MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



vendredi 1 octobre 2021

UNE ÉPIDÉMIE D'AMNÉSIE ET DE FABULATIONS

Une épidémie d’amnésie 

 

et de fabulations

 

1. Les pathogènes se fichent de la race

2. Fosses communes: pas d'exclusivité

3. Festival de la fraude intellectuelle

4. Des Blancs comme cobayes

 

Avertissement: des passages de cet article, de même que quelques photos, pourraient choquer certaines personnes. Je préfère vous en avertir dès le départ.

Coco le coronavirus *

La pandémie de covid-19 est la première grande épidémie que connaissent les pays riches depuis… depuis plusieurs décennies… Peut-être nous étions-nous cru à l’abri d’un tel fléau. J’ai lu que des gens ont été ébranlés dans leur foi avec la pandémie de covid-19 : «Où donc était Dieu?!». Euh… Il était avec nous, comme il est tout autant avec nous dans nos joies. Il faut voir au-delà de notre nombril. Juste avant cette pandémie, de vastes régions du globe étaient aux prises avec des épidémies et des maladies infectieuses endémiques. Or, la foi est souvent plus vive dans ces régions que dans les nôtres. 

Bach, par Johann Ernst Rentsch l'aîné.
Bach ne craignait pas les épidémies,
bien au contraire!


Les époques passées étaient familières non seulement des épidémies mais aussi d’une forte mortalité infantile; pourtant, la foi était vive. Jean Sébastien Bach (1685-1750), musicien théologien luthérien qui travaillait à Leipzig en Allemagne, s’était mis dans une grande colère parce que, cette année-là, les épidémies avaient fait peu de victimes : il était fâché parce qu’il avait eu moins d’occasions de toucher un cachet supplémentaire pour jouer de l’orgue à des funérailles! Pour lui et pour les gens de l’époque, la mort faisait partie de la vie. Qu’avons-nous donc perdu depuis? Du courage? La foi? Ou peut-être avons-nous plutôt gagné de l’arrogance?

Nous semblons avoir oublié que jusqu’à une époque toute récente, les épidémies frappaient régulièrement. Alors, il serait bon de se rafraîchir la mémoire, histoire de remettre les choses en perspective. À la fin de l’article, je corrigerai aussi une fabulation qui circule concernant la médecine et les Autochtones du Canada qui auraient été traités comme des «cobayes».


 

Les pathogènes se fichent de la «race»

Enfant atteint de rougeole *
Center for Disease Control 
and Prevention: United States Department 
of Healt and Human Services
(Domaine public)

Considérée comme la «plus grande tueuse d’enfant» avant l’invention du vaccin, la rougeole tue 159 personnes dès 1714 dans la seule paroisse Notre-Dame-de-Québec. «[Cette] épidémie de 1714-1715 se propage par l’entremise d’Autochtones qui transitent généralement entre les colonies américaines et la vallée du Saint-Laurent par le fleuve Hudson, le lac Champlain et la rivière Richelieu»
https://www.latribune.ca/opinions/les-consequences-de-lepidemie-de-rougeole-de-1714-1715-en-nouvelle-france-150b1c8909e1ba0a54c9421d3574b894

C’est curieux : il est souvent affirmé que ce sont les Blancs qui ont donné des maladies aux Autochtones. Mais entre nous, un microbe se fiche complètement de la couleur de la peau, eh oui. 


[Source de la photo de domaine public ci-contre:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rougeole

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:RougeoleDP.jpg 

Auteure: CDC/NIP/Barbara Rice; PD-USGov ]


(En passant, un Français travaillant en Thaïlande raillait les pays occidentaux lors de la deuxième vague de Covid : «Vos gouvernants briment la liberté et les droits! Et vous acceptez ça comme des moutons! Pathétique». Il plastronne moins depuis que le variant Delta a frappé la Thaïlande de plein fouet et que ce pays a imposé les mêmes restrictions qu’ailleurs. Les pathogènes se fichent de la race. En 2020, alors que l’Europe comptait déjà des milliers de morts, un Africain écrivait : «Je n’aurais jamais pensé voir l’effondrement de l’Occident de mon vivant!». Mais les variants ont frappé l’Afrique elle aussi depuis : ils se fichent de la couleur de la peau ou de savoir si telle personne est ou non «racisée» - pas si fous, les virus...)

