MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



lundi 1 mars 2021

AUTISME. ART, NATURE... AMOUR?

Autisme. Art, nature... amour?

1. L’art préhistorique… et autiste?

2. Une thèse en cadeau

3. Deux particularités autistiques

4. Stigmatisés comme la nature

5. Être autre

6. Une relation sans jugement

7. Ville ou nature

8. Devenir plante

9. Chamanisme? Ou...

10. ... difficulté à aimer?

Pour faire contrepoint à mon propos, j’ai mis des dessins, extraordinaires, tirés du livre Kunstformen der Natur (1904: Les formes de l’art de la nature) du naturaliste Ernst Haeckel (1834-1919), qui créa le mot écologie en 1866.

Ces images proviennent de Wikipédia et sont du domaine public et PD-US. Les deux illustrations d'art préhistorique viennent auusi de Wikipédia et sont du domaine public (PD-US)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Formes_artistiques_de_la_nature

Je vous l’avoue franchement : il y a longtemps que je n’ai pas lu quelque chose de nouveau et d’excitant à propos de l’autisme! Tout semble être embourbé dans la vase de la confusion du diagnostic et dans celle de la définition même de l’autisme. Je l’ai souvent écrit et je le répète une autre fois encore : dans l’état actuel, le mot «autisme» désigne non une réalité, mais un amalgame de conditions qui n’ont aucun rapport de causes entre elles et qui ne font que de ressembler, plus ou moins, dans certains comportements. Comme un ami dit : «Ça ne pisse pas loin!». En attendant que ces messieurs dames spécialistes clarifient une situation dont ils et elles sont responsables au premier chef, j’admets prendre une petite distance face au sujet. Toutefois, les personnes autistes m’intéressent toujours autant.

Mais il m’arrive néanmoins de découvrir des choses intéressantes. Tout récemment, j’en ai vu une qui date pourtant de 2018 : j’étais passé tout droit. C'était dans la revue Ça m'intéresse qui y consacrait son éditorial. Mais encore, cette chose s’est ajoutée et même alliée avec un texte inédit de 2020 qu’une chercheuse m’a fait parvenir. Là, c’est du wow! 

L’art préhistorique… et autiste?

Chevaux de Chauvet. La précision du trait.
En 2018 donc, une équipe britannique regroupant des chercheurs en médecine et en archéologie avançait une hypothèse audacieuse : les fresques peintes à la préhistoire, comme celles des grottes de Chauvet, pourraient avoir été réalisées par des personnes autistes! https://fr.wikipedia.org/wiki/Grotte_Chauvet

Les fresques de Chauvet datent d'environ 35 000 ans. Selon cette équipe, la chose serait même «probable». Les chercheurs ont notamment posé un lien entre ces fresques et les «capacités en dessin exceptionnelles de certains enfants autistes». Selon eux, seule une «anomalie» dans la perception globale expliquerait la précision des détails et le réalisme du rendu graphique des animaux représentés. Ils pensent que l’esprit autistique ainsi que ses particularités perceptives étaient déjà «largement répandus» chez nos ancêtres de la préhistoire.

L’article scientifique est celui-ci :

Penny Spikins, Callum Scott et Barry Wright, « How do we explain autistic traits’ in European upper Palaeolithic art ? », Open Archaeology, vol. IV, n° 1, 2018.

Et il se trouve intégralement ici :

https://www.degruyter.com/view/journals/opar/4/1/article-p262.xml?language=en

Lions de Chauvet
Ces chercheurs développent une hypothèse. Est-elle valide? Comment vérifier? Mais il s'agit d'une hypothèse digne d'intérêt. Ils ne disent pas que l'attention aux détails est exclusive aux autistes; ils ne disent pas non plus que tous les autistes sont champions de la représentation graphique. Mais il est clair que les autistes forment un groupe où l'attention aux détails est significativement plus prononcée que dans la population générale et que, dans ce groupe, il y a des champions du détail. D'un autre côté, il est démontré que les gènes en cause dans l'«autisme vrai» sont des gènes très anciens et stables - alors que dans les autismes secondaires d'origine génétique, il s'agit de mutations spontanées «de novo». Donc en additionnant tout cela, il est plausible que des peintres préhistoriques, hommes comme femmes, aient été autistes.

