté vers la démocratie mais encore loin du but.

De toute façon, mature ou non, la démocratie, à ce que j’observe et qui me peine, ce «moins pire des systèmes politiques», semble impuissant à gérer les vrais défis que rencontre aujourd’hui l’humanité : ce système n’a d’efficacité qu’à court terme.

Quoiqu’il en soit, Monsieur Couillard et son équipe sont en place pour quatre ans et demi. Je leur donne une chance. Il le faut bien : notre proto-démocratie a parlé. Quatre jours à peine après son retour au pouvoir, nous apprenions que le PLQ avait mis au point un subtil système de financement occulte (et illégal) à son profit, système qui a duré jusqu’en 2012. Sa fin ne fut pas due à de soudains remords de conscience, mais simplement au fait que, cette année-là, le PLQ a perdu le pouvoir. Si je vous comprends bien, concitoyenNEs du Québec, vous avez voté PLQ pour avoir le plaisir indicible de chiâler contre lui. Bon. Quant à moi, je me promets de ne pas ressortir mes casseroles cette fois!

DE L’ACCUEIL ET DE L’INCLUSION

Jean-Christophe Pastor, de Singularités. Une formidable oeuvre d'inclusion.
Oui, dans sa main, une cigarette... électronique! C'est la grande vogue en
Europe présentement: on en voit partout.
Je le dis d’emblée : partout en Suisse j’ai été accueilli avec la plus grande gentillesse, hospitalité et générosité. J’avais plusieurs déplacements serrés dans le temps, mais tout a été organisé avec rigueur et efficacité, à la Suisse, quoi! J’aime les choses ainsi : mon côté Asperger? Au Canada, les Suisses ont la réputation d’être «froids» et «distants». Quelqu’un m’avait même dit, en se désolant, que les Suisses sont le peuple qui rit le moins de la planète, ce qui tranche avec ma province où les humoristes sont rois… Est-ce vrai? Je ne le sais pas, et je n’en ai cure parce que moi-même j’apprécie une certaine distance dans les relations humaines. Peut-être alors que la Suisse est un paradis pour les personnes autistes? Chose certaine, je n’ai eu que de bons contacts durant ce séjour.

En entrevue à Singularités (Genève) avec Guillaume et Aurélien.
Jeudi 27 mars, je suis à Genève pour enregistrer une entrevue à l’émission télé Singularités (diffusée sur le Canal Léman Bleu). Œuvre de la Fondation Clair Bois, Singularités est exemplaire d’inclusion sociale et professionnelle. Menés par le réalisateur Jean-Christophe Pastor, les membres de l’équipe sont très majoritairement des gens, comme on aime dire, «différents». Aurélien et Guillaume qui m’ont interviewés sont Aspergers, comme moi. D’autres ont des limitations motrices ou sensorielles, d’autres encore sont trisomiques, etc. Et tout cela fonctionne très bien. Comment se fait-il que rien de semblable n’existe dans mon Québec qui se dit si avancé en inclusion? Mystère. Salut à vous tous et toutes : vous êtes super! Je vous offre toutes mes amitiés admiratives.

Logo du Groupe Asperger
de Autisme Suisse romande
En après-midi : train jusqu’à Lausanne et, en soirée, première conférence pour le Groupe Asperger de Autisme Suisse romande. Public nombreux, attentif et participatif. Ma conférence portait entre autres choses sur l’anxiété des personnes autistes. Froideur dites-vous? Sibylle est venue à ma conférence et m’a causé toute une surprise en m’offrant deux boîtes de chocolats, parce que j’avais répondu à ses questions pour un travail scolaire par courriel avant mon départ. Cela fait plutôt chaud au cœur.

