MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



lundi 2 novembre 2026

LUCIFER? Troisième partie: Pensées tordues

Lucifer?

Méditations sur le mal, le manichéisme, l’art et l’amour

Troisième partie : Pensées tordues

Pour la première partie : https://antoine-ouellette.blogspot.com/2024/11/lucifer-premiere-partie-doute-et-amour.html

1. L’origine du mal

2. Pensées intrusives
3. Le mal sans le démon
4. Le mal évolutif
5. Le mal banal
6. Froideur et lourdeur de la matière

«Si tu le veux, tu peux observer les commandements du Seigneur. Il dépend de ton choix de rester fidèle (...). Le Seigneur n'a donné à personne la permission de pécher»

- Ben Sira le sage 
(Chapitre 15, 15 et 20, Ancien Testament)


L’origine du mal

Le «cerveau reptilien» serait-il la source du mal?
Cerveaux. Par Bourrichon, 2008.


Pour certains biologistes, et quoique cette thèse soit contestée, le mal vient en fait des réactions et impulsions de la partie primitive de notre cerveau dite «cerveau reptilien». Ce serait le responsable de l’instinct de survie, déclenchant des réactions comme la fuite ou l’agressivité, les pulsions, l’instinct de reproduction en vue de la conservation de l’espèce. «Très fiable, ce cerveau a néanmoins tendance à être dans la pulsion et la compulsion. Insensible à l’expérience, ce cerveau n’a qu’une mémoire à court terme, ne lui permettant pas de s’adapter ou d’évoluer, comme le néo-cortex». Certains ont été jusqu’à affirmer que c’est cette partie du cerveau qui explique notre besoin de croyances, les superstitions et les religions! [C,est étirer beaucoup l'élastique!].
https://www.passeportsante.net/fr/psychologie/Fiche.aspx?doc=cerveau-reptilien
Jean-Jacques Rousseau avait une autre explication au mal : «L’homme nait bon, et c’est la société qui le corrompt», explication toujours très populaire: le mal, c'est l'autre; cet autre qui est, bien évidemment...:
sexiste, 
raciste, 
transphobe, 
grossophobe, 
queerphobe, 
validiste, 
colonialiste, 
patriarcal, 
blantriarcal, 
alouette, 
alors que moi, moi moi moi, moi n'est-ce pas, je suis, bien évidemment...: 
parfait, 
ouvert, 
bienveillant, 
altruiste, 
conscient, 
progressiste, 
pacifiste, 
écologiste, 
alouette! 

La psychanalyse a ses propres explications au mal.

Le Pape Sylvestre II et le Diable.
XVe siècle.


Je préfère voir les choses autrement, d’un point de vue à la fois spirituel et matériel. Voici.

Si l’on croit que le mal est l’œuvre du démon, les glissements sont tentants. Comme, par exemple, de projeter notre propension au mal sur un être extérieur qui nous influencerait. Une autre tentation est d’ajouter aux Écritures et de verser dans une gnose proche de la littérature fantastique.

Il est une idée selon laquelle l’Archange Lucifer aurait été jaloux de l’amour du Seigneur pour les humains, et qu’il aurait envié leur sort jusqu’à se rebeller. Mais notre sort sur Terre est-il donc si enviable?! Tous nos soucis, nos difficultés, nos épreuves, les maladies, les catastrophes naturelles, nos disputes et nos guerres, nos deuils, nos divorces… Un archange envierait cela? Permettez-moi d’en douter un peu… Alors…

 

Pensées intrusives

La lucidité de saint Paul
quant au mal.
Icône de saint Paul,
Par Andreï Roublev.

La question du bien et du mal a hanté saint Paul. Non sans raison, car il a dû vivre avec le souvenir du mal qu’il a fait subir à des Chrétiens à l’époque où il était persécuteur. Même converti et pleinement dévoué au Christ, il évitait d’être complaisant envers lui-même – certains pourraient le trouver très dur, mais sa lucidité est parfaite. Lisez ceci en oubliant que c'est de saint Paul:

«Ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais (…). Ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché, lui qui habite en moi (…). Ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir (…). Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas» 

(Lettre aux Romains. Chapitre 7, 15-21).