 

En 1867, la première cause de mortalité au Canada est la tuberculose. Entre 1896 et 1906, la tuberculose a été la maladie infectieuse la plus meurtrière au Québec, tuant plus de 33 000 personnes. Encore en 1953, près de 19 000 Canadiens contractent cette maladie chaque année. Je rappelle qu’à ces dates, la population du Québec et du Canada était bien moindre qu’aujourd’hui : du coup, la proportion de la population touchée était nettement plus importante que ce qui est avec la covid-19.

https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/193560/tuberculose-lutte-andre-bilodeau

 
Enfant atteinte de variole *
Center for Disease Control 
and Prevention: United States Department 
of Healt and Human Services
(Domaine public)

En 1702-03, la moitié de la population de Nouvelle-France attrape la variole et 10% en meurt. Lorsqu'on y survivait, cette maladie laissait souvent des séquelles physiques; dans certains cas, les gens restaient défigurés. 

[Source de la photo de domaine public ci-contre: 
Auteur: CDC/James Hicks ; PD-USGov-HHS-CDC. Cette photo a été primée: «This is a featured picture' on Wikimedia Commons (Featured pictures) and is considered one of the finest images.]

En 1885, Montréal est fortement touchée par une autre épidémie de variole. «Son étendue persuade les autorités municipales de rendre le vaccin obligatoire (…). La population, terrifiée, refuse de se faire vacciner. Le 18 septembre, une émeute éclate dans la ville. Les gens arrachent les affiches qui incitent à se faire vacciner et saccagent l’hôtel de ville, les pharmacies, le domicile du responsable officiel des vaccins et ceux des magistrats municipaux». Les anti-vaccins peuvent se féliciter : grâce à eux, l’épidémie tua 3164 personnes dont 2117 enfants; au Québec, 6000 personnes moururent lors de cette épidémie. Plusieurs personnes acceptèrent finalement de se faire vacciner, suite aux pressions des autorités… et du méchant clergé! - le clergé catholique n'était donc pas si obscurantiste qu'on le prétend et, lors de la pandémie de covid-19, le Pape François a exhorté à plusieurs reprises les Catholiques du monde entier à se faire vacciner. 
On ne peut pas tout avoir: si l'on refuse les vaccins, la mortalité infantile sera beaucoup plus élevée, et l'espérance de vie sera abaissée. Il est possible de refuser les vaccins - c'est un choix qui se défend, mais serions-nous prêts à en assumer les conséquences inévitables?

https://www.journaldequebec.com/2020/04/26/photos-lepidemie-de-variole-de-1702-1703-une-tragedie

https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/epidemie

 

Émeute monstre devant l’hôtel de ville de Montréal en 1885 pour s'opposer
à la vaccination contre la variole. Très brillant.


Au cours de la seule année 1898, à Montréal, 1349 enfants meurent de gastroentérite, dont 1238 avant l’âge d’un an. En 1900 à Montréal, un enfant sur quatre meurt avant d'avoir un an. En 1899, c’était un enfant sur deux à Québec, taux hallucinant causé par de mauvaises conditions d’hygiène. Environ 3% des garçons nés au Québec au début du XXe siècle décédaient entre 9 et 15 ans.
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2912632/

 

Entre 1918 et 1920, la grippe espagnole a tué environ 55 000 personnes au Canada, «en majorité de jeunes adultes âgés entre 20 et 40 ans».

https://www.pc.gc.ca/fr/culture/clmhc-hsmbc/res/information-backgrounder/espagnole-spanish

Il y eut aussi le typhus, le choléra, la fièvre jaune et autres saloperies encore. Nous avions eu une pause jusqu’à l’arrivée de la covid-19 qui a fait plus de 27 000 morts au Canada.


 

Fosses communes : pas d’exclusivité

 

Hôpital de fortune au Massachusetts pour isoler
et tenter de traiter les malades de la grippe espagnole *


Avec les guerres et la pauvreté qui empêche la famille d’acheter un lot dans un cimetière (chose qui fut le cas pour Wolfgang Amadeus Mozart), les épidémies constituent la première explication de l’existence de fosses communes. D’une part, on craint la contagion et on enterre donc rapidement; d’autre part, on est débordé par le nombre de personnes décédées.  De ces fosses communes ont été retrouvées sur le terrain de certains pensionnats autochtones, mais cela ne leur fut pas exclusif et il n'est pas du tout surprenant que les maladies infectieuses aient fait des victimes là comme ailleurs. À Québec lors de l’épidémie de grippe espagnole, «à la mi-octobre [1918], les funérailles sont si nombreuses que l’archevêque ordonne de ne plus faire sonner les cloches des églises chaque fois. Il craint que le son continuel du glas «démoralise» les vivants. À plusieurs endroits, on manque de cercueils. La panique s’installe. Les enterrements se font à la hâte. Au risque d’ensevelir des malades dont les signes vitaux sont devenus très faibles».