Soeur Julie Hofmann
Le lendemain, autre conférence, cette fois à l’Institut Eben-Hézer (Lausanne) et destinée à un public composé essentiellement de professionnels. Je ne crois pas que l’on mesure pleinement tout le bien qu’a aussi fait le Christianisme, alors il vaut de faire un rappel. Sous le nom « Eben-Hézer » - en hébreu la pierre du secours – Sœur Julie Hofmann crée en 1899 une cellule familiale en faveur des «blessés de la vie», des gens dont personne ne voulait s’occuper. La Fondation Eben-Hézer accompagne des personnes vivant avec un handicap ou en perte d’autonomie. Cette institution privée regroupe aujourd’hui trois maisons accueillant près de 600 personnes en situation de handicap. 
Repas à Eben Hézer
«Grâce au soutien de ses donateurs et aux subventions publiques, les différentes institutions de la Fondation Eben-Hézer poursuivent la même mission : offrir à leurs résidents des soins appropriés, un cadre de vie agréable et développer leur potentiel». Les lieux sont en effet agréables (la dite cafétéria est un véritable restaurant, avec des repas savoureux comme celui que l’on m’a servi – pas de pommes de terre en flocons ici…); plein d’activités, sportives, artistiques, etc., donnent l’occasion aux résidents de se sentir aimés et respectés. Magnifique. Pour en savoir davantage, je vous invite à consulter le site et à lire la charte de la Fondation :


LE PILOTE DE NYON

Ma personne contact pour l’étape Suisse de mon séjour fut Madame Catherine Dubois-Pelerin, que je dois tout spécialement remercier pour tout ce qu’elle a fait en faveur de mon passage. Après une visite à la Collection de l'art brut (voir plus bas), j’ai pris le train vers Nyon, une très jolie petite ville sur le bord du Lac Léman, qui a été fondée par les Romains dans les années 40 avant Jésus-Christ.

Constantin aux commandes!
J’ai retrouvé Catherine avec ses deux fils, Constantin et Alexandre, autour d’une fondue suisse, une véritable fondue suisse : un ravissement. Constantin est Asperger comme moi. Contre l'avis d'un médecin, je l'avais encouragé à s'inscrire à une école d'aviation et à faire un vol d'essai avec instructeur, ce qu'il a fait. J’ai beaucoup d’admiration pour lui, moi qui ait la phobie de l’avion – mais piloter pourrait-il être un bon antidote? Constantin a donc déjà piloté des petits avions, avec un instructeur. Pourra-t-il le faire seul un jour? Pourquoi pas? Il prend peu à peu de l’expérience et acquiert sa compétence. Cela viendra car, selon son instructeur de vol, «l'aviation est un domaine où justement les règles et les codes doivent être explicites, donc qui convient bien à un Asperger». Belle sagesse et invitation à avoir confiance en nous. Reste le médecin à convaincre...

Constantin survole les Alpes! 
Plusieurs jeunes adultes autistes me demandent d’ailleurs s’ils peuvent prendre un permis de conduire! On nous tape si souvent sur la tête des mots doux genre «les autistes ont des problèmes de ceci et de cela», «ils sont incapables de ci et de ça», et autres choses autant encourageantes, que des jeunes finissent par douter d’eux. Mais oui, vous pouvez conduire! Il s’agit de prendre des cours pratiques et théoriques, de faire son expérience, d’aller au bureau passer son examen – en sachant qu’il est assez fréquent de le rater la première fois (pas à cause de l’autisme, mais parce que les agents ont des quotas d’échecs à respecter, ce qui permet d’aller chercher plus d’argent). Vous ratez la première fois? Essayez une deuxième fois, une troisième s’il le faut : ce n’est pas grave. Vous y arriverez. En passant : rien ne vous oblige à déclarer que vous êtes autiste. L’examinateur n’a pas à le savoir pour évaluer votre aptitude à conduire une auto.

L’ART BRUT : UN CHOC PRESQUE BRUTAL

Le vendredi après-midi, j'étais allé visiter le second (et dernier) musée de ce séjour : la Collection de l’art brut, à Lausanne. Je tiens à en remercier la directrice, Madame Sarah Lombardi, qui m’a offert un laisser-passer gratuit – j’aurais bien aimé rencontrer Madame Lombardi lors de ma visite comme telle, et plaider la digne cause de la musique, car le label art brut semble réservé à l’art visuel.

Collection de l'art brut, Lausanne
Selon le Larousse, l’art brut est «un art spontané pratiqué par des personnes ayant échappé au conditionnement culturel : autodidactes, déviants mentaux [sic!] ou médiums». Mais ce musée est une collection historique. C’est Jean Dubuffet (1901-1989) qui a théorisé l’art brut, dans un manifeste de 1949 intitulé L'Art brut préféré aux arts culturels, rédigé à l’occasion de la première exposition de sa collection d'art brut. C’est aussi sa collection, enrichie avec les années, que présente le musée, avec des ajouts plus récents.

