MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



lundi 2 février 2026

LE LAC HARMONIQUE (opus 66) POUR CHOEUR ET ORCHESTRE

Le Lac harmonique (Opus 66, 2025)
Pour chœur mixte, orchestre symphonique
et bande sonore (sons de nature)

1. Instrumentation
2. Chamanisme
3. Une harmonie en forme de lac
4. Une cérémonie de nature
5. Plein son, timbales, tonnerre, sons de nature
6. Carnet d’atelier
7. Étapes à venir
 


Franklin Carmichael: Lake Wabagishik (1928)


Instrumentation, et bande sonore :

Chœur mixte Trois paires de Maracas, jouées par trois choristes dispersés dans le chœur.

3 Flûtes, 2 Hautbois, 2 Clarinettes, 2 Bassons, 4 Cors, 3 Trompettes, 2 Trombones ténors, Trombone basse, Tuba

Plaque-tonnerre (Thunder Sheet)

Timbales
Percussions pour 3 instrumentistes:

Timbales (4 timbales de 30, 28, 25 et 23 pouces)
Percussion 1: 2 Tams-tams (un grave et un «moyen») / Bol tibétain accordé sur la note Fa. Ou Cloche-tube en cas de non-disponibilité. / Plaque-tonnerre (Thunder Sheet)
Percussion 2: Grosse caisse (jouée horizontalement comme une timbale / Arbre chinois
Percussion 3: Gong (bulbé) grave / Vibraphone / 4 Toms-toms / Cymbale suspendue

Harpe

Cordes (violons 1, Violons 2, Altos, Violoncelles, Contrebasses)

Environ 60-70 musiciens d’orchestre pour un équilibre optimal.

Bande sonore de sons de nature aux abords d’un lac nordique.

En quatre mouvements enchaînés.

1. Onatchiway c.9 minutes

2. Opawika c.11 minutes

3. Wachigabau c. 15 minutes 30

4. Wapizagonk c.3 minutes 30

Durée : c.40 minutes.

La partition manuscrite compte 98 pages. Elle est écrite en sons réels.

 

Chamanisme

James MacDonald: The Solemn Land (1912)


Le Lac harmonique appartient à la famille «chamanique» de mes pièces, famille inaugurée par L’Esprit envoûteur (opus 9, 1985, rév. 1999) et Paysage (pour 4 pianos, opus 10, 1987). Je mets le mot «chamanique» entre guillemet! Mais ce sont tout de même les pièces les plus proches d’«Antoine biologiste». Proches non pas parce qu’elles soient «scientifiques» (une œuvre d’art ne peut pas être la démonstration d’un théorème), mais parce que j’y poétise mes connaissances en biologie et mon amour respectueux de la Terre, des forces de la nature et des êtres vivants. C’est aussi une musique nordique, car je suis un homme nordique dont les saisons préférées sont l’automne et l’hiver.

Le Lac n’a rien de néo-classique (ni dans la forme ni dans le ton), n’a rien de néo-romantique, et est très peu impressionniste (quelques «reflets» ici ou là, sans plus). En fait, je suis un peu troublé, car je me demande ce que j’ai accompli là… C’est une musique un peu âpre et dépourvue de sentimentalité, quelque chose de pur comme de l’eau de source qui jailli en forêt, cristalline, froide, minérale, vitale… Et pourtant, chaque note est bien humaine… me semble-t-il.

Je n'ai pas (encore) cédé à la tentation de numéroter les pièces qui pourraient être mes symphonies. Si je le faisais, Le Lac harmonique serait la Symphonie #7. Le ferai-je un jour? Je ne sais pas trop... 

Le Lac harmonique. Pages du manuscrit. (c) 2025 Antoine Ouellette SOCAN

Une harmonie en forme de lac


En général, ma musique fait primer mélodie et rythme, mais Le Lac harmonique donne une grande importance à l’harmonie. La première idée de cette pièce m’est venue subitement alors que, comme ça, je me suis mis au piano et joué cet accord spontanément :
Harmonie fondamentale du Lac harmonique

En jouant cet accord, j’ai réalisé qu’il portait un monde en lui-même et qu’il serait le fondement d’une œuvre. Cette œuvre serait comme une immersion en cette harmonie. Et une grande partie du matériau allait en dériver par arborescences.