«Le père de [l’historien] Marcel Tessier a connu une famille dont tous les membres sont morts de la grippe espagnole et ont été enterrés dans des fosses communes».

https://histoire-du-quebec.ca/grippe-espagnole

Croix celtique du Mémorial
des Irlandais, Grosse-Île

Le nombre de décès simultanés et les craintes de la contagion expliquent le pourquoi des fosses communes. Il existe une telle fosse commune à New York, sur Hart Island : depuis le XIXe siècle, elle a accueilli plus d’un million de citoyens et de nombreux cercueils y ont encore été ensevelis lors du pic de la covid-19 en avril 2020.
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1776028/covid-hart-island-fosse-commune-new-york-sida

Au Québec, ce qui est probablement la plus grande fosse commune ne concerne pas les Autochtones : «Station de quarantaine humaine pendant près d’un siècle, de 1832 à 1937, Grosse-Île [dans le Saint-Laurent face à Berthier-sur-Mer] a surtout vu passer 76 000 immigrants irlandais fuyant la famine et le choléra. Pour beaucoup, terrassés par le typhus, le voyage effectué dans de terribles conditions, prit fin là, sur cette île verdoyante. Plus de 7500 personnes y sont enterrées, sur terre ou dans un cimetière marin, fosse commune creusée à marée basse dans la "baie du Choléra"».

https://voir.ca/voir-la-vie/sur-la-route/evasion/2009/07/09/grosse-ile-memoires-irlandaises/

Des pays débordés par l’épidémie de covid-19 ont aussi dû procéder de cette manière, comme l’Inde et le Brésil. 

Plusieurs Patriotes tués ou pendus lors des rébellions des années 1830 ont été enterrés dans des fosses communes, dont le Chevalier de Lorimier:

 http://www.1837.qc.ca/1837.pl?out=article&pno=10003

Il y a des fosses communes dans les deux grands cimetières au Mont-Royal:

http://thenhier.ca/fr/content/deux-solitudes-jusque-dans-la-mort-les-cimeti%C3%A8res-du-mont-royal-et-de-notre-dame-des-neige-0.html

 

 

Festival de la fraude intellectuelle

 

En 1885, Montréal.

Pour minimiser l’impact des maladies infectieuses, il y a deux moyens : 1) Améliorer les conditions d’hygiène, 2) Vacciner la population. Pour en venir à bout, on peut aussi prier, mais prier non pas pour l’intervention d’une baguette magique divine : prier plutôt pour que l’Esprit inspire des solutions.

Mais voilà, nous vivons une époque défectueuse où manipulation et intimidation prennent le pas sur information et rigueur. Pour la covid-19, complotistes, antivaccins et wokes se sont alliés en un festival de fabulations et de fraudes intellectuelles. Je donne un exemple où ces «grands esprits» ont pris pour cible les Autochtones afin de les attirer dans leur fange.


J’ai lu des articles où l’on laissait croire que des maladies auraient été inoculées aux enfants des pensionnats autochtones ou que des vaccins auraient été expérimentés sur des Autochtones, ce qui est du pur délire sans le moindre fondement. Un journaliste (auquel je refuse de faire de publicité) agite cette fable pour expliquer les réticences d’Autochtones à se faire vacciner contre la covid-19! C’est là un double mensonge, car un autre article nous apprend qu'«en date du 29 juin [2021], dans quelque 680 communautés des Premières Nations et inuites des provinces et des territoires, environ 79 % des personnes de 12 ans et plus avaient reçu une première dose. De ce groupe, 52 % avaient reçu les deux». Ces chiffres ont progressé depuis: en août, c'était 62% complètement vaccinés et plus de 85% pour une dose.

https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-07-04/vaccination/les-autochtones-ont-confondu-les-sceptiques.php

 https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1814271/autochtones-covid-19-vaccins-nombre-quatrieme-vague


C'est sur des Blancs, des bébés Blancs,
que le vaccin contre la tuberculose
a d'abord été utilisé.