Si nous étions honnêtes, nous constaterions qu’il en va souvent ainsi dans nos propres vies : «J’ai voulu bien faire, mais cela ne s’est pas passé comme ce que j’avais prévu! J’ai agi de bonne foi, mais le résultat n’est pas fameux…». Ne pas se surestimer, mais ne pas désespérer non plus : «Pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort» (saint Paul. Lettre aux Romains. Chapitre 8, 1-2).

C'est un fait: notre cerveau génère un immense flot de pensées automatiques et, parmi celles-ci, de nombreuses pensées dites «intrusives». 

«Les pensées intrusives sont des images non désirées qui finissent souvent par être désagréables pour nous. Elles ont souvent un contenu agressif ou sexuel et peuvent nous faire culpabiliser ou nous décourager. Il faut savoir que dans la plupart des cas, une pensée intrusive n'a pas de signification particulière. Il est donc essentiel de les reconnaître et d'essayer de ne pas se laisser affecter par elles. Cependant, si elles sont trop récurrentes, elles peuvent avoir des conséquences néfastes sur notre santé mentale (...). La recherche montre que les pensées intrusives sont très fréquentes, en particulier lorsqu'une personne se trouve dans une période de stress ou d'anxiété élevée. Néanmoins, les pensées intrusives deviennent un problème lorsqu'elles finissent par interférer avec votre vie quotidienne. »

Avant sa conversion soudaine, Paul
persécutait les Chrétiens et les
envoyait à la mort. Il vivra avec 
ce pénible souvenir. 
La conversion de saint Paul. 
Par José Ferraz de Almeida, 1890.


Pensées-éclairs de meurtre, de suicide, d'agression, de méchanceté, de violence... Ces pensées intrusives sont troublantes en elles-mêmes, mais aussi parce qu'elles sont contraires aux valeurs que nous aimerions avoir et vivre. Leur origine demeure mystérieuse, mais on sait que divers facteurs les favorisent: l'anxiété, le stress post-traumatique, la dépression... Comme le mentionne l'article au lien précédent, il y a moyen de ne pas s'y attarder. Mais il arrive que nous y cédions et posions des gestes vraiment mauvais. D'où les turpitudes au sein de l'humanité. Même les saints ont dû affronter de telles pensées. Des gens qui vivaient en odeur de sainteté et qui faisaient de belles œuvres auprès des autres y ont cédé comme, par exemple, les cas médiatisés de l'abbé Pierre et de Jean Vanier. 

Ces pensées intrusives pourraient être une source de la croyance en un démon qui nous les inspirerait. 

Mais, courage! La position juste consiste à reconnaître ce que saint Paul a reconnu, sans complaisance ni désespérance. Pour les Chrétiens, c'est aussi faire appel au Seigneur de miséricorde. C’est au prier les uns pour les autres, y compris pour ceux et celles qui commentent du mal.

Chez les Catholiques, la prière de l’acte de contrition ne blâme pas un démon pour nos fautes, mais elle nous mène à reconnaître nos propres fautes :

Je reconnais devant mes frères et mes sœurs,

que j’ai péché en pensée, en parole,
par action et par omission;
oui, j’ai vraiment péché.
C’est pourquoi je supplie la Vierge Marie,
les anges et tous les saints,
et vous aussi, mes frères, mes sœurs,
de prier pour moi le Seigneur notre Dieu.

https://www.latoilescoute.net/priere-expliquee-confesse-dieu

 

Le mal sans le démon

En fait, les quelques fois où Dieu a songé à rayer l’humanité, ce n’était pas parce qu’elle avait succombé aux charmes de Lucifer ou quoi que ce soit de ce genre. Non, ce fut à cause de la méchanceté des humains eux-mêmes, une méchanceté qui n’avait pas l’excuse d’avoir été suggérée par le Diable.

