Les Oiseaux au féminin
Un jour, quelqu’un
m’a posé cette question : «Le chant des oiseaux mâles et des
oiseaux femelles diffère-t-il essentiellement? Si oui, comment et dans quelle
mesure ?»
Comme les oiseaux migrateurs nous reviennent en ce printemps, j’ai pensé vous partager ma réponse, avec quelques éléments supplémentaires où je m’inspire de mon livre Le chant des oyseaulx. Nos amis ailés le méritent bien!
En général...
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| Le Coq fait Cocorico, mais les Poules jasent beaucoup! |
Cela dit, la femelle n’est pas muette pour autant! Le Coq fait le Cocorico, mais les gens
qui ont des poules savent que les poules jasent beaucoup et émettent une grande
variété de sons. Donc, les femelles possèdent, elles aussi, un répertoire vocal
doté de plusieurs significations. Bien que moins flamboyant, ce répertoire n’en
est pas moins digne d’intérêt.
D’ailleurs,
la syrinx, l’organe de chant des oiseaux, est identique chez le mâle et la
femelle d’une espèce. Mais les femelles sont généralement plus discrètes
vocalement que les mâles. Une raison probable est qu’elles passent plus de
temps au nid à prendre soin des œufs et des oisillons : leur discrétion
vocale permet de protéger le nid et les petits, éviter qu’il soit repéré par
des prédateurs. C’est d’ailleurs probablement aussi une des raisons expliquant
le fait que les femelles ont habituellement un plumage moins voyant qui leur
permet de mieux se camoufler dans leur milieu.
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Variantes féminines
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| La femelle Oriole de Baltimore possède un chant semblable à celui du mâle. |
Alors
les femelles d’un certain nombre d’espèces chantent elles aussi.
Par exemple, au Québec, les femelles émettent un chant semblable à celui des mâles chez le Cardinal à poitrine rose, le Cardinal rouge, l’Oriole de Baltimore, la Mésange bicolore et le Quiscale bronzé. En France, ce groupe comprend le Merle noir, l’Accenteur mouchet, le Cincle plongeur et le Rougegorge, entre autres.
Chez d’autres espèces où les deux sexes chantent, la femelle possède un chant spécifique, fort différent de celui du mâle. C’est le cas du Carouge à épaulettes ou du Canard colvert dont le chant classique, Coin, coin, coin…, est celui de la femelle alors que le mâle y va d’un «rheb, rheb, rheb» plus doux. Chez plusieurs Phalaropes, des oiseaux de rivage, c’est la femelle qui émet les sons les plus élaborés (qui demeurent toutefois modestes). Chez ces derniers oiseaux, décidément originaux, c’est aussi la femelle qui a le plumage le plus coloré et souvent le mâle qui couve les œufs et élève les petits!
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| Chez les Phalaropes, c'est la femelle qui fait entendre les vocalisations les plus élaborées. |
À
travers le monde, on a identifié à ce jour plus de 200 espèces dont les couples
chantent en duo. Ce sont surtout des espèces tropicales, mais on en compte
aussi dans l’avifaune nord-américaine dont, semble-t-il, le Moineau domestique.
Quelquefois, la femelle émet des chants particuliers pour
«accompagner» ceux plus complexes de son mâle : celle du Troglodyte de
Caroline «jacasse» et celle du Vacher
à tête brune y va d’un «bafouillage
strident».
Mais quelquefois aussi, les deux partenaires chantent à égalité. Les Chouettes rayées se saluent avec des combinaisons incroyables divers, des ou-ou-ou roulés, de âh! et de oh! en alternance et en chevauchement. Des fois, nous pourrions croire qu'il s'agit de singes! Les danses nuptiales des Grues du Canada font aussi retentir de tels duos.
Ces
concerts seraient utiles pour coordonner les activités du couple : on aimerait comprendre ce qu’ils se disent exactement!
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| Les Grues du Canada ornent leur danse nuptiale de toutes sortes de vocalisations. |
Chez les Pics, le tambourinage (bec sur tronc d'arbre)
est caractéristique de l'espèce - ce sont des percussionnistes, mais ils ont
aussi un répertoire vocal. Or, plusieurs espèces de Pics tambourinent en duo :
des duos de percussion! Ils font ainsi lors de leur parade mais encore en
période de nidification. Au Québec, ces duettistes sont le Pic mineur, le Pic
chevelu et le Grand Pic. Dans le Sud des États-Unis s’ajoute le Pic arlequin.
En passant, les martèlements des différentes espèces de Pics (coups de bec sur des troncs d’arbres ou autres objets) sont caractéristiques de chaque espèce et s’ajoutent à leur répertoire vocal. Le tambourinage du Pic maculé est de rythme irrégulier : il commence rapidement puis ralentit inégalement jusqu’aux quelques coups finaux, évoquant le code morse ou les rythmes syncopés du jazz! Le tambourinage du Pic chevelu est rapide, régulier et soutenu de bout en bout : 27 coups à la seconde – quelle souplesse du cou cela prend! Celui du Grand Pic, presque aussi régulier, diminue de volume à la fin.