Mais ce dernier article tombe à son tour dans la fabulation en affirmant que «dans les années 1930, l’État a utilisé des Autochtones comme cobayes pour tester des vaccins contre la tuberculose». Faux : dans les années 1930, il ne s’agit plus d’essais mais bien de vaccination avec un produit déjà testé, efficace et sécuritaire. Dès la fin des années 1910, de tels vaccins étaient testés en France. Pour sa part, le vaccin contre la tuberculose mis au point par l’Institut Pasteur de Paris (le vaccin BCG) avait été testé dès 1921 sur des nouveau-nés en l’Hôpital de la Charité… à Paris! Bref, testé sur des bébés Blancs. 
En France, la vaccination va bon train dès 1924 après que l’Institut Pasteur ait décidé de distribuer gratuitement son vaccin. Il fut rapidement offert auprès des populations à risque jusqu’en Asie et en Afrique où la tuberculose était un fléau terrible. 
Au Canada, c’est non pas sur des Autochtones que ce vaccin fut d’abord utilisé, mais sur des Montréalais! Faut-il priver les Autochtones, ou d'autres groupes, de la médecine moderne sous prétexte que cette médecine n'appartient pas à leurs traditions? Jusqu'où donc va cette logique tordue? À priver des gens de l'électricité, de la radio, de la télé, d'Internet et d'autres choses encore qui ne sont pas de «leur culture»?

Évidemment, si on est antivaccin, tout vaccin est nécessairement dangereux et qui le reçoit est nécessairement cobaye. Mais chercher à faire peur pour manipuler des gens est ignoble. 


 

Des Blancs comme cobayes


Le sinistre docteur Cameron.
Ses cobayes furent des Blancs. 

Ces «expériences» n’avaient rien à voir avec celles menées par le fameux docteur Donald Ewen Cameron à l’Institut Allan Memorial de Montréal, de la fin des années 40 jusqu’en 1963. Cette fois, on est dans les «ligues majeures». Cet éminent psychiatre fut président des prestigieuses American Psychiatric Association (éditrice du guide DSM), Canadian Psychiatric Association et World Psychiatric Association. 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Donald_Ewen_Cameron

Cela ne lui suffisait pas : le docteur Cameron a donc participé au projet MK-Ultra de la CIA. Ce n’est pas du roman d’espionnage : à Montréal, le docteur Cameron a testé divers traitements de choc sur plusieurs dizaines de ses patients venus le consulter pour des troubles mentaux comme la dépression. À leur insu, évidemment. Il leur a administré de puissantes drogues, dont le LSD; à coup de fortes doses de barbituriques et de neuroleptiques, il les a plongés dans le sommeil durant des semaines en leur faisant entendre en boucle un message enregistré; il leur a administré d’intenses électrochocs, etc., le tout afin de voir comment il était possible de «déprogrammer» une personne et la contrôler mentalement. Charmant. «La vie de centaines de patients a été littéralement détruite. Certains sont devenus très agressifs, d’autres, comme des enfants. Beaucoup ne reconnaissaient personne (…). Initialement, neuf patients avec de graves séquelles avaient été indemnisés par la CIA. Ensuite dans les années 90, le gouvernement canadien a indemnisé 77 patients dans le cadre d’un programme qui a pris fin depuis longtemps et qui n’admettait aucune responsabilité». Quelques demandes de réparation seraient toujours en cours, mais les familles attendent toujours des excuses du gouvernement canadien et de l’Université McGill.

Les victimes étaient presque toutes, sinon toutes de «race blanche». J'imagine que c'est ça le «privilège blanc». Être Blanc ne met pas du tout à l’abri des gens sans scrupules…

«Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent», dit le Psaume 84. Nous en sommes loin, très loin. Et il y a des gens qui font tout pour que nous n’y arrivions pas en semant bisbille et mensonge, manipulation et rancœur. Répugnant.