Mais de là à pouvoir le prouver! Pourtant, il y a d’autres indices qui vont dans le même sens.

Une thèse en cadeau

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)
Les spécialistes sont presque unanimes à considérer ces œuvres d’art comme religieuses, sacrées, chamaniques. Les autistes possèderaient-ils une sorte de prédisposition à être des chamanes?! Eh bien, l’idée est loin d’être folle! Récemment, Anna-Livia Marchionni m’a fait parvenir sa thèse doctorale intitulée : Une socio-anthropologie du syndrome d'Asperger dans ses relations à la nature et aux animaux : de la marginalisation au renouvellement identificatoire et culturel. Madame Marchionni a écrit cette thèse sous la direction de la professeure Véronique Servais du Laboratoire d'Anthropologie Sociale et Culturelle (Faculté des Sciences sociales), à l’Université de Liège. Elle a passé sa soutenance en novembre 2020. La chercheure avait rencontré des personnes autistes pour recueillir leurs témoignages. Outre ces récits, elle a aussi utilisé des livres écrits par des autistes de même, évidemment, que de la littérature scientifique.

À la lecture, j’ai aussitôt vu le lien direct avec les fresques préhistoriques! Je remercie Anna-Livia Marchionni de me permettre de citer des extraits de sa recherche. Je vais tenter d’en résumer les grandes lignes, en espérant ne pas lui être infidèle. Les citations sont principalement extraites des pages 273 à 292.

Attachez-vous bien!

Deux particularités autistiques

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)   
Comme les non-autistes, les autistes du monde contemporain s’inscrivent dans une culture qui met les humains à part de la nature, des plantes et des animaux. En fait, tous les humains se mettent d’eux-mêmes au moins un peu à part de la nature, y compris ceux qui vivent en contact étroit avec elle. C’est une constance humaine.

Cela dit, des expériences de vie (souvent marquées par la stigmatisation) ainsi que des particularités perceptives et sensorielles «amènent [les autistes] à se distancier [d’une culture se situant hors de la nature] par des voies originales offertes par la nature et la relation aux animaux non-humains». De cette manière,«[les personnes autistes] ne se distinguent pas culturellement (…) de la société dans laquelle elles s'inscrivent. Elles n'élaboreraient donc pas une culture différente (…), mais leur cognition et leur sensorialité différentes les amèneraient à avoir un vécu différent de celui des non-autistes avec lesquels elles partagent une même culture». Autrement dit, «malgré tout, le point de vue des personnes autistes s'avère doublement spécifique : d'abord, une spécificité partagée en tant qu'elles se vivent comme appartenant à un groupe minoritaire avec un vécu de stigmatisation, et ensuite du fait des particularités vraiment spécifiques à l'autisme dues à leur fonctionnement cognitif, perceptif et sensoriel différent». Il faut donc tenir compte de deux spécificités autistiques.

