MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



jeudi 1 décembre 2022

VIOLON SOLO: FLORALE (OPUS 62)

Violon solo : Florale (opus 62, 2022)

Tournesols de Vincent van Gogh, 1888

La partition de Florale est disponible au Centre de musique canadienne: atelier@cmccanada.org

J’ai achevé la Sonate locrienne le 4 mars 2022, ma quatrième Sonate pour violoncelle et piano. Je n’ai pas conservé toutes les idées qui bourgeonnaient lors du travail de composition. Il faut savoir faire des deuils! 

Certaines idées me semblaient belles, mais elles ne s’intégraient pas à l’ensemble : je les ai notées puis mises de côté. Elles me serviront peut-être un jour, peut-être pas non plus…

Inversement, une petite cellule mélodique du «refrain» de la Sonate désirait ardemment vivre sa vie au-delà du cadre de cette pièce. Il me tournait continuellement dans la tête en de multiples variations. Il n'avait donc pas tout raconté ce qu'il avait à raconter. Ce court motif se trouve au tout début de la Sonate (motif A). 

 

Les premières notes de la Sonate locrienne (pour violoncelle et piano, opus 61) sont devenues une bouture d'où naîtra Florale / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN

Elle est donc devenue une bouture qui donnera naissance à une autre pièce. Cette pièce sera Florale, pour violon solo, sur laquelle j’ai commencé à travailler dès l’achèvement de la Sonate locrienne. Florale dure environ 12 minutes et demie.

Mes Bégonias et leur ombre.

Comme je l’ai déjà écrit ailleurs, ma musique est davantage mélodique et rythmique qu’harmonique et contrapuntique (ma vision de l’harmonie est modale et par résonance plutôt que par accords). J’ai donc composé quelques pièces pour un instrument mélodique seul : ce sont mes «solitudes heureuses». Ce sont aussi des épures, des pièces qui poussent mes tendances jusqu’à leur dimension la plus épurée. La plupart sont pour un instrument à vent : flûte, saxophone alto, basson, trompette, hautbois, clarinette. J’ai donc une dette envers les instruments à cordes! Lorsque j’étudiais le violoncelle, j’avais composé quelques pièces pour cet instrument seul. Je n’en ai retenu que deux : Solitudes (opus 1#2) qui est l’une des pièces les plus anciennes de mon catalogue, et Psaume (opus 5), composé en 1982 puis «élargi» dans sa version finale de 1988. Ce fut tout pour les cordes solos jusqu’à Florale. Contrairement aux apparences, écrire pour un instrument mélodique seul n’est pas plus facile que d’écrire pour orchestre : tout est à nu et exposé, sans effets spectaculaires pour dissimuler d’éventuelles faiblesses; chaque note compte et chacune doit être bien à sa place. Pas simple.

Les stolons rouges d'une Potentille.

Donc, une bouture. Une bouture est une pousse coupée, plantée en terre pour former une nouvelle plante. Plutôt que de bouture, je devrais parler de stolon, car je n’ai pas voulu bouturer : c’est la musique elle-même qui a donné naissance à cela. Un stolon est un organe de multiplication végétative (non sexuée) chez certaines plantes : c’est une tige aérienne ou rampante qui donne naissance à une nouvelle plante au niveau de ses nœuds. Le Fraisier produit des stolons et, donc, des «bébés plants», tout comme la fameuse plante-araignée que plusieurs personnes possèdent dans leur maison.

Mais cette brève cellule mélodique issue de la Sonate ne constitue pas le thème de Florale. Y a-t-il d’ailleurs un thème dans Florale? Plutôt quelques cellules en plus de celle de la Sonate. La première ouvre la pièce et est formée par les quatre cordes à vide du violon (motif B). Pour Florale, je demande à ce que la corde grave, Sol, soit abaissée d’un ton sur Fa : c’est une scordatura. (Dans la notation pour violon, la corde aiguë est représentée par le chiffre romain I, la plus grave par IV; les cordes centrales sont II et III).

Il s’agit d’une demande rare mais pas si inhabituelle. Dans ses Sonates du Rosaire (1678), Heinrich Franz Biber exige des scordaturas extravagantes! Bref, voici ce motif qu’il est essentiel pour la sonorité de jouer sur les cordes à vide. Il est aussitôt suivi d’une arabesque mélodique en doubles-croches (motif C) :

Le début de Florale / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN
 

La note qui précède un groupe de quatre doubles-croches est jouée sur deux cordes à la fois, à nouveau pour une question de sonorité.