Source des illustrations: Wikipédia. Toutes les illustrations sont du Domaine public et PD-US; celles portant un astérisque sont, elle aussi, du Domaine public et proviennent du Center for Disease Control and Prevention du United States Department of Healt and Human Services, via Wikipédia.

mercredi 1 septembre 2021

HARMONIES DANS MA MUSIQUE

Harmonies dans ma musique

1. Composer avec des points
2. Une cloche anxieuse
3. Une harmonie de paix
4. Une autre nuance de paix
5. Forces opposées

Rien de plus connu,

 Rien de plus familier,

Et pourtant, cela même se dérobe :

Un pays neuf à découvrir

Saint Augustin, Les Confessions, Livre XI

   Anton Webern (1883-1945)
Ce compositeur est le maître
du pointillisme en musique.

Lorsque vers mes 12 ans j’ai commencé à composer de la musique, l’harmonie m’attirait peu, les accords, ce genre de choses… je ne sais pourquoi. Mes toutes premières compositions n’étaient que mélodiques, monodiques devrais-je dire. Même des pièces pour deux ou trois instruments. C’est que je composais par points : «Ces pièces étaient vraiment très naïves et maladroites! […] Un trait curieux s’exprimait dans un Trio [flûte à bec, xylophone et piano] : plutôt que de présenter une mélodie de façon continue, je la morcelais en tout petits fragments que je confiais en succession aux trois instruments. Vers mes vingt ans, j’ai encore commencé une pièce pour orchestre utilisant le même morcellement mélodique. Cette technique se retrouve dans la polyphonie médiévale sous le nom amusant de hoquet, ou encore chez Anton Webern à propos de qui les musicologues parlent de pointillisme. Or, au moment où j’ai composé ce Trio, je ne connaissais pas ces musiques : il n’y a donc eu là aucune influence. Cela venait peut-être de la tendance de l’esprit autiste à accorder davantage d’attention aux détails qu’à l’ensemble. Instinctivement, c’est peut-être pour contrebalancer cette tendance que j’ai voulu apprendre un instrument mélodique, le violoncelle, plutôt que de continuer avec le piano. Jouer d’un instrument mélodique, c’est maîtriser la continuité, la grande ligne, non seulement de la mélodie mais aussi de la forme. Par l’apprentissage du violoncelle, mes compositions seront plus fluides et continues» (Musique autiste).

Pour connaître Anton Webern (1883-1945), maître du pointillisme, je vous suggère d'écouter cette pièce:
Attention: ce n'est pas d'un abord facile! Webern joue beaucoup sur les silences et des nuances à la limite de l'audible. Sa musique est atonale. J'avoue apprécier cette poésie étrange. 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Anton_Webern

Composer avec des points

Le pointillisme en peinture.
Robert Delauney: 
Portrait de Metzinger. 1906.


Je composais par points, tout comme l’esprit autistique fonctionne de manière pointilliste, surtout pendant l’enfance et l’adolescence. En points? Les enfants autistes ont des intérêts particuliers qui les absorbent tout entier, avec une attention, une concentration et une intensité extrêmes : ce sont des passions, qui peuvent sembler étranges pour autrui (mais ce n’est pas grave : un enfant a le droit d’aimer ce qu’il veut, tout de même!). En d'autres mots: ces intérêts sont des points.

Je composais donc par points : j’ai conquis la continuité peu à peu. L’harmonie s’est, elle aussi, lentement intégrée à ma musique, avec beaucoup d’essais et d’erreurs et, encore aujourd’hui, je compose une musique davantage mélodique et rythmique qu’harmonique et contrapuntique. Au fond, pour moi, l’harmonie ne sert qu’à «habiller» la résonance des sons : elle n’a donc pas à occuper le premier plan. D’ailleurs, j’avoue peu goûter les musiques chromatiques et très modulantes. Mon idéal se rapproche du chant grégorien (aucune autre harmonie que la réverbération) ou des musiques comme les Ragas de l’Inde. 

Néanmoins, j'utilise aussi l'harmonie et des accords, même si de manière plutôt restreinte. Je trouve intéressant de poser un regard rétrospectif sur la création, de me reporter en arrière et d'examiner ce que j'ai fait dans ma musique. Au moment où je compose, c'est la musique qui me dicte sa volonté et la plus grande partie de mon travail est intuitive. Mais j'ai la capacité de prendre distance et d'examiner ma musique comme si elle était d'un autre compositeur. Alors, qu'est-ce que j'y trouve par rapport à l'harmonie?