Stigmatisés comme la nature

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904) 
La première : Les personnes autistes se sentent appartenir «à un groupe minoritaire avec un vécu de stigmatisation». J’apporte deux précisions qui renforcent cette spécificité. Tout d’abord, les autistes ne font pas que se sentir appartenir à un groupe minoritaire : elles font effectivement partie d’un groupe minoritaire. Que l’on se base sur les estimations conservatrices selon lesquelles les autistes représentent environ 2% de la population ou sur les estimations plus larges qui font monter ce pourcentage à 5% voire un peu plus (en considérant que plusieurs personnes autistes passent «sous le radar» et ne sont jamais diagnostiquées, il n’en demeure pas moins qu’elles forment de fait un groupe minoritaire. Ensuite, les autistes ne font pas que se sentir faire partie d’un groupe stigmatisé, elles sont d’un groupe qui subit de fait des formes de marginalisation, peu importe que cette marginalisation soit exercée de manière «douce» ou violente. Je précise que toutes les personnes autistes ne subissent pas de la stigmatisation, mais qu'être autiste augmente les possibilités d'en vivre. Par exemple, la littérature ne laisse place à aucun doute sur le fait que les enfants autistes comptent parmi les groupes d’enfants subissant le plus d’intimidation à l’école. Il est aussi clairement établi que bon nombre d’autistes, notamment chez les femmes (mais pas exclusivement chez elles), adoptent divers comportements de «camouflage» afin d’échapper aux méchancetés d’autrui et / ou afin de tenter de trouver plus aisément une place dans la société. «Notre société, qui valorise le respect des différences et de la diversité, cherche à réadapter toute différence trop visible ou dérangeante, [ce qui] apparaît comme un pendant paradoxal de l'idéal de tolérance et d'acceptation des différences».

Du coup, la nature devient un refuge : «Il s'est avéré que l'attrait des personnes autistes pour la nature relève en partie de ce vécu d'exclusion mis en évidence et qui les amène à la considérer comme un refuge où l'être-soi-autiste peut se déployer en sécurité, hors du jugement humain. Ce qu'elles appellent la « nature sauvage » est une nature non-domestiquée et non-marquée par l'humain, et présentée comme un espace de liberté et d'être-soi avec leurs particularités liées à leur fonctionnement autistique, un lieu où le hors-norme n'est pas stigmatisé, un espace de non-rejet où elles peuvent se défaire de leurs défenses et du sur-contrôle de soi».

Être autre

La chercheuse rapporte que le vécu de stigmatisation des personnes autistes rencontrées dans le cadre de son étude les «amène à ne pas se sentir tout à fait humaines parmi les autres humains et les repousse vers un «seuil d'humanité» (de Stexhe, 2015). Ce sentiment d’extériorité à l’espèce humaine m’a presque systématiquement été rapporté par les personnes autistes que j'ai rencontrées (…)». Ce vécu peut aller jusqu’à les pousser «à refuser de s'identifier à l'espèce humaine telle que représentée par les neurotypiques (souvent dénigrés) et à trouver chez les animaux des figures d'identification possibles (et valorisées), ainsi qu'un mode d'être au monde plus proche du leur».

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)       
 
La chercheuse rapporte d’autres travaux qui indiquent que «le mécanisme social conduisant à la stigmatisation des personnes handicapées et différentes de manière générale (selon les normes des sociétés occidentales) est le même que celui conduisant à l'exploitation des animaux». «En conséquence, des personnes autistes vont choisir de «se désidentifier volontairement [de l’espèce humaine] après avoir été désidentifié par l'exclusion et la stigmatisation [par cette dernière]. Se reconnaître dans un vécu animal, s'opposer à l'anthropocentrisme, refuser son appartenance à une espèce humaine destructrice dans laquelle on ne parvient pas à se reconnaître, d'autant plus qu'elle est décrite par les personnes autistes comme difficilement lisible et intelligible sur le plan des émotions et des sentiments, concourent   à une réidentification, à une revalorisation de sa différence en actant sa sortie hors de la catégorie des humains neurotypiques (…). Les personnes autistes que j'ai rencontrées disent souffrir des effets secondaires du développement technoscientifique et s'identifient de ce fait à l'animal exploité et à la nature détruite avec lesquels elles partagent une même vulnérabilité ; elles refusent leur statut d'humains modernes, de «maîtres et possesseurs de la nature» (Descartes), qui considèrent la nature selon une perspective utilitariste, comme une ressource à exploiter selon une idéologie capitaliste et consumériste».

C’est probablement ce qui explique, psychologiquement parlant, le fait que bon nombre de personnes autistes s’identifient à d’autres minorités humaines et s’investissent dans des associations contestataires comme, par exemple, des groupes véganes ou anarchistes.

La nature saccagée et les animaux maltraités deviennent ainsi une métaphore de la vie des autistes, trop souvent exposés à diverses formes de rejet.