Voilà. Ce sont les trois minuscules semences de Florale! Tout au long de la pièce, ces cellules épousent la vie de végétaux, produisant constamment de nouvelles tiges et des fleurs. Il n’y a donc aucune répétition textuelle pendant les 12 ou 13 minutes de Florale, et pourtant tout se rapporte à ces petites cellules. L’œuvre est autant prévisible qu’imprévisible. 

Florale. Extrait en floraison sur les motifs initiaux / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN
 

Puisqu’elle est née comme un «stolon» de la Sonate locrienne, Florale est dans le même mode, le mode locrien, sans chromatisme ni modulation. Si certains disent de ce mode qu’il est «satanique», le voici qui porte plutôt un monde de fleurs! 

Échelle du mode locrien. Les couleurs d'un mode sont moins données par son échelle (sa «gamme») que par ses motifs mélodiques caractéristiques.

Ce monde est à la fois délicat et fort, comme la vie végétale. L’indication donnée au début de la partition le dit bien : Moderato con moto / Avec poésie et élan, librement. Oui, librement : il n’y a aucune mesure dans Florale. Les plantes ne connaissent pas notre temps pulsé et égal ni nos barres de mesure… qui ne sont souvent rien d’autre que des barreaux de prison!

Malgré la scordatura, Florale utilise peu de «violoneries» conventionnelles (très peu de doubles-cordes, notamment), mais pas davantage d’«effets spéciaux» ou de «sons-bruits». Par contre, l’écriture pour violon y est très idiomatique, à ma manière : j’y exploite les couleurs propres de chaque corde; les cordes à vide et leurs harmoniques y sont aussi très présents. Ainsi, la cellule du début sur les quatre cordes à vide finit par se déployer dans des jeux d’harmoniques sur ces cordes à vide (les petits o représentent les notes en harmoniques) :

Florale. Passage jouant sur les harmoniques des cordes du violon / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN

Mes Pieds d'Alouette (Delphinium)

Dans la Sonate locrienne, ce mode locrien était bien affirmé : la note Si y a beaucoup de poids, du moins dans plusieurs passages. Dans Florale, le locrien est plus aérien, la note Si plus légère, avec peu de pesanteur : la musique donne quelques fois l’impression d’être en Fa, ou en Ré, ou en La, ou encore en Mi… tiens : ce sont les notes données par les quatre cordes à vide! Il n’y a pas de fonctions harmoniques dans cette pièce modale et non tonale. Les résonances du mode à travers notes et cordes forment la dimension harmonique de la pièce : je recommande à cette fin de jouer mes œuvres de préférence dans des lieux pourvus d’un bon temps de réverbération. Florale est donc, tout comme la Sonate locrienne et bon nombre de mes compositions, une plongée en un seul mode. L’infini dans la fleur, l’univers dans un seul mode.

Je trouve que Florale est une pièce raffinée et subtile, en rien de la musique dramatique, de la musique qui «prend aux tripes»! Certaines oreilles pourraient même ressentir comme un «manque de direction» dans sa durée et sa forme globale. Pourtant, vers le milieu de la pièce, il y a un sommet amorcé par des cascades modales :

Cascades modales de Florale / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN

 

Vers le dernier tiers s’entend un autre sommet avec pour une très rare fois des traits en fortissimo. 

Le passage le plus sonore (jusqu'à ff) de Florale / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN

Ce «sommet fort» est suivi par le passage le plus doux, une musique diaphane toute en sons harmoniques. 

Passage diaphane, doux et sur des harmoniques, dans Florale / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN
 

La section suivante est celle où les couleurs locriennes sont peut-être les plus explicites. 

Couleurs locriennes plus affirmées vers la fin de Florale / (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN

La conclusion fait entendre les cellules entrecoupées de montées et de descentes en glissandos sur trémolos, peut-être le vent qui agite la plante :

Conclusion de Florale, avec des glissandos en trémolos - peut-être le vent qui agite une plante...          (c) 2022 Antoine Ouellette SOCAN
 

Je vous fais une confidence. Il m’arrive de quitter l’univers d’une pièce que je viens de terminer sans trop de nostalgie. Mais il m’arrive aussi de me sentir malheureux, très malheureux même. Ce fut le cas de Florale. J’étais content de lui avoir donné vie, mais elle a longtemps continué de vivre en moi, sans vouloir se détacher. Ou sans que je veuille m’en détacher. 