Une cloche anxieuse: la note Mi

Je parlais de points. Mes harmonies sont des points. Même que certaines notes elles-mêmes me sont des points! Pour une raison que j’ignore, j’associe une forte tension à la note Mi. Par exemple, elle intervient de manière martelée dans le deuxième mouvement de Roseaux (pour cor anglais et orchestre de chambre; opus 38, 2008), dans les mesures suivantes et un peu plus loin sur des nuages harmoniques indéterminés des cordes : 

Cliquez pour agrandir. Page de Roseaux: les Mi obsessifs sont entourés.
(c) 2008 Antoine Ouellette Socan

 

Je me suis même dit qu’il me faudra exorciser cette tension un jour en composant une pièce à cette fin. Aucune autre note n’a sur moi pareil effet.

Roseaux a été composée dans des circonstances difficiles, alors que je vivais une période de haute anxiété. Depuis plusieurs années, je souffrais sans le savoir du syndrome de stress post-traumatique, causé par l’intimidation que j’ai subi à l’école à l’âge de 12-13 ans : cauchemars récurrents, flashbacks, anxiété sociale. En 2006, avec la soutenance de ma thèse de doctorat et divers incidents qui l’ont entourée, j’ai vécu un grand pic anxieux. J’ai très bien réussi ma soutenance et j’ai obtenu une mention d’excellence, mais je n’étais pas bien. Peu après, en allant à une soirée informelle, j’ai dû quitter précipitamment tant je me sentais oppressé et j’ai fait la seule attaque de panique de ma vie. J’ai aussitôt consulté mon médecin. C’est lui qui m’a alors proposé de participer à une étude en santé mentale et, de fil en aiguille, j'obtiendrai un diagnostic d’autisme Asperger en novembre 2007. 

La note Mi comme «cloche anxieuse»:
Bedrich Smetana, par Södermark (1858)


Bref, c’est dans ce contexte troublé que j’ai composé Roseaux qui, je pense, s’en ressent. Dans le deuxième mouvement le Mi résonne comme une cloche anxieuse qui fait basculer la musique dans une sorte de cauchemar avec le silence au bout. Un passage qui m’est encore terrifiant.

Par la suite, j’apprendrai une chose troublante. Dans le Finale dansant de son Quatuor à cordes #1, «De ma vie» (1876), Bedřich Smetana interrompt brusquement la fête par une note suraiguë qui fait basculer la musique dans un climat très anxieux. Cette bascule symbolise celle de la vie du compositeur qui était devenu soudainement sourd en 1874 et qui, à partir de ce moment, éprouva de plus en plus de troubles mentaux : Smetana devra être interné dans un hôpital psychiatrique en 1883, où il décédera en 1884. Devinez quelle est cette note suraiguë qui fait tout basculer? Un Mi!

Une harmonie de paix

Il est aussi des harmonies, des accords, auxquels j’attribue spontanément des vertus éthiques. En repassant ma musique suite à mon diagnostic et dans la perspective d’y trouver des traits Asperger, une caractéristique m’a frappé qui n’était jusqu’alors qu’instinctive. Un accord particulier y occupe une place si importante que je constate qu’il fonde ma pensée harmonique :

Pour la commodité, je note ici cet accord à partir de la note La mais, dans mes pièces, le même accord peut se fonder sur n’importe quel note. Constitué de tierces superposées (avec les notes la, do, mi, sol), un musicien dira qu’il s’agit simplement d’un accord de septième mineure. D’un côté, cet accord est peu usité en musique classique, beaucoup moins certainement que l’accord de septième de dominante ou que celui de septième diminuée. D’un autre côté, dans ma musique, cet accord ne joue pas du tout le rôle d’un accord de septième mineure. Absolument pas. Dans mes tout premiers essais de composition, j’empilais impitoyablement les tierces : je croyais alors que c’était simplement parce que je trouvais qu’elles «sonnent bien». 

Avec le recul, je vois plutôt que j’étais à la recherche de mon accord fétiche : je cherchais à formuler en sons une vibration intérieure. Après une période de tâtonnement, j’y suis arrivé et il se retrouve notamment dès la Première Sonate pour piano, que j’ai composée à 19 ans en 1980. Cette harmonie fonde aussi une grande partie de la pièce Quatre, dans Bonheurs, pour piano (opus 2b; 1984-85). Dans l’extrait ci-dessous, cette harmonie est signalée par les traits orangés. L’enchaînement du même accord sur diverses notes est non-fonctionnel : il ne suit pas la logique de la musique tonale. Cette harmonie est utilisée pour sa sérénité.