Une relation sans jugement

Mais les personnes autistes ne sont pas seules à être conscientes des périls écologiques, et il n’est pas du tout certain que toutes les personnes autistes en soient conscientes! C’est alors qu’intervient la deuxième spécificité des personnes autistes : leurs «particularités dues à leur fonctionnement cognitif, perceptif et sensoriel différent».

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)
Donc, la deuxième spécificité autistique. Pour les personnes autistes, la relation avec autrui ne passe pas d’abord par les mots. Beaucoup d’adultes autistes ont été, pendant un temps, des enfants mutiques ou peu verbaux. Les animaux communiquent et s’expriment, mais sans les mots. Pour une personne autiste, la communication avec un animal peut ainsi ouvrir «un espace de rencontre plus large dans le sens où il serait moins culturellement et humainement normé». Cette communication est «majoritairement sensorielle,  perceptive et infra-verbale», domaines où les autistes se sentent particulièrement à l’aise. La personne et l’animal entrent ainsi  «en connexion par des voies qui diffèrent de celles qui prévaut dans les relations entre humains». Même les autistes les plus verbaux peinent à décoder les nombreux sous-entendus, implicites et non-dits qui émaillent la communication entre humains. Les malentendus sont nombreux et piègent presque constamment la vie relationnelle des autistes : les personnes autistes reprochent souvent aux personnes non-autistes de manquer de franchise et d’être manipulatrices, alors que ces dernières se sentent heurtées par ce qui leur semble être un manque de diplomatie et d’empathie de la part des autistes. Entre autistes et non-autistes, il y a souvent de la friture sur la ligne et les «incidents de frontières» sont fréquents! Les normes, nombreuses, de la société humaine sont presque impénétrables et incompréhensibles pour la personne autiste qui finit par se sentir étrangère. Au contraire, les animaux ne cachent pas. Dans les témoignages des personnes rencontrées par l’auteure, il est clair que, pour une personne autiste, les animaux portent «un jugement plus juste, plus objectif sur les individus». Les animaux sont nettement «plus lisibles», et cette lisibilité ouvre sur des possibilités de relations immédiatement partageables et dénuées de jugement.

Ville ou nature

   Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)             
La ville offre un mode de vie fondé sur la régularité et la routine. À première vue, cela pourrait convenir aux autistes. Mais le milieu urbain présente aussi un grand inconvénient : c’est un «vivier de stimuli violents et chaotiques». Un océan de sensations, de perceptions, de bruits, de lumières, d’odeurs, etc. Or déjà, «les personnes autistes, hypersensibles aux détails, perçoivent une multiplicité de détails sensoriels et perceptifs». Du coup, elles décrivent les environnements humains comme «dysharmoniques et nécessitant des efforts de filtrage et de triage épuisants et intenables sur le long terme. L’effort est constant, élevé et épuisant afin «se frayer un chemin dans ce qui est décrit comme un véritable chaos sensoriel».

De son côté, la nature est un univers plus complexe encore. Mais son effet sur la personne autiste est totalement différent. «Le désordre naturel n'est pas considéré, dans les témoignages, comme du désordre ; la profusion naturelle et son désordre apparent ne font pas intrusion, ne provoquent pas de sentiment de chaos, de surcharge et d'incohérence. Il n'y a alors aucun effort de re-cohérence ou de re-congruence à faire dans la nature, contrairement à la ville, alors même que la perception en détails des personnes autistes accentue leur conscience de la profusion des espaces qu'ils traversent. La perception détaillée des éléments naturels, l'acuité perceptive rendue vive par la profusion naturelle, l'aspect obligé de la sensorialité, sont dans la nature à l'origine d'une stimulation sensorielle vécue comme un accroissement du sentiment de vie qui s'accompagne d'une forme de félicité sensorielle».