Mes chères Eupatoires adorées des insectes pollinisateurs!


Sources des illustrations: 

Collection personnelle et Wikipédia (Domaine public, PD-US)

mercredi 2 novembre 2022

SORCIÈRES ET ABRACADABRA. DE QUELQUES MYTHES QUI ONT LA VIE DURE

Sorcières et Abracadabra.
De quelques mythes qui ont la vie dure. 

1. Les Papes à la défense des sorcières
2. Un marteau malfaisant
3. L'Inquisition fut un grand progrès

Au lendemain de l'Halloween et en ce mois de novembre qui est, dit-on, le «mois des morts», voici un article de circonstance sur les sorcières. Le sujet est fascinant en lui-même mais aussi par l'ampleur des préjugés qu'il suscite. Voyez.

Il y a quelques mois, j’avais publié un article sur ma Missa feminina, article dans lequel j’évoquais le rôle incontournable des femmes dans l’Église :
https://antoine-ouellette.blogspot.com/2021/04/une-messe-feminine-missa-feminina-pour.html

Pohjola contre Vaïnamoïnen.
Toile d'Akseli Gallen-Kallela, 1896

Pour les gens qui s’obstinent à gommer le rôle des femmes et pour les gens qui s’entêtent à dénoncer le «patriarcat» chrétien, je rappelle un fait fort amusant. Non, la Sainte Trinité n’est pas machiste! Il y a le Père, d’accord, le Fils, toujours d’accord, mais il y a aussi l’Esprit saint. En français, esprit est un mot masculin mais en araméen, la langue de Jésus, l’Esprit est féminin! 
La bible syriaque des premiers temps de l'Église utilisait d'ailleurs le féminin pour parler de l'Esprit Saint. 
Cela dit et entre nous, parler de Dieu comme étant le Père est une image que Jésus employait en des termes de tendresse, Abba, c’est-à-dire Papa. Le Pape Jean-Paul II disait que Dieu est tout autant une mère. Dieu n’a évidemment ni sexe ni genre : c’est le Grand Esprit… ou devrions-nous dire, la Grande Esprit?! C’était probablement une faute de frappe, mais sur la page couverture l’édition du Prions en Église du 12 juin dernier, il était écrit : «Fête de la Sainte Trinitée» - trinitée avec un e à la fin!

Les Papes à la défense des sorcières


«Mais l’Église déteste les femmes, Antoine!». Mais non! Qui est «l’Église»? L’ensemble des personnes qui y sont; or, il y a au moins autant de femmes que d’hommes dans l’Église; l’Église est autant féminine que masculine.
«Antoine, tu as la tête dure! Vois ce que l’Église a fait subir aux sorcières!».
Eh bien justement, voyons donc.

Le jeune Himmler. L'idée voulant
que l'Église catholique ait fait tuer
des «millions» de sorcières provient
de la propagande nazie. Cela devrait
nous amener à douter. 

Ce serait bien de savoir que ladite chasse aux sorcières par l’Église catholique est pour une large part une invention de la propagande nazie! C’est le sympathique Reichführer SS Heinrich Himmler qui a lancé cette accusation, celui-là même qui fut le maître d’œuvre de la Shoah.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Heinrich_Himmler
Himmler détestait l’Église de toutes ses tripes, cette «larbine des Juifs», et voulait l’anéantir. En 1935, après avoir accusé publiquement l’Église de crimes contre des «millions» de «femmes païennes de race aryenne», il mobilise une cellule H au sein de ses services secrets - H comme dans Hexe, sorcière en allemand. La mission de H : recenser tous les procès en sorcellerie et le nombre de victimes en Allemagne et en Europe afin d’accabler l’Église. Les archives furent fouillées pendant des années. Les résultats se sont avérés frustrants pour Himmler : la très grande majorité des 25 000 procès recensés s’étaient tenus dans des contrées protestantes, dont bon nombre en Allemagne même. Comme il aurait été contre-productif de publier de tels résultats, le comité H fut dissout. Son rapport est cependant conservé aux archives fédérales de Francfort (Michael Hesemann : Les points noirs de l’histoire de l’Église. Pour en finir avec vingt siècles de polémiques. Paris : Artège, 2017; page 283).

