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vendredi 1 mai 2026

LES OISEAUX AU FÉMININ

Les Oiseaux au féminin

Un jour, quelqu’un m’a posé cette question : «Le chant des oiseaux mâles et des oiseaux femelles diffère-t-il essentiellement? Si oui, comment et dans quelle mesure ?»

Comme les oiseaux migrateurs nous reviennent en ce printemps, j’ai pensé vous partager ma réponse, avec quelques éléments supplémentaires où je m’inspire de mon livre Le chant des oyseaulx. Nos amis ailés le méritent bien!


En général...

Le Coq fait Cocorico, mais
les Poules jasent beaucoup!


La règle générale est que la vocalisation «signature» d’une espèce, son chant le plus élaboré, celui par lequel nous pouvons le plus facilement identifier l’espèce, c’est le mâle qui l’émet. Ce chant a plusieurs rôles : affirmation, définition et défense du territoire, séduction…
J'aimerais bien vous dire que les femelles ont des chants aussi élaborés, mais les oiseaux ont leur propre univers dans lequel ce n'est pas le cas. 

Cela dit, la femelle n’est pas muette pour autant! Le Coq fait le Cocorico, mais les gens qui ont des poules savent que les poules jasent beaucoup et émettent une grande variété de sons. Donc, les femelles possèdent, elles aussi, un répertoire vocal doté de plusieurs significations. Bien que moins flamboyant, ce répertoire n’en est pas moins digne d’intérêt.

D’ailleurs, la syrinx, l’organe de chant des oiseaux, est identique chez le mâle et la femelle d’une espèce. Mais les femelles sont généralement plus discrètes vocalement que les mâles. Une raison probable est qu’elles passent plus de temps au nid à prendre soin des œufs et des oisillons : leur discrétion vocale permet de protéger le nid et les petits, éviter qu’il soit repéré par des prédateurs. C’est d’ailleurs probablement aussi une des raisons expliquant le fait que les femelles ont habituellement un plumage moins voyant qui leur permet de mieux se camoufler dans leur milieu.

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APARTÉ: SUPER POULET!

Je vous recommande ce reportage fascinant qui démonte des préjugés! Cet Oiseau est beaucoup plus intelligent qu'on le croit. Il réussi le test du miroir, ce qui démontre qu'il a conscience de soi; il peut apprendre les lettres, et il a des habiletés sensorielles hors du commun. Mais nous lui imposons souvent des traitements et des conditions de vie indignes...
Au fait, quel est le nom de cet Oiseau? Le Coq est le mâle de la Poule, mais comment nomme-t-on cette espèce? En latin, c'est Gallus gallus domesticus. Il s'agit de la version domestiquée du Coq doré, Gallus gallus

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Variantes féminines

La femelle Oriole de Baltimore
possède un chant semblable
à celui du mâle.


Voilà pour la règle générale. Mais toute règle connait des exceptions! Il y a quelques 9000 espèces d’oiseaux dans le monde : à ce nombre, il n’est guère surprenant que toutes ne fassent pas de la même manière.

Alors les femelles d’un certain nombre d’espèces chantent elles aussi.

Par exemple, au Québec, les femelles émettent un chant semblable à celui des mâles chez le Cardinal à poitrine rose, le Cardinal rouge, l’Oriole de Baltimore, la Mésange bicolore et le Quiscale bronzé. En France, ce groupe comprend le Merle noir, l’Accenteur mouchet, le Cincle plongeur et le Rougegorge, entre autres.

Chez d’autres espèces où les deux sexes chantent, la femelle possède un chant spécifique, fort différent de celui du mâle. C’est le cas du Carouge à épaulettes ou du Canard colvert dont le chant classique, Coin, coin, coin…, est celui de la femelle alors que le mâle y va d’un «rheb, rheb, rheb» plus doux. Chez plusieurs Phalaropes, des oiseaux de rivage, c’est la femelle qui émet les sons les plus élaborés (qui demeurent toutefois modestes). Chez ces derniers oiseaux, décidément originaux, c’est aussi la femelle qui a le plumage le plus coloré et souvent le mâle qui couve les œufs et élève les petits!

Chez les Phalaropes, c'est la femelle
qui fait entendre les vocalisations
les plus élaborées.


En Australie existent des espèces d’oiseaux chanteurs qui passent pour être très anciennes. Or, parmi ces espèces, la proportion de celles où mâles et femelles chantent à peu près également est plus élevée. Certains pensent donc qu’anciennement, il y a des dizaines de milliers d’années, les espèces étaient plus nombreuses où mâles et femelles chantaient également. Cela reste toutefois spéculatif.

À travers le monde, on a identifié à ce jour plus de 200 espèces dont les couples chantent en duo. Ce sont surtout des espèces tropicales, mais on en compte aussi dans l’avifaune nord-américaine dont, semble-t-il, le Moineau domestique.

Quelquefois, la femelle émet des chants particuliers pour «accompagner» ceux plus complexes de son mâle : celle du Troglodyte de Caroline «jacasse» et celle du Vacher à tête brune y va d’un «bafouillage strident».