Caïn tua son frère Abel par jalousie humaine,
et non sous l'influence du diable.
Toile du Titien, c.1542


Dès les premiers chapitres de la Genèse, le premier livre de la Bible, Caïn assassine son frère Abel par pure jalousie. Avant qu’il ne passe à l’acte, Caïn ruminait et le Seigneur le mit en garde : «Le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer». (Chapitre 4; 1 à 8). Nulle part le texte ne laisse entendre que Caïn a succombé à un démon venu de l’extérieur qui l’aurait tenté. 

Avant le Déluge, Yahvé observe donc sa création avec perplexité. «Il vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur» (Chapitre 6; 5-13). Dieu se confia à Noé, un juste qui avait trouvé grâce à ses yeux : «La terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître». Nulle part dans tout cet épisode il n’est sous-entendu que la violence vient de Satan. Au contraire, c’est l’être humain, de par sa «conduite perverse», qui sème le mal.

Lorsque le Seigneur confie à Abraham sa volonté de détruire les villes de Sodome et de Gomorrhe toutes deux corrompues par la violence, Abraham négocie avec Lui car il y a probablement des justes qui habitent là et qui ne méritent pas ce châtiment. Au fil de la négociation, le Seigneur abaisse de plus en plus le nombre de justes qu’il pourra trouver dans ces villes pour éviter la destruction. Abraham le convainc d’épargner les villes pour cinquante justes, puis pour quarante-cinq, pour quarante, pour trente, pour vingt, et même pour dix «Je ne détruirai pas». Abraham était champion de la négociation. Toujours est-il qu’on n’en trouvera même pas dix… et que les deux villes seront anéanties (Genèse, chapitres 18 et 19). Nulle part le texte n’attribue la méchanceté des habitants de Sodome et de Gomorrhe au diable.

Jésus lui-même ne dira pas autrement :

On n'y trouva même pas dix justes: les villes
de Sodome et de Gomorrhe furent pulvérisées.
«Sodome», par Joachim Patinir, 1520


«Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme, en venant du dehors, ne peut pas le rendre impur, parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, pour être éliminé? Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur» (Évangile selon saint Marc; chapitre 7, 18-23).
Et lorsque Pierre lui fit des reproches à propos de son éventuelle passion, Jésus réplique: «Passe derrière moi, Satan! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes» (Évangile selon saint Matthieu, chapitre 16, verset 23). 

Il est déculpabilisant de rejeter la faute du mal sur un tiers : ce n’est pas tant moi qui commets le mal que le diable qui agit en moi. Déculpabilisant, mais potentiellement déresponsabilisant aussi. Or, la vérité est que «chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit» (saint Jacques, chapitre 1, 14).

Le Seigneur avait créé l’être humain en lui faisant le don d’une bonne mesure de liberté – la liberté implique l’exercice de faire des choix et, donc, de pouvoir faire de mauvais choix. Du coup et plus que tous les autres êtres vivants, les humains sont capables du meilleur et du pire. Tous et toutes, sans distinction aucune de genre, de race, de culture, de quantité de mélanine dans la peau.

 

Le mal évolutif

Le délire religieux des Aztèques a fait
des millions de morts, des sacrifiés auxquels
on tranchait la tête.
Codex Tovar, c.1585.


La notion de mal est évolutive. C’est un peu étrange. Un homme a tué quelqu’un dans un état mental troublé; le juge demande une expertise pour savoir si l’homme était en mesure «de distinguer le bien du mal» lorsqu’il a tué. Mais sommes-nous tous capables de distinguer le bien du mal en toutes circonstances?