Himmler avait tout pour être dégoûté. L’étude des procès en sorcellerie qui se sont déroulés aux XVIe et XVIIe siècles démontre que l’Inquisition est régulièrement intervenue… pour sauver des «sorcières» de la peine de mort – vous avez bien lu! Plus souvent qu’autrement, ce furent les pouvoirs civils qui menaient de tels procès. Par exemple, en 1652, le nonce apostolique à Lucerne en Suisse a fait appel à l’Inquisition et au Pape Innocent X pour sauver d’urgence quinze adolescents et adolescentes condamnés à mort pour sorcellerie présumée. Ce sauvetage réussit, mais l’Église ne parvint pas toujours à empêcher les tribunaux civils de sévir.

Le Pape Grégoire XV, par Guercino.
C'est ce Pape qui a mis le poing sur
la table pour faire cesser les
persécutions contre lesdites sorcières.
 

Le premier procès pour sorcellerie à Rome eut lieu devant un tribunal civil, et le Pape Clément VII tenta de sauver la femme accusée, en vain. Après la condamnation d’un groupe de «sorcières» à Bitonto en Italie, le Pape Clément VIII fit recommencer le procès du début, cette fois à Rome : les femmes furent toutes innocentées. Le Pape Paul V intervint lors d’un procès à Milan pour que les peines capitales contre des «sorcières» ne soient pas exécutées.
En 1623, le Pape Grégoire XV publie la bulle Omnipotentis Dei dans laquelle il exige que ces procès pour sorcellerie soient correctement menés et ne soient instruits que si et seulement si l’accusée avait «causé du dommage à une ou plusieurs personnes par ses sorts, de telle manière que, par eux, leur mort est survenue». Cette exigence fit en sorte qu’aucune sorcière ne fut plus jamais condamnée dans les régions où l’Inquisition romaine œuvrait : «La douceur bientôt proverbiale de l’Inquisition finit par se traduire par des demandes de transfert à Rome de plus en plus fréquentes de la part des accusées, car elles savaient que là-bas, la procédure était plus équitable et une sentence plus clémente les attendaient»! (Hesemann, op. cit. : page 288. Les faits que je rapporte ici proviennent du chapitre La chasse aux sorcières de ce livre, pages 267 à 292).
Goya: Le sabbat des sorcières (1798).

Si en 1431, Jeanne d’Arc est brûlée pour «sorcellerie», ce fut dans le cadre de la farce sinistre de son procès, un procès purement politique où elle était condamnée d’avance.

En fait, les sorcières et sorciers n’avaient pas vraiment à craindre les Catholiques. Le danger provenait plutôt des adeptes de croyances païennes. La raison est simple : un Catholique ne croit pas à la magie et à l’efficacité des sorts. À ses yeux, tout cela n’est que folklore inoffensif ou outil de connaissance de soi à un second degré. Au Moyen âge, on connaissait bien des plantes médicinales : elles étaient cultivées jusque dans les jardins des monastères. On connaissait aussi des plantes et des substances toxiques : une personne malintentionnée pouvait donc s’en procurer pour empoisonner quelqu’un. Mais cela n’a rien à voir avec l’«efficacité» d’incantations ou de philtres à base de bave de crapaud et de sang de dragon!
 
Dès l’an 561, lors du premier concile de Braga, l’Église rejette catégoriquement l’idée voulant que les démons puissent causer des catastrophes naturelles. 
Au début du IXe siècle, Charlemagne signait une loi pour éviter que des esprits échauffés ne s’en prennent à sorciers et sorcières. 
Le Pape Grégoire VII avait défini la position de l’Église sur ce sujet dès 1080 en exhortant de ne pas pécher contre les femmes soupçonnées de sorcellerie. Il a fermement condamné la «coutume barbare» consistant à s’en prendre à elles. 

Ce sont donc des animistes qui attribuent telle maladie ou telle épidémie à une sorcière et qui traînent celle-ci devant la justice, ou qui la tuent sans plus de cérémonie. 
 
Encore au début du XXIe siècle,
les albinos étaient victimes de pratiques
animistes en Afrique... 