Devenir plante

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)
La personne autiste retrouve dans la nature la possibilité d’établir une communication semblable avec celle qu’elle peut établir avec un animal, mais à une échelle presque infinie. «Le mode hypersensoriel d'être au monde des personnes autistes que j'ai rencontrées leur permet de connaître spontanément et de rechercher des moments lors desquels elles disent «se perdre» ou «disparaître» dans la sensation sensorielle et entrer dans un corps à corps avec les éléments perçus. La sensorialité permet souvent l’abolition d’une séparation d’avec l’environnement. Ce corps à corps sensoriel avec la nature entraîne un sentiment de disparition des limites du corps, voire d'extension du corps à la nature environnante». Il s’agit «d'une expérience de perte des frontières de son corps pour élargir sa conscience à l'environnement, de faire une expérience d'altérité au point de relever d’un «devenir plante» tel que décrit par Vania, permis par l’abolition de ses limites corporelles». Temple Grandin parle d’«une expérience sensorielle extrême»; Donna Williams décrit des «expériences profondes lors desquelles elle fusionne avec le monde et entre en résonance avec des éléments sensoriels (…). Cette expérience de connexion directe, sans lien visible ni verbalisable, est possible hors des espaces de socialisation où un lien verbal et porteur de significations à interpréter doit être établi, donc hors des milieux humains». «Leur sentiment de connexion hors-les-mots avec les éléments naturels les amène à relativiser la place de l'être humain, sa séparation d'avec les autres êtres vivants, et à remettre en question les droits qu'il s'arroge sur la nature et les animaux. Tout être vivant est conçu comme doté d'une présence sensible avec laquelle il est possible de se connecter hors-les-mots».

Chamanisme? Ou...

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)        
Nous voici aux portes du monde des Chamanes! «Les particularités de perception sensorielle de l'autisme pourraient ainsi prédisposer ces personnes à entrer dans des états d'enchantement ou d'état modifié de conscience au contact de certains éléments sensoriels (…). Dans une perspective autistique, il n’y a pas de séparation abrupte et nette entre l’être humain et la nature : au contraire, l’être humain fait partie intégrante d’un continuum dont il est interdépendant (…)». Ainsi, «la trame sensorielle des espaces naturels, ressentie comme continue et fluide malgré sa complexité, permettrait d'entrer dans une autre manière de penser, qui ne serait plus marquée par une logique catégorielle et sérielle propre au dualisme de la pensée occidentale, mais tiendrait d'une logique continuiste».

L’auteure prend soin de préciser que «les expériences rapportées par les personnes que j'ai rencontrées ne sont certainement pas le seul fait des personnes autistes, mais il semblerait que le fonctionnement autistique y prédispose».

Les personnes autistes pourraient être les capteurs hypersensibles de l’état de la relation de la civilisation avec la nature. Ils pourraient aussi être les guérisseurs de la Terre.

Bref, les personnes autistes posséderaient une prédisposition à être chamanes et à percevoir clairement la continuité entre l’humain et toute la nature. Toutes ne développeront pas ce don, et certaines iront dans un sens contraire. Mais il suffit qu’un certain nombre de personnes autistes développent ce don pour que cela produise un effet réel. Alors, puisque l’art chamaniste pourrait avoir des racines autistiques, il serait plausible que les fresques préhistoriques aient été réalisées par des personnes autistes.

Mais la vie d’un chamane n’est pas que d’avoir des «visions»! La personne observe aussi et découvre des propriétés des roches, des plantes, des éléments… Il n’y a probablement pas que l’art qui ait, dès la préhistoire, bénéficié de l’esprit autistique : la médecine aussi et, plus globalement, la connaissance du monde.

... difficulté à aimer?

Haeckel: Les formes d'art de la nature (1904)
Je reste tout de même songeur... J'entrevois quelque chose qui est douloureux à admettre... Pour cette thèse, je me demande à quel point les conclusions sont généralisables à l'ensemble des personnes autistes, à quel point ces conclusions sont représentatives. Il se peut qu'il y ait eu un biais causé par le petit nombre de personnes interrogées ou par les critères selon lesquels elles ont été choisies. Comme pour beaucoup de recherches ouvrant des pistes intéressantes, il faudrait éventuellement que d'autres études viennent valider ses résultats. 