Dans des civilisations lointaines, sacrifier des humains était bien. Les Aztèques ont ainsi sacrifié des millions de personnes. Certaines se sacrifiaient volontairement, mais il est su hors de tout doute que les Aztèques menaient des razzias dans les peuples autochtones voisins pour capturer des gens qu’ils allaient sacrifier. Des ossuaires ont été découverts qui contiennent plusieurs dizaines de milliers de têtes tranchées de victimes sacrificielles… Ce sont les méchants Espagnols qui vont mettre un terme à ce délire.

Le Pape Jean-Paul II dénonçait souvent des formes de mal moral, dont l’homosexualité, l’avortement, la contraception, l’aide médicale à mourir. Depuis, tout cela a été non seulement décriminalisé mais légalisé dans de nombreux pays. Ce n’est plus considéré comme mal, du moins pour la grande majorité des gens. Avec un tel revers, le Pape François mettra la pédale douce sur les questions morales. Pour lui, le mal était plutôt ne pas accepter des masses de migrants, la destruction de la Terre par le capitalisme, le colonialisme, etc. D’un enjeu personnel, le mal est devenu une abstraction collective dont les coupables sont tout aussi abstraits : les «riches», les entreprises, la «société». Autant pour les partisans du wokisme que pour les complotistes et les MAGA, le mal, c’est le «système», c’est le parti d’en face qu’on accuse sans retenue.

Le sacrement de pénitence et de réconciliation
(Confession) est largement déserté même chez
les Catholiques pratiquants. Le péché
n'existe plus, et tout le monde va au Paradis!
Toile de Ludwig Passini, 1863


Mais étrangement, presque plus personne n’est coupable de quoi que ce soit, et encore moins se reconnaissent coupable d’avoir fait du mal. Tous se cherchent de bonnes raisons pour s’absoudre avec complaisance. Même chez les Catholiques, rares sont ceux qui se confessent. La confession individuelle est d’ailleurs devenue une rareté, remplacée par des «célébrations communautaires du pardon» où l’absolution est donnée avec une étonnante légèreté. La dernière fois que j’ai assisté à une telle chose, j’ai demandé à un prêtre de me confesser individuellement. Il m’a dit : «As-tu fait quelque chose de grave?». J’ai vu que «grave» était au moins un meurtre et que, pour le reste, il n’y a plus de péché. C’est extraordinaire! À l’époque où l’Eucharistie et les sacrements étaient fréquentés, les gens recevaient une pénitence à faire en guise de réparation pour leurs fautes, et le Ciel n’était pas facile à gagner. Aujourd’hui, alors que l’Eucharistie attire peu (en Occident) et que les sacrements sont délaissés (même chez bien des catholiques), tout le monde va au ciel direct sans faire le moindre acte de repentance (ne serait-ce qu’une brève prière de remerciement). Pourtant, je ne vois pas qu’il y ait moins de mal dans notre monde…

Le mal banal

Au désert, Jésus fut soumis à
trois tentations bien banales:
celle du confort matériel, 
celle du prestige et celle du pouvoir. 
Il résista... mais nous?
«Jésus tenté au désert».
Par William Hole, 1908.

Avant de se lancer dans sa vie publique, Jésus fut donc conduit dans le désert par l’Esprit Saint qui le met face à face avec Satan. L’épisode figure dans l’Évangile selon saint Matthieu, au chapitre 4.

Cette rencontre était voulue. Elle fait subir à Jésus l’épreuve qui fut soumise à Job et, auparavant, à Adam et Ève. Satan, que Jésus désigne par son nom, impose les épreuves durant quarante jours. Ces épreuves ne furent pas de lutter à mains nues contre un dragon, de vaincre seul contre une armée de féroces soldats, ou d’aller décrocher la Lune du ciel. Ce furent plutôt des épreuves «banales», des tests que nous subissons toutes et tous dans nos petites vies : la tentation du confort matériel, la tentation du prestige, la tentation du pouvoir. N’est-pas que nous connaissons bien ces tentations?! Banales, mais redoutables. Car de toute évidence, nous y succombons souvent, sans grand remords de conscience. Tellement que nous sommes constamment à la recherche du confort matériel, pour ne nommer que cette tentation. La simplicité volontaire, c’est pour les autres!