Augustin Lesage. La photo ne rend pas justice à
l'oeuvre dont les dimensions sont immenses!
J’avoue que durant au moins la première demi-heure de ma visite à la Collection, j’ai ressenti un fort sentiment d’oppression. Pas que les lieux eux-mêmes soient étouffants : ils sont au contraire très agréables. Je lisais les biographies des artistes : ouf! Ils ne l’ont pas eu facile! Plusieurs ont été internés durant de longues périodes et sont même décédés en asile… Pas que les œuvres exposées soient repoussantes : elles sont troublantes à l’occasion, mais il y a là nombre d’œuvres magnifiques. Les toiles immenses d’Augustin Lesage, par exemple : des couleurs infinies, des formes imbriquées harmonieusement les unes aux autres, des détails que l’on pourrait ne jamais cesser de découvrir. Indifférent au monde, Monsieur Lesage pouvait mettre deux ans de travail sur une seule œuvre, et pour cause !

Mon malaise initial venait surtout de ce que je me sentais une affinité d’esprit avec cet art. Je réponds d’ailleurs à plusieurs critères : je suis autodidacte en composition (même si j’ai beaucoup étudié), je suis «déviant mental» (même si je n’ai jamais été interné – on n’interne plus les personnes autistes au Québec depuis les années 1980 mais, avoir vécu au 19e siècle et avoir subi les épreuves qu’ont subi les artistes de la Collection…). Aussi, chose notable, j’ai longtemps composé en cachette, sans le dire et sans même chercher à faire jouer mes pièces. Ce n’est qu’à 29 ans qu’une de mes œuvres, Paysage, a été donnée en concert public. Jusque là, c’était un jardin secret : je composais à ma seule manière ce que j’avais le désir d’écrire, sans interférences académiques ou les biais provoqués par le désir et la nécessité de rencontrer des attentes extérieures. Ainsi, mon style s’est épanoui tout en préservant son innocence et son autonomie.

Adolf Wölfli, «pape» de l'art brut.
Finalement, j’ai commencé à composer à 12 ans, avant même de savoir comment se note la musique, cela au moment même où je subissais de l’intimidation hard à l’école – intimidation qui me vaudra quelques trente années de syndrome de stress post-traumatique avec des manifestations troublantes. À 12 ans, j’avais trouvé dans la composition de quoi me créer une oasis de beauté que je cultivais patiemment en marge de la violence. Dans ce monde imaginaire, personne ne pouvait m’atteindre. Sans lui, je ne sais pas si j’aurais pu survivre – un camarade d’infortune, lui, a craqué qui s’est pendu. «Tout cela a marqué ma musique et constitue une des sources de sa singularité. Elle vient d’un rescapé, de quelqu’un qui pourrait ne plus être là. Elle est rarement violente, mais la violence lui est ce que la Lune est à la Terre, une sorte de jumelle étrange en orbite autour d’elle et créant des marées» (Musique autiste).

À mesure que je visitais, mon malaise s’est dissipé comme si, une fois le choc passé, je me trouvais un peu chez moi. J’ai posé une question à un guide qui m’a accompagné dans une des salles, me présentant et commentant les œuvres. Cela dit, l’art brut semble limité aux arts visuels, bien qu’un artiste comme Adolf Wölfli se considérait d’abord comme un musicien. Les œuvres, superbes, de ce pionnier de l’art brut sont souvent ornées de notes de musiques et de portées (à 6 lignes), mais petrsonne n’a réussi à en donner des transcriptions praticables…

Oeuvre de Adolf Wölfli
Même si la musique était éventuellement intégrée à l’art brut, il n’est pas assuré que ma candidature serait acceptée. Car mes pièces ont commencé à être jouées; certaines sont éditées, etc. Or, Monsieur Dubuffet, un peu rigide (style neurotypique), tenait mordicus à ce qu’un artiste brut n’ait AUCUN désir de montrer ses œuvres, de les exposer, et SURTOUT PAS de vouloir les vendre!!! Il paraît qu’un ou deux artistes de sa collection ont finalement été exclus parce qu’ils avaient, un jour, manifesté l’envie de vivre de leur art. Péché capital!!! Remarquez bien que, vivre de son art, Monsieur Dubuffet lui-même, bien qu’autodidacte, n’avait aucune inhibition en ce qui le concerne : il vendait ses œuvres à prix d’or. Pour lui, c’était correct, pas pour un artiste brut, même pour quelques petits dollars… Ah, chers Neurotypiques, je vous aime beaucoup quand même!
Tout de même, Monsieur Dubuffet a écrit de belles choses qui me semblent toujours très actuelles. Par exemple, dans le manifeste mentionné précédemment, ce passage qui varlope l’art officiel (que je renommerais aujourd’hui l’art subventionné) :