Mais mon incertitude réside surtout dans le fait que les personnes interrogées pourraient avoir elles-mêmes biaisé leur propos. La fusion avec la nature qu'ont souligné plusieurs personnes interrogées dans l'étude est-elle véritable, ou s'agirait-il d'une illusion perceptive, d'une illusion perceptive orientée par un historique de rejet? Une illusion sur soi-même que l'on entretient pour se protéger, en se persuadant d'être atypique au point d'être différent de la banale humanité perçue comme négative? Au point de se considérer comme d'une «autre» humanité, voire carrément d'une nouvelle espèce?

Honnêtement, je ne le sais pas. Je n'ai pas assez d'informations solides pour me prononcer. Mais je dois avouer que derrière la vision de soi exprimée dans la thèse, je discerne tout de même une grande difficulté à aimer autrui. Cette difficulté, souvent un stigmate de douloureuses expériences de rejet ou d'isolement, n'est pas insurmontable mais elle exige beaucoup. Vaincre cette difficulté passe par la victoire sur de nombreuses peurs face à la vie.

Les images d'Haeckel et d'art préhistorique proviennent de Wikipédia et sont du domaine public et PD-US. 

TRIDUUM / 3. PAROLES EN CROIX. Pour mezzo, clarinette, violoncelle, orgue et perc. (opus 50)

Triduum. Cycle sacré (opus 50, 51, 55 et 57)

3. Paroles en Croix (opus 50)

Pour voix de femme soliste (mezzo), clarinette (si b / basse), violoncelle, orgue et percussions.

Paroles en Croix compte huit parties enchaînées, pour une durée d’environ 25’30

Théophane de Crète, XVIe s.

La partie de clarinette demande une clarinette en si bémol et une clarinette basse.

Jouées par un seul musicien, les percussions utilisées sont : une grosse caisse (jouée horizontalement comme une timbale, avec deux grosses mailloches et deux mailloches dures pour un passage), un tam-tam (grave) et une cymbale suspendue (de timbre plutôt aigu et qui n’intervient qu’à la toute fin).

La partition complète éditée (Finale) et les parties sont disponibles au Centre de musique canadienne: 

atelier@cmccanada.org 

OU: quebec@cmccanada.org

Triduum est un cycle d’œuvres inspirées de la Semaine sainte qui comprend quatre œuvres.

Pour un texte d'introduction à Triduum:

https://antoine-ouellette.blogspot.com/2020/03/vigiles-et-triduum-premiere-partie.html

La liste des œuvres formant Triduum :

Un prélude inspiré du Dimanche des Rameaux qui ouvre la Semaine Sainte avec l'Entrée du Christ à Jérusalem :

Acclamations. Pour cor (ou 4 cors) et percussions (opus 51; 2016). Durée : c. 6 minutes.

Trois «journées» :

Pour le Jeudi Saint :

La dernière Cène. Cantate pour mezzo-soprano, chœur mixte, violon et percussions – le vibraphone prédomine (Opus 55; 2018). Durée : c. 30 minutes.

Voir:  https://antoine-ouellette.blogspot.com/2019/04/la-derniere-cene-et-le-mystere-de-paques.html

Pour le Vendredi Saint :

Paroles en Croix. Cantate pour mezzo-soprano, clarinette, violoncelle, orgue et percussions (Opus 50; 2016). Durée : c. 26 minutes.

Pour la Veillée pascale :

Vigiles. Cantate en forme de trois danses sacrées. Pour chœur mixte, flûte, clarinette, cor, piano et percussions (Opus 57; 2019). Durée : c. 32 minutes.

Voir: https://antoine-ouellette.blogspot.com/2020/04/vigiles-et-tridumm-deuxieme-partie.html

Ce qui représente un total d'environ 94 minutes de musique. Ces pièces peuvent être données séparément, ou dans un concert avec les quatre, ou encore dans une église lors des journées de la Semaine Sainte.