Mais Jésus, lui, a résisté. «Alors le diable le quitta». J’imagine qu’il l’a quitté en lui faisant un petit clin d’œil avec le sourire : «Bravo mon gars! T’as réussi le test!». Car c’était là une étape initiatique dont la réussite lui ouvrait la voie vers sa vie publique. Jésus était prêt.

Le théologien Francis Daoust écrit: «Dans une perspective biblique, il est donc possible de voir ce personnage [Satan], dans le récit évangélique, non pas comme un être nécessairement mauvais qui cherche à faire échouer les plans de Dieu, mais comme un subordonné de l'Éternel qui vient s'assurer que Jésus est prêt à commencer sa mission» (Prions en Église, 22 février 2026, pages 31-32). 

Mais l’histoire des démons ne s’arrête pas là. Aux trois articles de cette série s’ajoutera une coda astrophysique.

À suivre!


Source des illustrations: Wikipédia (Domaine public et PD-US)

jeudi 1 octobre 2026

LE NYMPHÉA ODORANT. POUR CYMBALUM OU PIANO MAIN DROITE SEULE (OPUS 67)

Le Nymphéas odorant (opus 67)

Pour cymbalum ou piano main droite seule.

Durée : c.17’20

 

1. Composer pour un instrument rare

2. Qui est le Nymphéa?

3. Modes et forme

4. Retour sur le Nymphéa odorant


La partition est disponible au Centre de musique canadienne: atelier@cmccanada.org

2150 Rue Crescent

Montréal, QC H3G 2B8

(514) 866-3477

quebec@cmccanada.org

 

Un cymbalum.
Par mannmax (Pixabay)


À l’automne 2025, j’ai eu l’idée de composer une pièce pour un instrument rare qui me plait beaucoup et qui me semble particulièrement bien convenir à mon style : le cymbalum. C’est un instrument de la même famille que le piano, soit un instrument à cordes frappées par des marteaux. Mais le cymbalum n’a pas de clavier : ses cordes sont frappées par l’instrumentiste avec de petits marteaux tenus entre les doigts. Une pédale permet de conserver, ou non, la résonance des cordes. Le cymbalum est très répandu et populaire en Europe de l’Est, notamment en Hongrie. Mais au Québec, il est rare, c’est le moins qu’on puisse dire! https://fr.wikipedia.org/wiki/Cymbalum


Pour écouter le cymbalum: https://www.youtube.com/watch?v=gLrY-z5ne6A

 


Composer pour un instrument rare.


Avant de me lancer dans l’aventure, j’ai donc dû m’informer. Il existe de nombreux modèles de cymbalum qui n’ont pas la même étendue. Après recherches, j’ai contacté des musiciens qui en jouent. La première fut Françoise Rivalland qui me donna le diagramme des cordes du grand modèle de concert, celui que je comptais utiliser.

http://www.francoiserivalland.com/



Disposition des cordes et notes produites
sur le grand cymbalum de concert.


J’ai aussi rejoint le virtuose Alexandru Sura établit au Québec. Il m’a donné des précisions sur les possibilités concrètes de l’instrument, de même que sur les choses à éviter lorsqu’on écrit pour lui. «Le cymbalum doit être vu comme un violon à percussion», m’a-t-il dit. Je dirais plutôt un violoncelle puisque les deux instruments ont une étendue semblable – et le violoncelle fut l’instrument de ma jeunesse. Contrairement au piano, le cymbalum ne peut pas jouer des accords, et il faut faire attention aux distances entre les cordes : certaines notes proches l’une de l’autre dans la gamme peuvent être éloignées sur cet instrument, ce qui oblige à de grandes acrobaties pour les enchaîner!

https://alexandrusura.com/

 


Ambitus utilisé dans Le Nymphéa odorant, avec tous les sons chromatiques.
Je n'ai pas utilisé la note la plus grave (Do) ni les sons de la dernière quarte du registre de l'instrument. 