Extrait de Quatre, tirée de Bonheurs, pour piano (opus 2c). (c) 1984-85 Antoine Ouellette Socan. L'«accord de paix» est signalé par les points orangés et, sous forme arpégé, avec les traits orangés.

Par la suite, cet accord s’est immiscé dans la plupart de mes pièces, certaines l’utilisant de façon presque exclusive, et cela est vrai tant pour mes pièces en «tonalité aérienne» que pour celles composées à partir de Paysage (1987).

Pour moi, il ne s’agit donc pas d’un accord de septième mineure. Il ne s’agit pas davantage d’un accord de Do majeur avec sixte ajoutée. En fait, dans ma musique, il ne possède pas réellement de fonction harmonique au sens de la musique tonale. Aux yeux de la théorie musicale classique, cet accord contient une dissonance : l’intervalle de septième établi par les notes la et sol. Mais pour moi, cet accord n’est aucunement dissonant : il est paisible, harmonieux et consonant. Il représente donc un état, un état de paix, d’équilibre et de tranquillité. Est-il lié à l’autisme? Il y a longtemps eu confusion entre autisme et schizophrénie, et mon propre esprit peut manifester une légère tendance dissociative. Il m’a fallu beaucoup de temps pour harmoniser mes forces opposées et contradictoires. Or justement, cet accord reflète à la fois la dissociation et son harmonisation. En musique tonale, il y a deux modes : le mode majeur (souvent décrit comme «joyeux») et le mode mineur (souvent décrit comme «triste»). Cet accord est à la fois majeur et mineur :

Les trois premières notes (la, do, mi) forment un accord mineur (la mineur), alors que les trois dernières (do, mi, sol) forment un accord majeur (do majeur). L’accord combine donc ces deux forces opposées. Il les combine en une seule harmonie qui, pour moi, est parfaitement consonante. Oui, c’est un accord de paix.

Il est paisible parce qu’équilibré. Les deux premières notes (la, do) forment une tierce mineure, et les deux dernières aussi (mi, sol). 

 Ces deux tierces mineures sont séparées par une tierce majeure (do, mi). Or, la tierce majeure est elle-même équilibrée : elle se divise en deux tons égaux, do- et -mi :

La note est donc le centre géographique parfait de l’accord. Dans ma musique, je la retrouve d’ailleurs souvent en compagnie de mon «accord de paix», en tant que note complémentaire. La note peut ainsi servir de basse :

… ou de résonance aiguë :

… cela sans que ne soit aucunement compromis l’état de sérénité. C’est peut-être de ce fait que provient l’impression «contemplative» que plusieurs auditeurs m’ont rapportée avoir sentie à l’écoute de mes œuvres. Dans Toute paisible (pour piano, opus 33), j’ai exploité, sans en être conscient, cette caractéristique dans des sonorités comme celle-ci :

(C) 2008 Antoine Ouellette Socan

Ces sonorités, ces enchaînements n’ont rien à voir avec le langage de la musique tonale. Il ne s’agit pas d’une fonction tonale mais d’un état.

Une autre nuance de paix

Dans Fougères 2 (2005), un nouvel accord de paix est né, discrètement et sans que je n’en aie conscience. Mais il s’est vraiment imposé dans Musica autistica où il fonde une large partie de la dimension harmonique de cette pièce de 35 minutes (opus 46; 2012). Il reviendra comme fondement d’Océane, pour cor anglais, saxophone soprano et contrebasse (opus 52, 2017 / Révision 2020). Cet accord ressemble un peu au précédent : un intervalle identique est reproduit en haut et en bas d’une tierce centrale. Mais ici, l’intervalle en question est la quinte, et la tierce du milieu est mineure : elle n’a pas de note centrale. Contrairement au précédent, le nouvel accord n’a pas de centre : il est complet en lui-même.

Ce nouvel accord de paix ne contient aucune structure se rapprochant d’un accord parfait, majeur ou mineur. Il éloigne donc davantage ma musique de la musique tonale, sans qu’elle ne soit plus chromatique ou modulante pour autant, ni ne flirtant avec l’atonalité. 