Encore de nos jours en certaines parties de l’Afrique, des guérisseurs traditionnels recommandent le meurtre rituel d’une personne albinos à ses clients afin de s’attirer du succès dans leurs entreprises. Ainsi,
«selon les Nations Unies, plus de 80 albinos ont été tués en Tanzanie depuis 2000 et il y a eu au moins 18 meurtres au Malawi depuis 2014. En Afrique du sud, il y a eu au moins 3 meurtres (en 2018)». Dieu merci, cette pratique est de plus en plus criminalisée.
 
Si les sorcières avaient tant indisposé l'Église, comment se fait-il qu'Hildegarde de Bingen ait été reconnue sainte en son pays, l'Allemagne, dès après son décès? À trois ans, elle avait déjà des visions mystiques. Elle sera aussi versée dans la médecine naturelle, notamment en matière de plantes médicinales, et elle écrira un traité sur le sujet. Poétesse et musicienne de surcroit, elle aurait tout eu pour être condamnée à titre de sorcière. Ce ne fut pas le cas.

D'ailleurs, aux yeux de certaines dénominations protestantes, l'Église catholique est plutôt suspecte de sympathie envers le paganisme. Parmi ses éléments suspects se comptent, par exemple, l'utilisation de l'encens lors de la messe, les cierges que les fidèles peuvent allumer dans une église, les formes de piété dite populaire, le culte des saints et des saintes (de même que les miracles qui leur sont attribués après leur décès), la vénération de la Vierge Marie, etc.

Henri Fuseli: Les trois sorcières (1783)

Un marteau malfaisant

Ce livre célèbre à la source de 
la chasse aux sorcières de la 
Renaissance n'est pas du tout
un traité de sorcellerie: c'est un
livre malveillant destiné à
diaboliser les sorcières...
et les femmes. 

Mais il y eut effectivement une chasse aux sorcières en Europe à la Renaissance. Cette chasse fut provoquée par l’activisme pathologique d’un individu louche, Heinrich Kramer (1430-1505). Il était prêtre dominicain, mais faisait-il honneur à son Ordre? Il a été accusé de vol et emprisonné. Soupçonné de détournement de fonds, il évite un procès en fuyant son pays. Obsédé sexuel, il lance des accusations lubriques contre les uns et les autres. Des témoignages indiquent que ses confrères le considéraient comme
«puéril» et «vraiment fou». Sous le nom de Henricus Institoris, il publie à compte d’auteur en 1486 un pavé contre les sorcières, le Malleus Maleficarum (Le marteau des sorcières) – 800 pages de délire, de rage contre les femmes, de faits fabriqués avec, sans surprise, une obsession pour le sexe. 
 
Contrairement à ce que des gens prétendent, il ne s’agit pas d’un traité de sorcellerie; il ne s’agit pas non plus d’une étude ethnographique sérieuse sur le sujet : il s’agit d’un livre totalement malveillant dont le but premier est de diaboliser les sorcières (et les femmes), d’inciter à la haine et au meurtre contre elles.
Mais ce Kramer savait user de ruse, d’intimidation et de harcèlement. Exaspéré et inexpérimenté car tout juste nommé, le Pape Innocent VIII lui céda en rédigeant une courte bulle contre la sorcellerie, en rupture avec la position traditionnelle de l’Église. Kramer reproduisit cette bulle au début de son livre. Le Pape s’en est rapidement mordu les doigts et s’est rétracté : à peine sorti des presses, le livre est mis à l’index et interdit parce que contraire à l’enseignement catholique et au principe de tolérance.
Kramer ne dupa cependant pas tout le monde. Georg Golser, évêque de Brixen au Tyrol, intervint personnellement pour faire relâcher des femmes accusées par Kramer, et il exigea de ce dernier qu’il quitte le pays sur-le-champ.