Alors, en prenant bien des précautions, j’ai composé ma pièce. Elle semble être techniquement jouable, à mon grand soulagement! Mais comme le cymbalum est très rare au Québec, ma partition précise que la pièce peut aussi être jouée au piano, main droite seule, avec quelques aménagements ad libitum. J’avais vu des pianistes ayant partiellement ou complètement perdu l’usage de leur main gauche se désoler qu’il y ait tant de pièces pour «main gauche seule» et si peu pour «main droite seule». Ils seront bienvenus de jouer ma composition.

 

Il existe différents types de marteaux pour le cymbalum. J’en utilise deux dans ma pièce : des marteaux feutrés et, dans la grande section centrale en tempo rapide, des marteaux plus durs, en bois.


 

Qui est le Nymphéa?

Le Nymphéa odorant.
Photo: Collection personnelle


Par ses sonorités, le cymbalum m’évoque des univers aquatiques. Lorsque je songeais à un titre, j’ai été guidé vers une magnifique plante indigène qui orne des lacs du Québec et que j’ai croisée sur les eaux du grand marais de la baie Lavallière près de chez moi : le Nymphéa odorant.

Plusieurs de mes pièces se réfèrent au monde végétal. Peut-être est-ce là une expression de mon côté biologiste. J’admire le monde végétal. Les plantes sont bel et bien des êtres vivants : j’ai étonné des gens en leur disant. Non seulement elles vivent, mais les plantes ont permis la vie sur Terre qui, sans elles, n’existerait pas. Elles l’ont permis, mais elles la soutiennent encore et toujours. Je ne suis pas certain qu’on en soit conscients, et je constate que nous manquons souvent de respect envers elles.

Le monde végétal est aussi une allégorie de mon processus de composition et des formes que je sculpte. Comme une graine tombée au sol, une idée musicale tombe en moi qui germe, fait des racines, une tige, des branches, des feuilles, des fleurs… Composer est pour moi créer des arborescences.

J’ai d’ailleurs trouvé le titre de Nymphéa odorant après avoir composé une bonne partie de la pièce, et j’avoue avoir hésité avec une autre plante. Ce ne sont pas les images ou les anecdotes qui m’inspirent.

Je reviendrai sur le monde de cette plante aquatique. Mais auparavant, je vous présente la pièce.


 

Modes et forme

 

Le Nymphéas odorant dure environ 17 minutes. La pièce doit être jouée comme en disant un conte… La partition est une numérisation en couleurs du manuscrit qui compte neuf pages. C’est de la calligraphie et c’est une occupation très zen. Mais surtout, les logiciels d’édition musicale détestent les musiques non-mesurées, et la mienne l’est souvent. Autrement, je fais appel à un copiste pour éditer mes partitions.

 

La pièce utilise trois modes traités de manière diatonique (sans modulation ni transposition). Aucun de ces modes ne se réfère à ceux de la musique d'Europe de l'Est, et la pièce n'a pas de lien avec telle ou telle musique traditionnelle nationale. Le premier est un mode non-octaviant auquel le Si naturel donne une couleur mélodique particulière.

 



Le Mode 1 et le début du Nymphéa odorant
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Le deuxième mode débute justement sur Si. Il est identique au précédent, mais la quarte augmentée s’y fait plus discrète et ses couleurs sont davantage pentatoniques.