Tom Thomson. In the Northland (1916)

J’entendais aussitôt résonner cette harmonie première avec un chœur et un orchestre. Un chœur…, c’est-à-dire un texte. Mais quel texte? La métaphore du lac s’est rapidement imposée face à cette harmonie unique. Un lac est un plan d’eau, pas un cours d’eau, et cette œuvre serait comme un plan d’eau. Je ne voyais pas un lac (je ne suis pas visuel), mais je le sentais et l’entendais symboliquement. Un lac peut sembler statique, tout comme cette musique serait contemplative; mais l’apparent statisme d’un lac cache en fait beaucoup de vie, tout comme l’apparent statisme de cette musique à naître serait parcouru par beaucoup de mouvement.

La symbolique du lac m’a donc orienté vers un texte chanté évoquant les lacs. Mais rapidement, j’ai senti que ce ne pouvait pas être un poème au sens traditionnel. Une intuition m’a alors fait examiner des cartes géographiques du Québec. Et là, j’y ai trouvé mon poème! Ce serait des noms de lacs du Québec, uniquement des noms de lacs, mais ce ne pouvait pas être «Lac des cèdres» ou «Lac rond»! Sur les cartes, j’ai alors rencontré des noms extraordinaires : Matchi-Manitou, Kawawachikamach, Oskélanéo… 

Ces noms figurent sur les cartes géographiques ainsi que dans le répertoire de la Commission de toponymie du Québec.

Animal solitaire et farouche, le Carcajou
a inspiré de nombreuses légendes, certaines
le dépeignant comme diabolique. Au Québec,
on le surnomme d'ailleurs le Diable de la forêt.
En Europe, il est plutôt appelé Glouton.
Son nom anglais, Wolverine, est célèbre
parce qu'il a été donné à
un super-héros de Marvel.

Ce sont des noms d’origine autochtone. Je les ai choisis pour leurs sonorités qui m’évoquent la nature nordique. J’ai apporté des changements mineurs à deux ou trois noms pour des raisons graphiques et euphoniques (par exemple, l’ajout d’un accent aigu). Ce qui donne des vers comme celui-ci :


Wapizagonk Onatchiway, Wapizagonk Opawika : Assinika

Hommage à la grande nature du Québec, Le Lac harmonique fait donc chanter un poème que j’ai créé uniquement à partir des noms d’une vingtaine de lacs du Québec. 

On me demandera peut-être quelles émotions l’on doit exprimer en chantant ces mots magnifiques! Tout simplement l’émerveillement face à des paysages loin de la civilisation et face à une grandeur qui nous dépasse. Un émerveillement quelques fois teinté d’inquiétude car, dans les profondeurs de cette nature, on peut croiser l’Ours, le Puma, le Carcajou, un Loup solitaire…

Le territoire m’a donné le poème. Ces noms résonneraient comme des invocations. Par exemple, ces mélodies éphémères que chanteront le chœur :

 

Ou:


Une cérémonie de nature

Cette œuvre est comme un cérémonial de nature – au même moment, une connaissance m’avait parlé du shintoïsme, religion «naturelle» du Japon, proche du chamanisme. Ce n’est qu’une coïncidence, mais Le Lac harmonique peut en effet évoquer une musique japonaise par ses tournures mélodiques. Par exemple, cette mélodie qui l’ouvre et qui constitue, après l’accord mentionné précédemment, l’autre grand élément thématique de la pièce :





Incidemment, je suis un admirateur du cinéaste d’animation Hayao Miyazaki dont certains films se réfèrent au shintoïsme (Mon voisin Totoro, Princesse MonomokeLe voyage de Chihiro, Le garçon et le héron…) - mais la musique de ses films sonne bien peu japonaise. L’auteur Dany Laferrière a pu intituler l’un de ses livres Je suis un écrivain japonais (2008), Le Lac harmonique me donne des allures de compositeur japonais! Et j'imagine très bien Le Lac harmonique joué au Japon, près d'un petit lac et d'un temple. 