L'efficacité des sorts dépend des
propriétés des plantes utilisées.
Des incantations ne tuent pas, mais
une décoction de Digitale, oui!
Dessin de la Digitale par
Walther Otto Müller (1887)

Mais quoi de plus attirant qu’un livre interdit par l’Église?! L’ouvrage connait un énorme succès : il sera réédité pas moins de 34 fois entre 1487 et 1669! Véritable démon humain, Kramer est responsable au premier chef de la chasse aux sorcières. Lui-même fera tuer 200 sorcières et poussera des collègues à en tuer environ 800 autres, sous prétexte que
«ne pas croire que la sorcellerie est une hérésie est en soi une hérésie!». C’est dire que, du côté catholique, cette folie a fait autour de 1000 victimes. C’est effrayant, mais c’est loin des 5 ou 9 millions de victimes allégués par l’anticatholique Gottfried Christian Voigt en 1786, chiffre repris par Alfred Rosenberg, idéologue en chef des nazis et… par l’auteur Dan Brown dans son Da Vinci Code - les grands esprits se rencontrent… Les victimes seront beaucoup plus nombreuses du côté protestant, et Luther lui-même considérait que les sorcières «sont à tuer» (Prédication du 6 mai 1526 sur les sorcières. Dans Hesemann, op. cit., pages 282 et 283). Quant aux fameuses sorcières de Salem dont les procès eurent lieu au Massachusetts (États-Unis) entre février 1692 et mai 1693, une affaire ayant mené à l’arrestation d’une centaine de personnes et à l’exécution de quatorze femmes et six hommes, l’Église catholique n’y fut pour absolument rien.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sorci%C3%A8res_de_Salem
Je rappelle qu’écœuré par ces horreurs, c’est le Pape Grégoire XV qui frappa du poing sur la table pour les faire cesser.

Alors que des Papes étaient intervenus pour sauver des sorcières, 
le danger pour elles provenait surtout des animistes et des protestants
- ces derniers furent responsables d'environ 80% des exécutions de sorcières.
Dessin tiré d'un journal allemand, 1555.


L'Inquisition fut un grand progrès

«Douceur proverbiale de l’Inquisition». Ooooh! «N’importe quoi, Antoine!». 
Eh bien non. Il faut voir autrement, c’est-à-dire voir les faits.
Le plus célèbre des tribunaux ecclésiastiques est certainement celui de l’Inquisition. Le nom fait déjà trembler à lui seul! Mais est-ce justifié? Ce tribunal a été créé en France au début du XIIIe siècle. En 1908, le Pape Pie X l’a remplacé par la Congrégation du Saint-Office qui est devenue, en 1965, l’actuelle Congrégation pour la doctrine de la foi.
L'Inquisition est très souvent associée à la torture et au bûcher et pourtant, sur ce point, les inquisiteurs se sont montrés bien plus cléments que les juges laïcs rendant la justice civile. Ce n'est pas par rapport au système actuel de justice (qui est, comme tout le monde le sait, parfaitement transparent, accessible et infaillible) qu'il faut évaluer l'apport de l'Inquisition: c'est par rapport à la justice civile de l'époque. Et là, l'Inquisition fut très douce.
Gravure de Ainsworth, 1848


Au XIIIe siècle, faire de la fausse-monnaie était passible de mort! La loi du talion, reprise dans la charia musulmane, prévoit de couper la main à qui a volé. Dans sa guerre politique contre les Cathares, l’empereur Frédéric II (1194-1250) trouvait que le Tribunal de l’Inquisition faisait preuve de mollesse et de lenteur. Il passa donc outre au tribunal et décida de lui-même d’arrêter tous les hérétiques et de les condamner au bûcher sans procès
. Voilà comment fonctionnait la justice civile à l’époque! Un prince est en colère contre un rival amoureux? Il le faut empaler sur la place publique! Préférez-vous vraiment cette justice à l’Inquisition? Mieux : l’Église finit par condamner et excommunier cet empereur zélé! 
Les manuels de l’Inquisition sont formels : la peine de mort était l’option de dernier recours et, dans les faits, elle était rarement prononcée. Même la torture, courante dans la justice civile, était moins utilisée par l’Inquisition : un manuel de 1635 précise d'ailleurs que «l’emploi de la torture sur des témoins aux fins d’établir la vérité s’oppose au style du Saint-Office» (Cité par Michael Hesemann, op. cit. Page 262). Il y a eu des inquisiteurs sadiques, mais ils représentaient une minorité dans un contexte où la justice civile pratiquait la torture à grande échelle. De plus, loin d’être spécifique à telle culture, la torture est une pratique universelle. En 2014, un rapport d’Amnesty International soutenait ainsi que la torture restait pratiquée dans pas moins de 141 pays.
Je signale que saint Augustin (354-430) avait fermement condamné cette pratique.