Le Mode 2 du Nymphéas odorant, et un passage où alternent des arabesques dans les Modes 1 et 2.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN



Le troisième mode possède une couleur plus tendue, avec la seconde augmentée qui l’amorce. Le La bémol est à la clé :

 



Exemple de «contamination» du Mode 1 par le Mode 3, dans Le Nymphéa odorant.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Aucun de ces modes n’a une note «tonique» fermement affirmée. Ils «flottent» comme le Nymphéa odorant. Les passages d’un mode à un autre sont directs, sans transition, sans modulation : ce sont littéralement des sauts qui créent des «chocs de couleurs». Il arrive que la pédale tienne les résonances d’un mode alors que la musique passe en un autre mode, ce qui donne des harmonies contenant les douze sons chromatiques. Contrairement à d’autres de mes pièces, le Nymphéa odorant utilise donc tous les sons chromatiques, mais d’une manière strictement diatonique. Il arrive aussi que le troisième mode «contamine» le premier mode dont les sonorités sont alors profondément transformées, cela même si la ligne mélodique demeure typique du premier mode.

 

Une Libellule sur mon doigt! La partie centrale
du Nymphéa odorant peut évoquer le ballet de 
ces insectes abondants dans les milieux
écologiques où se retrouve le Nymphéa.
Photo: Collection personnelle.


(En passant, j’observe un certain engouement pour des modes avec des quarts-de-ton. Ces modes proviennent souvent du Moyen Orient et d’Asie où les micro-intervalles sont utilisés de manière traditionnelle depuis des siècles. À ce jour et bien que je n’aie rien contre cela, je n’ai pas utilisé de quarts-de-ton dans ma musique, mais plutôt des intervalles non-tempérés. Si la guitare, les instruments de la famille du violon (qui n’ont pas de frettes) et les claviers peuvent être adaptés pour produire ces micro-intervalles de manière convaincante, plusieurs instruments ne sont pas conçus pour cela. ) 
https://www.youtube.com/watch?v=TiGI-5i2wZ8

 

La pièce est issue d’arborescences venues de ces trois modes. Grosso modo, la forme est en trois parties enchaînées.

La première partie est très libre et ondoyante. Peut-être que les traits ascendants ressemblent aux tiges du Nymphéa qui montent dans l’eau jusqu’à sa surface… Cette section est jouée avec des marteaux feutrés. Elle va jusqu’au chiffre 6 (inclus) de la partition et dure un peu moins de huit minutes.

La deuxième partie est vive. Elle va jusqu’au chiffre 13 de la partition et dure environ 5 minutes et demi. Une sorte de scherzo de Libellules qui vont d’une feuille de Nymphéa à une autre! Cette partie se divise elle-même en trois sections.

La première utilise le premier mode. Au départ, les courts fragments sont entrecoupés de silences plus ou moins prolongés et imprévisibles. Puis, des coups percussifs (avec un marteau sur le bois de l’instrument) remplissent ces silences. Finalement, les coups percussifs sont à leur tour remplacés par de courts motifs mélodiques formant une sorte de danse ronde, un mouvement obstiné à la fois répétitif et constamment en variations.



Début de la section centrale du Nymphéas odorant, sorte de scherzo en trois parties sans répétitions.
Peu à peu, les silences seront remplis de coups percussifs (frappés sur l'instrument)
et de fragments mélodiques en constante variation.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN

La deuxième section utilise le deuxième mode. Elle commence avec quelques traits véloces en doubles-croches pour parvenir à un nouvel ostinato toujours varié et jubilatoire.

La troisième section utilise le troisième mode. C’est à nouveau une sorte d’ostinato varié. Mais il est plus hypnotique avec ses notes répétées.



Deuxième partie de la section centrale du Nymphéa odorant: le mode 3 devient hypnotique.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Cela mène à un sommet qui ouvre brusquement la troisième et dernière partie de la pièce. Cette partie ramène progressivement le climat flottant de la première partie. Elle le ramène et le développe dans un passage où les modes 1 et 3 sonnent comme une douce pluie tombant à la surface de l’eau. Suit un passage où une mélodie du deuxième mode entendue dans la section centrale est reprise, en tempo plus lent, à la fois jouée et chantée. Un choc modal (le plus brusque de la pièce) débouche sur la conclusion.