 Le Lac harmonique est en quatre «mouvements» enchaînés. Mais ce ne sont pas des mouvements au sens traditionnel du terme. Ce sont plutôt des cycles, comme celui du jour et de la nuit, où les événements reviennent dans l’ordre mais plus ou moins modifiés, comme le sont les êtres et les lieux dans la nature au fil du temps. Le dernier mouvement est le plus court : c’est comme un envol ou une fin de séjour.

Tom Thomson. Round Lake, Mud Bay (1915)

Onatchiway c.9 minutes
Opawika c.11 minutes
Wachigabau c. 15 minutes 30
Wapizagonk c.3 minutes 30
 
Chacun des trois premiers mouvements est un cycle constitué des éléments suivants :

A. Une mélodie jouée forte aux bois

B. Un passage où les cuivres et les chœurs prennent vie en menant vers une incantation très sonore
C. Une section où la harpe fait apparaître les cordes de l’orchestre, comme des reflets, sur les bruissements du chœur.
D. Un ostinato des cordes soutenant les chœurs harmoniques, menant vers un sommet sonore.
E. Une séquence de mélodies chorales sous des sons de nature lacustre (bande sonore) et des ondulations des cordes.
F. Un épisode de déploiement sonore du chœur avec seulement quelques instruments.

L'accord fondamental et tout ce qui en découle peut donner l'impression que Le Lac est dans un Fa mineur modal. Mais le dernier mouvement fait entendre la véritable note mode («tonique») qui n'est pas Fa. La «tonalité» principale n'est jamais affirmée et, même lorsqu'elle se révèle à la toute fin, elle le fait tout en douceur... 
 

Plein son, timbales, tonnerre, bruits de nature

Outre sa composante harmonique inhabituelle, Le Lac harmonique offre quelques autres raretés. Je ne les ai pas cherchées: elles se sont imposées d'elles-mêmes.

- Wachigabau, le troisième «mouvement», contient l’un des passages les plus soutenus de toute ma musique : près de 13 pages en fortissimo et triple forte, tout l’orchestre de même que les chœurs en entier y participent à plein son!

- Les timbales ont une belle partie. Je n’avais utilisé les timbales que dans une seule de mes œuvres précédente, Perce-neige (opus 29). Dans Le Lac harmonique, je leur confie quelques joyeuses tempêtes… :


… et même une mélodie :

- Parmi les percussions, je demande pour la première fois une Thunder Sheet, ou «plaque-tonnerre» : «une large plaque métallique souple, une feuille de métal, suspendue à un portant, que l'on fait résonner le plus souvent en la secouant ou, plus rarement, en la frappant avec un maillet ou une baguette de tambour feutrée. La plaque-tonnerre produit lorsqu'on la secoue des vibrations rappelant le grondement du tonnerre» (Wikipédia).

- Le Lac harmonique contient trois passages avec bande sonore fait de sons de nature que l'on peut entendre près d'un lac nordique. Ces musiques naturelles se superposent à ce que chante le chœur et à ce que jouent quelques instruments de l'orchestre. Cette bande est comme un instrument qui non seulement fait entendre la nature, mais qui «joue» des sons non tempérés et des rythmes libres. Chaque séquence est un peu différente des autres et, dans la troisième, les sons de nature seront légèrement «diffractés» par électroacoustique. 

Chacune de ces trois séquences dure environ 4 minutes. En concert, il faut donc prévoir l’équipement de diffusion de la bande sonore. Idéalement, les haut-parleurs devraient entourer le public afin de l’immerger dans le paysage sonore.