Contrairement à une idée-reçue,
l'Inquisition prononçait très rarement 
une peine de mort, à une époque où 
les pouvoirs civils l'appliquaient allègrement.
La même chose peut être dite de la torture,
pratique universelle toujours appliquée
dans quelques 140 pays aujourd'hui...
(Photo: torture en Chine, c.1910)

La désinformation au sujet de l’Inquisition a commencé à circuler au XVIe siècle, alors que les Protestants cherchaient à ternir l’image de l’Église catholique afin d’attirer ses fidèles vers leur camp. L’Inquisition espagnole au XVe siècle s’inscrivait dans une politique de reconquête territoriale et politique après des siècles d’une colonisation musulmane venue de l’Afrique du Nord. Lorsque dans ses ambitions impérialistes illimitées Napoléon Bonaparte envahit l’Espagne en 1808, sa propagande s’activa à fond pour décrire l’Espagne comme un pays barbare méritant d’être conquis par la force des armes. Les stratèges français inventèrent alors le mythe de dizaines de milliers de morts causés par l’Inquisition espagnole. La vérité? Sur les 44 647 procès de l’Inquisition tenus en Espagne (là où l'Inquisition fut le plus «féroce»), seuls 800 se sont conclus par une condamnation à mort, soit une proportion inférieure à 2% (Michael Hesemann, op. cit. Page 256). Par comparaison, il y eut 1386 condamnations à mort aux États-Unis seulement qu’en 1892; il y en eut 317 en 1996 et 111 en 2007; en 2020, 2620 personnes étaient sous le coup de la peine capitale – cela alors qu’on estime que 4% des condamnés sont en fait innocents du crime pour lequel ils ont été condamnés.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Peine_de_mort_aux_%C3%89tats-Unis
En 2021, 54 pays appliquaient encore la peine de mort, dont très peu de pays de culture chrétienne.

Jean Mabillon, moine bénédictin
et inventeur du concept
de réhabilitation des prisonniers.
(Par Alexis Loir; PD-US)


Je l’avais mentionné en parlant des procès de sorcières, de nombreux prévenus exigeaient eux-mêmes d’être jugés par l’Inquisition plutôt que par un tribunal civil. Pourquoi? Parce qu’au lieu de la justice expéditive des tribunaux civils ou au lieu des lynchages sans procès de la justice populaire, l’Inquisition menait tout d’abord une enquête digne de ce nom avec une personne que l’on nommerait aujourd’hui un procureur; parce qu’un prévenu avait droit à une véritable défense, souvent avec une personne que l’on nommerait aujourd’hui un avocat de la défense; parce que les sentences étaient généralement plus clémentes. Dès 1243, le Concile de Narbonne statuait d’ailleurs que
«nul ne doit être condamné sans preuves suffisantes ou sans son propre aveu [, car] il vaut mieux laisser un crime impuni que de condamner un innocent».
Au bout du compte, les historiens de la justice qui, comme John Tedeschi, ont consultés les sources et épluché les procès sont à peu près unanimes pour conclure que la justice de l’Inquisition était supérieure à la justice civile de la même époque. Elle a même posé les jalons de la diminution des peines par le repentir et ouvert à voie à une justice visant la réhabilitation (Voir Michael Hesemann, op. cit. Page 264). Autrement dit, elle annonçait la justice moderne. C’est d’ailleurs au XVIIe siècle qu'en s'inspirant de la Règle de saint Benoît (rédigée au VIe siècle), le moine bénédictin Jean Mabillon développa le concept de réhabilitation des prisonniers de manière si avant-gardiste qu’encore aujourd’hui il fait grincer des dents à plusieurs personnes qui préféreraient une justice de vengeance. 

Lorsque j’ai présenté ma cause pour obtenir une déclaration de nullité de mon mariage religieux, je suis passé devant un tribunal ecclésiastique – c’est bien le nom porté par cette instance. Comme pour tous les tribunaux, ce fut assez long, mais on ne m’a ni soumis à la torture ni jeté dans un cachot insalubre en compagnie de rats! Au bout du processus, le prêtre-juge m’a accordé cette déclaration. Cela m’a libéré d’un énorme poids sur la conscience. Pourtant, je suis une sorte de mage qui vit avec un Chat noir, un Chat de sorcier.


Sources des illustrations: 
Collection personnelle, Wikipédia (Domaine public et PD-US)