Mais quelquefois aussi, les deux partenaires chantent à égalité. Les Chouettes rayées se saluent avec des combinaisons incroyables divers, des ou-ou-ou roulés, de âh! et de oh! en alternance et en chevauchement. Des fois, nous pourrions croire qu'il s'agit de singes! Les danses nuptiales des Grues du Canada font aussi retentir de tels duos. 

Ces concerts seraient utiles pour coordonner les activités du couple : on aimerait  comprendre ce qu’ils se disent exactement!

Les Grues du Canada ornent leur
danse nuptiale de toutes sortes
de vocalisations.


Chez certaines espèces d’Amérique centrale et du sud (Fourniers, Fourmiliers, Momots, Tyrans, Troglodytes) ou d’Afrique (Gonoleks), l’art du duo s’apprend et se perfectionne. Souvent dans ces cas, les deux oiseaux ne chantent pas simultanément mais l’un après l’autre dans un rythme précis : leurs mélodies respectives s’imbriquent l’une dans l’autre. Cela me fait un peu songer aux chants de gorge Inuits.

Chez les Pics, le tambourinage (bec sur tronc d'arbre) est caractéristique de l'espèce - ce sont des percussionnistes, mais ils ont aussi un répertoire vocal. Or, plusieurs espèces de Pics tambourinent en duo : des duos de percussion! Ils font ainsi lors de leur parade mais encore en période de nidification. Au Québec, ces duettistes sont le Pic mineur, le Pic chevelu et le Grand Pic. Dans le Sud des États-Unis s’ajoute le Pic arlequin.

En passant, les martèlements des différentes espèces de Pics (coups de bec sur des troncs d’arbres ou autres objets) sont caractéristiques de chaque espèce et s’ajoutent à leur répertoire vocal. Le tambourinage du Pic maculé est de rythme irrégulier : il commence rapidement puis ralentit inégalement jusqu’aux quelques coups finaux, évoquant le code morse ou les rythmes syncopés du jazz! Le tambourinage du Pic chevelu est rapide, régulier et soutenu de bout en bout : 27 coups à la seconde – quelle souplesse du cou cela prend! Celui du Grand Pic, presque aussi régulier, diminue de volume à la fin.


Elles ne sont pas muettes...

Charles Darwin en 1882.

Est-ce toutefois suffisant pour revendiquer un «féminisme ornithologique»? Clémentine Vignal, professeure de biologie et d’écologie à la Sorbonne (Paris), ose le faire. Elle soutient que Charles Darwin a faussé les choses! Selon elle, Darwin proposait que les mâles sont ceux qui portent les ornements ou les armements pour favoriser leur accès aux partenaires sexuels. Du coup, les femelles sont plus «passives» – je ne peux pas confirmer si Darwin a bel et bien utilisé ce qualificatif.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Darwin

Selon madame Vignal, la théorie darwinienne a donc influencé les chercheurs au point de leur faire «sous-estimer l’étude de la moitié du monde animal». Chez les oiseaux, je ne crois pas que ce soit vrai. Sur l'idée que ce sont les mâles qui chantent le chant le plus complexe d'une espèce, elle dit qu'il y a de «très nombreuses exceptions». Mais en proportion, les exceptions ne sont tout de même pas «très nombreuses». Elle conclut, et je cite : «La théorie darwinienne est confortable parce qu’elle renforce nos biais genrés. Elle correspond assez bien à ce qu’on attend du féminin et du masculin dans nos sociétés humaines»! 

Hum. J’ai quand même l’impression que l’on plaque sur les oiseaux nos querelles humaines. Les oiseaux sont au-dessus de cela. 


 *          *          *


Chant et chant

Un problème est le sens donné au mot chant chez les oiseaux. Je reprends ici ce que j'écrivais dans Le chant des oyseaulx :

Chez le Pic mineur, la femelle
et le mâle tambourinent en duo: 
un duo de percussions!


En ce qui me concerne, tous les oiseaux chantent, sauf rares exceptions. Et par chant, j’entends cette vocalisation principale qui est propre à chaque espèce, qui constitue sa signature sonore et qui fait que l’on peut l’identifier sans la voir, incluant jusqu’aux tambourinements percussifs, cela peu importe si mes oreilles la jugent mélodieuse ou non. Autrement, je peux accepter les autres caractéristiques du chant, à savoir :

… des vocalisations partiellement apprises et généralement complexes,

… généralement produites par le mâle, principalement lors de la période de reproduction.

Mais encore avec des précautions, parce qu’il y a des exceptions à ces critères : les oiseaux n’entrent pas docilement dans nos petites cases!

Chaque espèce possède donc son chant-signature, mais elle possède aussi un répertoire d’autres vocalisations que l’on nomme «cris». Ce sont des vocalisations brèves et de structure simple, produites par les deux sexes et tant par les jeunes que les adultes. Si les chants captent davantage notre attention, ce sont les cris qui révèlent le mieux la vie intime des oiseaux. L’identification de l’espèce à partir des cris est cependant beaucoup plus difficile à cause de leurs caractéristiques souvent plus discrètes. Toutefois, les cris sont autant caractéristiques des espèces que les chants.