«Musique de pluie» et début du passage chanté / joué, dans la troisième partie du Nymphéa odorant.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Les dernières notes concluent clairement la pièce, mais elles ne se référent pas aux notes principales des trois modes. C’est donc une conclusion affirmée et suspendue tout à la fois…


 

Retour sur le Nymphéa odorant


Les Nymphéas ont inspiré quelques
250 toiles (souvent de très grand format)
au peintre Claude Monet.


De cette plante aquatique, le rhizome («racine») se fixe au fond de l’eau, et il développe des tiges se terminant par de grandes feuilles flottantes arrondies – la feuille des Nénuphars, souvent confondus avec les Nymphéas, est en forme de cœur (feuille cordée ou cordiforme).

La superbe fleur en forme d’étoile est blanche, ou quelquefois rose, avec un centre jaune vif. Elle s’ouvre tôt le matin pour se fermer durant l’après-midi. Une beauté éphémère : la fleur ne vit que trois jours, le temps d’être pollinisée (Frère Marie-Victorin, La flore laurentienne, 1945 / 1965). De par leur beauté, les Nymphéas stimulent la créativité : le peintre Claude Monet leur a consacré quelques 250 tableaux entre 1895 et 1926.

Les Nymphéas figurent parmi les plus anciennes plantes à fleurs (angiospermes). Leurs colonies actuelles peuvent évoquer celles qui recouvraient les marais préhistoriques, avant même que les angiospermes ne partent à la conquête de la terre ferme.

Il y a un fait curieux au sujet des Nymphéas. Au Moyen-Âge, on croyait que la consommation des rhizomes de plantes de la famille des Nymphaeaceae (nymphéas, nénuphars, lotus) pouvait limiter le désir sexuel, contrer les rêves érotiques et favoriser la chasteté. «Les fondements de cette croyance sont nébuleux. Le nom de cette famille de plantes réfère aux nymphes de la mythologie grecque, ces divinités représentant de jeunes filles vierges personnifiant les capacités créatives du monde naturel. Plusieurs fleurs de la famille des Nymphaeaceae sont en outre d’une blancheur immaculée, évoquant virginité et chasteté».

https://cinlb.org/nymphea-odorant/

 

Les Nymphéas doivent leur nom aux nymphes,
divinités mineures de la nature
dans la mythologie gréco-romaine.
(Par ennaej, Pixabay)


Et pourtant… Le nom de ces plantes vient du mot nymphe et fait référence aux nymphes qui, dans la mythologie gréco-romaine, sont des divinités mineures, habituellement représentées sous des traits féminins et associées à la nature. Vous connaissez peut-être un autre mot qui dérive de nymphe : nymphomanie, hum. Dans la mythologie, les nymphes étaient connues pour leur liberté sexuelles et associées aux satyres, eux aussi réputés pour leur hypersexualité!

Était-ce une si bonne idée que de consommer la racine de la plante dans le but de limiter ses pulsions sexuelles?!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nymphe


Maintenant, je me demande si je vais enfin trouver le courage d’apprivoiser le Dragon. Eh oui, un Dragon me suit depuis mon adolescence. Ce Dragon a la forme d’une œuvre musicale pour laquelle je note des idées et je compose des fragments depuis près de cinquante ans. Mais elle m’intimide tant que je n’ai pas encore osé plonger en elle. Le temps est-il venu? Ou vais-je à nouveau remettre en travaillant sur une autre pièce?


Un Dragon me suit depuis l'adolescence sous
la forme d'une œuvre musicale qui m'intimide
tellement que je n'ai pas encore osé la composer.
Le temps d'apprivoiser le Dragon serait-il venu?
(Par stanleyquah, Pixabay)


Sources des illustrations: Extraits du manuscrit du Nymphéa odorant (Tous droits réservés), Collection personnelle; images libres de droits: Wikipédia (Domaine public et PD-US) et Pixabay,