 *          *          *


Après l’éclat sombre d’Acclamations (sombre parce que la même foule qui acclame Jésus à son entrée dans Jérusalem sera la même foule qui demandera sa mort quelques jours plus tard), après la chaleur intime de La dernière Cène, et avant la joie tamisée de Vigiles (parce que Jésus est ressuscité dans la discrétion), Paroles en Croix est le «moment de crise» de Triduum. L’œuvre s’inspire de la crucifixion du Christ.  Je n’ai pas voulu l’évoquer d’une manière expressionniste, et j’ai plutôt composé la musique la plus dépouillée que je n’ai jamais composée, car la crucifixion fut un dépouillement complet.

Les textures sont donc très sobres, et les musiciens sont éloignés les uns des autres. Les musiciens devraient être disposés comme suit afin de rendre la perspective sonore de l’œuvre – cette perspective est aussi visuelle, les musiciens formant une croix. On évitera de placer tous les musiciens au jubé de l’orgue! Comme dans La dernière Cène, les paroles de Jésus sont chantées par une femme (mezzo-soprano). Ce choix artistique m’a été évident dès le départ, mais il ne contient aucune intention revendicatrice. Pour moi, il s’agissait d’un effet de distanciation soulignant l’universalité du Christ.

Sauf pour la sixième section, toute la musique de Paroles en Croix est mesurée – bien qu’il y ait des changements de mesure (mesures à 2, 3, 4 et 5 temps). Comme dans le Quatuor à cordes que je composerai deux ans plus tard (opus 56), les barres de mesures symbolisent ici l’emprisonnement, la privation de liberté, mais aussi la mise à la torture, la cruauté.

Au début, le violoncelle joue ff un rythme lourd sur la note Ré grave. L’orgue, suivi de la voix puis de la clarinette, fait entendre un motif de quatre notes. 

Elles sont jouées mélodiquement et aussi fondues en une harmonie très tendue :

Début de Paroles en Croix. Cliquez sur l'image pour agrandir / (c) 2016 Antoine Ouellette Socan

Une grande partie de Paroles en Croix est fondée sur un mode non octaviant, de Ré naturel à Ré dièse, plein de demi-tons douloureux. Malgré ces demi-tons, ce mode est diatonique : il n’est jamais transposé ou altéré. Ce mode est descendant : les lignes mélodiques de Paroles en Croix sont presque toujours descendantes : descente vers la terre, l’ensevelissement, la mort, les Enfers (séjour des défunts). 

Mode principal de Paroles en Croix / (c) 2016 Antoine Ouellette Socan

Lorsque Jésus criera : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?», toutes les notes du mode seront fondues en un accord dissonant joué à plein son.

Extrait de Paroles en Croix, avec les agrégats des notes du mode, comme un grand cri. Cliquez sur l'image pour l'agrandir / (c) 2016 Antoine Ouellette Socan

Cet agrégat hantera à nouveau les toutes dernières mesures de la partition.

Voix, clarinette et orgue utilisent ce mode et forment un ensemble, tandis que le violoncelle semble être un spectateur. Sa partie est dans un mode différent, davantage proche d’un ré mineur.

Paroles en Croix compte huit parties enchaînées, pour une durée d’environ 25’30. Le texte chanté est tiré de l’Évangile, sauf celui de la Section 7 (Psaume) pour laquelle j’ai puisé dans le livre des Psaumes.

1. En une inquiétude dépouillée. 

«Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font». Musique atomisée, avec un violoncelle «errant». Un Ré profond, longuement tenu, auquel s’ajoute le Do dièse, un demi-ton au-dessous, au pédalier de l’orgue : ce demi-ton très grave crée un battement, un «tremblement» sonore.

2. Avec intériorité.

Sur une musique toujours atomisée et errante, la voix chante d’abord les mots d’un des malfaiteurs crucifié avec le Christ : «Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume». Un bref passage en harmonies consonantes est entendu lorsque la voix reprend les mots «dans ton Royaume…». À la fin de cette section, ces harmonies douces soutiennent la réponse de Jésus : «Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis».