«C’est une idée assez répandue qu’en regardant la production artistique des intellectuels, on tient du même coup la fleur de la production générale, puisque les intellectuels, issus des gens du commun, ne peuvent manquer d’avoir toutes les qualités de ceux-ci, avec en plus celles acquises par leurs longues élimations de culottes sur les bancs d’école, sans compter qu’ils se croient par définition très intelligents, bien plus intelligents que les gens ordinaires. Mais est-ce sûr ? On rencontre aussi beaucoup de gens qui ont de l’intellectuel une idée bien moins favorable. L’intellectuel leur apparaît comme un type sans orient, opaque, sans vitamines, un nageur d’eau bouillie. Désamorcé. Désaimanté. En perte de voyance. Ça se peut que la position assise de l’intellectuel soit une position coupe-circuit. L’intellectuel opère trop assis : assis à l’école, assis à la conférence, assis au congrès, toujours assis. Assoupi souvent. Mort parfois, assis et mort.»

Devant cet art faux, Monsieur Dubuffet fait l’éloge de l’art brut, entre autre parce qu’il échappe à tout ce qui est consubtanciel à l’art officiel qui, lui, n’a pour ainsi dire aucune qualité réelle :

Oeuvre de Pascal Désir

«Le vrai art il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art il déteste être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre du doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué ART, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. C’est le faux monsieur Art celui-là. C’est celui que le public connaît, vu que c’est lui qui a le laurier et la pancarte. Le vrai monsieur Art, pas de danger qu’il aille se flanquer des pancartes! Alors, personne ne le reconnaît […] Il se promène partout, tout le monde l’a rencontré sur son chemin et le bouscule vingt fois par jour à tous les tournants de rues, mais pas un qui ait l’idée que ça pourrait être lui monsieur Art lui-même dont on dit tant de bien. Parce qu’il n’en a pas du tout l’air. Vous comprenez, c’est le faux monsieur Art qui a le plus l’air d’être le vrai et c’est le vrai qui n’en a pas l’air! Ça fait qu’on se trompe! Beaucoup se trompent!»

Sur les bords du Lac Léman à Nyon
Et toc. Tout est bien vu. Juste pour dire, au cours de mon voyage, j’ai assisté à un concert de musique contemporaine, celle qui prétend être la vraie et qui est sécrété dans conservatoires et facultés universitaires. Sur le programme, je lisais des dates de compositions récentes mais, à l’écoute, je n’ai entendu que la même musique que j’entendais au début des années 1980 dans le même type de concert. Aucune évolution depuis, semble-t-il…. Je lisais aussi les biographies des compositeurs au programme. On les dirait faites en série, et exactement encore comme dans les années 1980. Voici la recette pour faire votre biographie de compositeur contemporain :
1) Commencez par nommer les profs avec qui vous avez étudié et les institutions spécialisées que vous avez fréquentez, en donnant l’impression que les uns et les autres représentent la crème de la crème (peu importe qu’elle soit surie).
2) Nommez les pays où votre musique a été jouée - une seule de vos œuvres a été jouée dans un trou aux Etats-Unis? Écrivez : «Sa (jamais «ma»!) musique est jouée aux Etats-Unis», etc. Ajoutez les noms des ensembles prestigieux et d’interprètes renommés qui vous ont joué.
3) Nommez aussi les commandes prestigieuses et les bourses de prestige (toujours!) que vous avez reçues. Comme pour les points 1 et 2, tournez les coins ronds au besoin ou, pourquoi pas, brodez un peu. Bruce Mather vous a coulé au doctorat? Écrivez : «Il [vous] a étudié avec Maestro Bruce Mather».
4) ÉVITEZ À TOUT PRIX de dire en quoi consiste votre musique, pourquoi l’auditeur devrait y consacrer quelques minutes de son temps; ne vous commettez pas sur votre vision de la vie. Que du prestige!
Et retoc.

Après une nuit à l’Hostellerie du XVIe siècle, un très joli hôtel au cœur de Nyon, je reprenais le TGV, cette fois à destination de Lyon [À suivre en juillet]