Femelle et mâle chantent en duo chez
des espèces de Troglodytes
(ici: Troglodyte de Caroline)


Mais pour certaines personnes, seuls les mâles des espèces de l’ordre des Passereaux chantent. C’est une erreur d’interprétation bien étrange. Sauf rares exceptions, tous les oiseaux possèdent une syrinx. Donc, sauf de rares exceptions, tous les oiseaux chantent. Mais les humains aiment compliquer les choses et tout ramener à eux!

Dans la classification scientifique des oiseaux se trouve un ordre vaste et varié, les Passériformes ou Passereaux, qui contient plus de la moitié de toutes les espèces d’oiseaux du monde. Statistiquement parlant et avec autant d’espèces, il n’est pas surprenant que la plupart des meilleurs chanteurs parmi les oiseaux se retrouvent dans cet ordre.

Dans l’avifaune de l’Est de l’Amérique du Nord, les Passereaux sont représentés par les Moucherolles, Alouettes, Hirondelles, Geais, Corneilles, Corbeaux, Mésanges, Sittelles, Grimpereaux, Troglodytes, Grives, Moqueurs, Roitelets, Jaseurs, Pies-grièches, Étourneaux, Viréos, Parulines, Moineaux, Pipits, Carouges, Orioles, Tangaras, Cardinaux, Passerins, Gros-becs, Bruants et d’autres encore.

Chez la Chouette rayée, la femelle comme 
le mâle possèdent un extraordinaire
répertoire vocal... même si ce ne sont pas
des Passereaux!

Or quelqu’un quelque part, peut-être un critique musical, a jugé que ces oiseaux chantaient mieux que les autres qui ne font que «crier», et a désigné l’ensemble des Passereaux comme étant les «Oiseaux chanteurs». Cette tradition est demeurée et s’est même incrustée de manière comique, au point que bien des ornithologues considèrent que les Passereaux sont les seuls oiseaux qui chantent parce qu’ils sont des Passereaux et que les Passereaux sont les oiseaux chanteurs parce que les Passereaux sont les seuls oiseaux qui chantent parce qu’ils sont les Passereaux, et tourne le manège! Holà. Le mot passereau vient du latin passer signifiant tout simplement moineau ou petit oiseau.
https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition-passereau/

Aucun rapport avec le chant. D’ailleurs, les Passereaux sont aussi surnommés «oiseaux qui se perchent» (perching birds, en anglais), même s’ils ne sont pas plus les seuls à se percher qu’à chanter!

Le Guêpier d'Europe.
Par John Gould, 1837.


On a transformé un simple surnom en convention, voire même en «fait» scientifique auquel certains tiennent mordicus comme s’il en allait de l’avenir de l’humanité. Pourtant, tous les Passériformes ne sont pas de grands chanteurs, loin de là! Par exemple, les Moucherolles possèdent un chant si limité, du moins aux oreilles humaines, que leur onomatopée suffit pour nommer l'espèce: Moucherolle phébi, Moucherolle tchébec... Cela n'annonce pas de grandes symphonies! Certains Passereaux chantent-ils qui pépient comme le Moineau, ou croassent comme la Corneille? En comparaison, il faut écouter le Guêpier d’Europe. Il n’est pas un Passereau, mais un Coraciiforme, du même ordre que les Martins-pêcheurs. Mais quelle musique! De la puissance, de la virevolte, de la fantaisie, un timbre superbe.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gu%C3%AApier_d%27Europe.

Ses admirateurs ont mis en ligne sur Youtube plusieurs exemples de son art.

Et il ne chanterait pas, alors que le Moucherolle tchébec, lui, chanterait?! Vous allez vraiment le vexer, avec raison. Les partisans du «Seuls les Passereaux chantent» vont reconnaître du bout des lèvres que, bon, quelques autres oiseaux chantent, mais si peu…

Notre autocentrisme nous joue des tours. Le principal critère de la définition ornithologique du chant provient non pas des oiseaux eux-mêmes, mais de notre goût musical à nous! En effet, le terme «chant» désigne les vocalisations d’oiseaux qui «semblent musicales ou chantées à nos oreilles», «lorsque ces sons paraissent mélodieux à l'oreille humaine, ils sont désignés sous le terme de chants». (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vocalisation_des_oiseaux)

Pourtant, les goûts se discutent et toutes les musiques humaines ne paraissent pas si harmonieuses à tous. Le Rap est peu mélodieux, alors que le Métal passe pour du bruit à certaines oreilles. Peut-être que les œuvres sérielles d’Arnold Schoenberg ou de Pierre Boulez ne devraient pas non plus être considérées comme de la musique… Reste qu'à un niveau strictement scientifique, il est pour le moins bizarre d'introduire un critère esthétique et subjectif pour évaluer des vocalisations d'oiseaux.

Source des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US)