3. Avec une tendresse étrange.

Clarinette, orgue et la voix sans paroles s’échangent des vocalises tristes et tendres. Tout cela est «à nu», monodique. Sur deux doux accords, Jésus dit à sa mère, Marie, en parlant de son apôtre Jean qui est lui aussi au pied de la croix : «Mère, voici ton fils». Quelques mesures plus loin, sur les mêmes accords, Jésus dit à Jean : «Voici ta mère». Jean fut le seul apôtre à avoir accompagné Jésus en ces moments : les autres avaient pris peur – dépouillement et abandon.

4. Désemparé.

Brève section, mais la plus intense de l’œuvre, avec les accords déchirants de l’orgue agglomérant toutes les notes du mode. C’est le cri de Jésus par lequel il s’associe aux désespoirs que peut connaître toute personne dans sa vie : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?»

5. Comme des eaux amères

Torturé, Jésus dit : «J’ai soif…». Orgue, clarinette et voix sans paroles déroulent à nouveau des arabesques descendantes, et quelques fois ascendantes aussi, sur les notes du mode fondamental. Mais elles sont plus vives ici et elles se superposent un peu : elles forment comme un mouvement de petites vagues, mais les vagues d’une eau amère car, en réponse à la demande de Jésus, des soldats moqueurs lui donnent à boire du vinaigre. La musique devient distordue et grimace - la grimace du Christ qui boit ce vinaigre et celle de la méchanceté de ceux qui lui en donnent à boire.

 

Les eaux amères, extrait de Paroles en Croix. Cliquez sur l'image pour l'agrandir / (c) 2016 Antoine Ouellette Socan


6. Mystérieux.

«Tout est accompli», «Père, entre tes mains, je remets mon esprit» : ces deux paroles de Jésus, les dernières qu’il ait prononcé avant sa Résurrection, sont chantées dans un environnement sonore de nouveau atomisé. Vers la fin, la voix sans parole descend mélodiquement le mode, et l’orgue ne tient que des notes formant une harmonie paisible. La voix remonte, suivie d’une brève réponse de la clarinette et d’une phrase descendantes et implorante du violoncelle sur une pédale profonde de l’orgue. Quelques coups étouffés des percussions. Silence.

7. Psaume.

Seule section en rythme libre basé sur les mots et la respiration. Sur des harmonies sereines de l’orgue et doublée par la clarinette à l'octave, la voix chante un texte que j’ai composé en assemblant des versets des Psaumes 2, 9, 12, 17 et 21. Quelques extraits de ce texte:

Pourquoi Seigneur, pourquoi es-tu si loin?

Pourquoi te cacher aux jours d’angoisse?

Les liens de la mort m’entourent et m’épouvantent.

La Terre titube, la Terre tremble.

Je t’appelle tout le jour et tu ne réponds pas.

Même la nuit, je n’ai pas de repos et je me noie.

Combien de temps Seigneur, vas-tu m’oublier?

Combien de temps me cacher ton visage?

Combien de temps aurai-je l’âme en peine?

Et le cœur attristé chaque jour?

Extrait du Psaume de Paroles en Croix. Cliquez sur l'image pour l'agrandir / (c) 2016 Antoine Ouellette Socan

8. Le dernier souffle

La voix se tait. À la toute fin du Psaume, l’orgue joue un immense crescendo soudain et rapide. Puis à plein son et avec des coups de boutoirs des percussions, le rythme fatidique du tout début, sur la note Ré, et l’accord distendu avec toutes les notes du mode, longuement tenu. Un immense cri portant toute la détresse du monde. Sous ce cri perce le violoncelle avec un Mi aigu tenu en grand crescendo déchirant, comme le dernier souffle en rendant l’âme.

 

Conclusion de Paroles en Croix. Cliquez sur l'image pour l'agrandir / (c) 2016 Antoine Ouellette Socan

Illustrations: extraits du manuscrit et de la partition éditée. Wikipédia pour Théophane de Crète (Domaine public, PD-US)