Elles ne sont pas muettes...
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| Charles Darwin en 1882. |
Selon
madame Vignal, la théorie darwinienne a donc influencé les chercheurs au point
de leur faire «sous-estimer l’étude de la moitié du monde animal». Chez les oiseaux, je ne crois pas que ce soit vrai. Sur l'idée que ce sont les mâles qui chantent le chant le plus complexe d'une espèce, elle dit qu'il y a de «très nombreuses exceptions». Mais en proportion, les exceptions ne sont tout de même pas «très nombreuses». Elle
conclut, et je cite : «La théorie darwinienne est confortable parce
qu’elle renforce nos biais genrés. Elle correspond assez bien à ce qu’on attend
du féminin et du masculin dans nos sociétés humaines»!
Hum. J’ai quand même l’impression que l’on plaque sur les oiseaux nos querelles humaines. Les oiseaux sont au-dessus de cela.
Chant et chant
Un
problème est le sens donné au mot chant chez les oiseaux. Je reprends ici ce que j'écrivais dans Le chant des
oyseaulx :
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| Chez le Pic mineur, la femelle et le mâle tambourinent en duo: un duo de percussions! |
…
des vocalisations partiellement apprises et généralement complexes,
…
généralement produites par le mâle, principalement lors de la période de
reproduction.
Mais
encore avec des précautions, parce qu’il y a des exceptions à ces
critères : les oiseaux n’entrent pas docilement dans nos petites cases!
Chaque
espèce possède donc son chant-signature, mais elle possède aussi un répertoire
d’autres vocalisations que l’on nomme «cris». Ce sont des vocalisations brèves
et de structure simple, produites par les deux sexes et tant par les jeunes que
les adultes. Si les chants captent davantage notre attention, ce sont les cris
qui révèlent le mieux la vie intime des oiseaux. L’identification de l’espèce à
partir des cris est cependant beaucoup plus difficile à cause de leurs
caractéristiques souvent plus discrètes. Toutefois, les cris sont autant
caractéristiques des espèces que les chants.
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| Femelle et mâle chantent en duo chez des espèces de Troglodytes (ici: Troglodyte de Caroline) |
Dans la classification scientifique des oiseaux se trouve un ordre vaste et varié, les Passériformes ou Passereaux, qui contient plus de la moitié de toutes les espèces d’oiseaux du monde. Statistiquement parlant et avec autant d’espèces, il n’est pas surprenant que la plupart des meilleurs chanteurs parmi les oiseaux se retrouvent dans cet ordre.
Dans l’avifaune de l’Est de
l’Amérique du Nord, les Passereaux sont représentés par les Moucherolles,
Alouettes, Hirondelles, Geais, Corneilles, Corbeaux, Mésanges, Sittelles,
Grimpereaux, Troglodytes, Grives, Moqueurs, Roitelets, Jaseurs, Pies-grièches,
Étourneaux, Viréos, Parulines, Moineaux, Pipits, Carouges, Orioles, Tangaras,
Cardinaux, Passerins, Gros-becs, Bruants et d’autres encore.
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| Chez la Chouette rayée, la femelle comme le mâle possèdent un extraordinaire répertoire vocal... même si ce ne sont pas des Passereaux! |
Aucun rapport avec le chant.
D’ailleurs, les Passereaux sont aussi surnommés «oiseaux qui se perchent» (perching birds, en anglais), même s’ils
ne sont pas plus les seuls à se percher qu’à chanter!
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| Le Guêpier d'Europe. Par John Gould, 1837. |
Ses
admirateurs ont mis en ligne sur Youtube plusieurs exemples de son art.
Et il ne chanterait pas,
alors que le Moucherolle tchébec, lui, chanterait?! Vous allez vraiment le
vexer, avec raison. Les partisans du «Seuls les Passereaux chantent» vont
reconnaître du bout des lèvres que, bon, quelques autres oiseaux chantent, mais
si peu…
Notre autocentrisme nous joue des tours. Le principal critère de la définition ornithologique du chant provient non pas des oiseaux eux-mêmes, mais de notre goût musical à nous! En effet, le terme «chant» désigne les vocalisations d’oiseaux qui «semblent musicales ou chantées à nos oreilles», «lorsque ces sons paraissent mélodieux à l'oreille humaine, ils sont désignés sous le terme de chants». (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vocalisation_des_oiseaux)
Pourtant, les goûts se
discutent et toutes les musiques humaines ne paraissent pas si harmonieuses à
tous. Le Rap est peu mélodieux, alors que le Métal passe pour du bruit à
certaines oreilles. Peut-être que les œuvres sérielles d’Arnold Schoenberg ou
de Pierre Boulez ne devraient pas non plus être considérées comme de la
musique… Reste qu'à un niveau strictement scientifique, il est pour le moins
bizarre d'introduire un critère esthétique et subjectif pour évaluer des
vocalisations d'oiseaux.
Source des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US)

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