 

Carnet d’atelier

Tom Thomson. The Jack Pine (1916)

J’avais esquissé Le Lac harmonique à l’automne 2024. Le brouillon allait du début à la fin de l’œuvre, mais avec plusieurs «trous» comme, par exemple, une ligne mélodique sans environnement, ou un passage où quelques notes étaient accompagnées d’indications verbales. Lorsque j’y suis revenu au printemps 2025 après avoir laissé reposer et mûrir les choses, le travail de composition était loin d’être terminé. Je ne m’attendais toutefois pas à un travail aussi intense au cours de l’été! Je ne m’attendais pas non plus à écrire une pièce de cette durée et de ce nombre de pages : je croyais qu’elle allait plutôt durer autour de 25 minutes.

Le plus difficile fut le grand nombre de microdécisions que je devais prendre, des décisions délicates sur de petits détails. Le défi consistait à maintenir le caractère particulier de l’œuvre. Le Lac harmonique est une pièce âpre mais non agressive, contemplative, presque «zen. En même temps, elle contient beaucoup de mouvement ainsi que des passages très sonores. Toutefois, ce mouvement et cette force ne devaient pas virer vers quelque chose de dramatique : l’esprit de l'œuvre devait être maintenu même dans les moments plus actifs et sonores. C’était un impératif d’harmonie et de cohérence. D’où les multiples microdécisions que j’ai dû prendre, et le fait que certaines d'entre elles ont été longues à prendre! J'ai dû renoncer à plusieurs idées afin de préserver l'univers de la pièce. 

Tom Thomson. Spring Ice (1915)

Le troisième mouvement en esquisses était le plus incomplet, mais ce fut bien d’avoir complété et mis au propre les deux premiers mouvements avant de l’entreprendre : bon nombre de détails se sont assez facilement mis en place dans la logique des mouvements précédents.

Par rapport aux esquisses, c’est le dernier mouvement qui a été le plus transformé. C’est le plus court des quatre, comme un «au revoir». Je peux dire l’avoir largement recomposé. En esquisses, il durait 2 minutes 45: au final, il est passé à 3 minutes 30. En le travaillant, une sorte de «mélodie éphémère» s'y est invitée qui m'a laissé stupéfait. Inattendue, venue de nulle part, mais en complète harmonie avec l'ensemble; mieux encore, un digne couronnement de la pièce. À la fin de ce travail ardu, voilà que, pouf, cette mélodie parfaite qui surgit en un éclair! Une vraie récompense, une vraie consolation.

Lorsque Le Lac sera joué, un jour, je ne crois pas que bien des gens se rendront compte qu’il n’y a, en tout et partout, que sept notes utilisées dans cette volumineuse partition… 


ÉTAPES À VENIR

Au moment d'écrire cet article, j'apprenais que mon excellente copiste prenait sa retraite. Je me retrouvais sans copiste pour faire l'édition de la partition manuscrite du Lac harmonique. J'ai lancé un appel sur Facebook en janvier dernier, et un jeune surdoué a répondu à l'appel. Alors, la partition est en voie d'édition (score, parties d'orchestre et partie chorale).

N'étant pas équipé pour le faire, je devais aussi lancer un appel afin de trouver quelqu'un pour réaliser les trois séquences de sons de nature. Cela peut sembler curieux, mais il peut y avoir des droits sur des enregistrements de sons de nature. J'avais donc besoin d'une personne qui est non seulement habile avec le montage sonore et l'électroacoustique mais qui, en plus, avait à sa disposition une banque de sons. Cette fois, je connaissais quelqu'un qui pouvait faire ce travail et dont j'admire les réalisations. Contactée, cette personne a accepté la mission.

Ces deux étapes devraient être remplies quelque part ce printemps ou cet été. Il restera une autre grande étape: trouver un organisme et des interprètes qui accepteront de monter l'œuvre en concert. J'ai des pistes, mais c'est embryonnaire pour le moment. Priez pour moi et pour le Lac 😉

Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US), site commercial pour la plaque-tonnerre.