Dans Fougères 2 où elle apparait pour la première fois, cette harmonie se manifeste moins sous la forme d'accords que d'ostinatos: des ostinatos rythmiques, comme dans l'exemple suivant où cette harmonie est construite sur la note Mi (Mi, Si, Ré, La); ses notes sont dispersées entre les quatre parties de guitares, alors que la contrebasse joue un solo, le tout en tempo rapide:

Extrait de Fougères 2 (opus 34 #2) / (c) 2005 Antoine Ouellette Socan

Elle se retrouve aussi sous forme d'ostinato rythmico-mélodique, comme dans cet autre passage, où contrebasse et guitares en jouent les notes dans la succession: Mi, Ré, Si, La, avec terminaison sur Si - Ré:

 

Extrait de Fougères 2 (opus 34 #2) / (c) 2005 Antoine Ouellette Socan

Au fil du temps, il y a des couleurs qui ont changé dans ma musique : je me rends compte que l’harmonie par tierces est beaucoup moins présente depuis, disons, mon opus 40. La toute première page de la Sonate liturgique l’utilise encore, mais c’est comme un portique qui donne aussitôt vue sur un nouveau paysage à explorer.

 Au même moment, dans Mer et monde (opus 45; 2012), j’ai joué sur un mode lui aussi sans centre : il doit se déployer sur deux octaves pour retrouver la note de départ – le point de départ : c’est un mode non octaviant (qui contient les 12 sons, mais il est traité de manière diatonique et non chromatique):

Mode de Mer et monde, pour deux clarinettes et vibraphone (opus 45).
(c) 2012 Antoine Ouellette Socan


Forces opposées

Évidemment, ma musique n’est pas toujours exclusivement basée sur l’un ou l’autre de ces accords de paix. Mais les autres harmonies que j’utilise tendent elles aussi à être davantage des états que des fonctions harmoniques à proprement parler. Par exemple, les autistes, et plus spécialement les Asperger, vivent de fortes tensions intérieures et sociales, et j’ai rappelé le petit (petit) air de famille de l’autisme avec la schizophrénie. Ces tensions se retrouvent dans mes œuvres sous la forme d’«accords dissociés», tout comme dans ma vie, lorsque je vis des moments difficiles, je sens chanceler l’harmonie de mes forces opposées. Ainsi, Fougères exploite l’harmonie suivante :

L'«harmonie dissociée» de Fougères (pour ensemble de guitares, opus 32 / pour orchestre, opus 43).
(c) Antoine Ouellette Socan


Elle ressemble à mon «accord de paix» puisqu’on y trouve un accord majeur (sol dièse-si-mi) en haut, et un accord mineur (fa-la-) en bas. Mais la dissociation est fortement marquée avec le résultat d’une tension sonore inconfortable et instable.

Autre exemple d'«harmonie dissociée», Gravures exploite l’harmonie suivante :

L'«harmonie dissociée» de Gravures (opus 14). (c) Antoine Ouellette Socan

Cette harmonie contient l’«accord de paix» transposé sur (, la, do et le fa aigu), mais aussi l’accord mi bémol-sol bémol-si bémol qui vient créer une dissonance appuyée. Les forces opposées sont dissociées. Dans Gravures, l’«accord de paix» cherche à s’établir, mais est constamment confronté par cette harmonie dissociée qui l’emporte finalement.

Ces «harmonies dissociées», tout comme l’«accord de paix», témoignent en musique d’éléments importants de la condition Asperger, du calme et des tempêtes de notre monde intérieur.

Ma musique conserve les notions de consonances et de dissonances. En cela, elle peut sembler au premier coup d’œil connue ou familière. Les esprits pétris d’académisme diront «traditionnelle»! Surtout que même en utilisant des dissonances, je tiens à ce que ma musique soit toujours euphonique, qu’elle «sonne bien». Mais en même temps, ma musique réinterprète ces notions d’une autre manière, ce connu et ce familier se dérobe et laisse place à un pays neuf à découvrir, pour reprendre les termes de saint Augustin. Ce que j’écris ici de la consonance, je pourrais aussi bien l’écrire de la mélodie, du contrepoint, du rythme ou encore de l’instrumentation : ma musique fait deux choses simultanément, en conciliant des forces opposées. En fait, nous, Asperger, sommes ainsi. Nous semblons tout à fait «normaux» mais, en nous côtoyant, notre différence sera perçue; une différence étrange, diffuse, difficile à cerner précisément, mais une différence tout de même réelle.

Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US) et collection personnelle.