MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



lundi 2 mars 2026

LA TRIADE DES MAGES: SCIENCE, ART, SPIRITUALITÉ (2)

La triade des Mages : 
Science, art, spiritualité.

Deuxième partie: À deux: dispute ; à trois: paix. 


1. Une alliée de la science et des arts

2. Domaines communs

3. La musique perdue

La première partie de cet article est ici:

https://antoine-ouellette.blogspot.com/2026/01/la-triade-des-mages-art-science.html

La science et la foi sont-elles compatibles? Et que pourrait dire l'art entre la science et la foi? 

Je disais donc que... 

Une allié des sciences et des arts

L'observatoire de Mount Graham auquel participe le Vatican.
On y trouve notamment le Vatican Advanced Technology Telescope,
surnommé familièrement le «Popescope»!

Contrairement à ce que peut laisser croire l’affaire Galilée, les Papes de la Renaissance ont soutenu les sciences, tout comme ils ont soutenu les arts. Par exemple, un observatoire astronomique existe au Vatican depuis les années 1580. Il a dû déménager quelques fois à cause de la pollution lumineuse, mais il existe toujours. En fait, le Vatican possède non pas un observatoire, mais deux : l’un se trouve à Castel Gandolfo, la résidence d’été des Papes près de Rome, l’autre sur le Mont Graham en Arizona. En 2008 le Prix Templeton a été attribué au cosmologue Michal Heller, un des adjoints scientifiques de l'observatoire et en 2010, le Prix George Van Biesbroeck l’a été à l'ancien directeur de l'observatoire, le jésuite américain, George Coyne. 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Observatoire_du_Vatican

Bien avant Copernic, Nicolas de Cues
concluait que la Terre tourne autour
du Soleil. Bien avant l'astrophysique,
il affirmait que l'Univers était sans
limite finie. Et pourtant, le Pape
le nomma cardinal!

La fameuse affaire Galilée peut être interprétée comme la preuve de l’intérêt passionné du Vatican pour la science et ses débats – Martin Luther, lui, avait déclaré que Galilée méritait la mort : le Pape a donc protégé Galilée en le mettant en résidence surveillée! Quoiqu’il en soit, Galilée avait, lui aussi, ses défauts : il avait tendance à s’approprier les idées d’autrui sans citer ses sources, et il s’est trompé en niant l’existence matérielle des comètes.

Bien avant cet épisode, Nicolas de Cues (1401-1464) avait avancé que, sans être infini, l’univers était sans limite finie – ce qui semble exact, et que la Terre n’était pas fixe, qu’elle était en mouvement. Des décennies avant Copernic, il en était venu à la conclusion que la Terre tourne autour du Soleil. A-t-il été soumis à l’Inquisition? Loin de là : le Pape de l’époque apprécia tant ses idées qu’il le nomma cardinal!
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_de_Cues

À ce sujet, il est bon de savoir ce qui suit. Fondée sous une première forme en 1603, l’Académie pontificale pour les sciences a été revitalisée en 1847 par Pie IX, puis a reçu une nouvelle impulsion en 1936 sous Pie XI. Son mandat est de «promouvoir le progrès des sciences mathématiques, physiques et naturelles, et l'étude des problèmes épistémologiques qui leur sont liés». Elle est toujours bien active, et elle forme l’assemblée comptant le plus grand nombre de Prix Nobel, des gens qui ont souvent été nommés membres de l’Académie avant même de recevoir le Nobel.

Réacteur de recherche en fusion nucléaire.
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Mais attention! Ces gens de sciences sont souvent cités comme preuve selon quoi science et foi sont compatibles. C’est un argument trompeur. Ce que leur exemple démontre, c'est qu'un dialogue est possible, dans une certaine mesure. Le dialogue n'est pas nécessairement de la compatibilité. Par exemple, George Lemaître avait exhorté le Pape Pie XII à ne pas donner d’interprétation théologique du Big Bang, et encore moins à utiliser ce concept scientifique comme la preuve que l’univers a été créé par Dieu. En fait, ni la science ni la raison ne sont parvenue à démontrer l’existence de Dieu, pas davantage à démontrer son inexistence. En ce moment, nous ne sommes pas plus avancés qu’à l’époque d’Érigène (voir l'article précédent). Il faut reconnaître que le darwinisme ou l’astrophysique ont plombé plusieurs conceptions religieuses, chrétiennes et autres.

La compatibilité entre science et foi n’est pas une évidence. Mais voici qu’entre en scène l’art!

 

Domaines communs


Manuscrit de Jean Sébastien Bach.
Une œuvre musicale n'est pas une
démonstration d'algèbre mais,
avec tous ces symboles, une partition
pourrait ressembler à...
(image suivante)

La science et la foi ne sont pas les seuls domaines de l’esprit : il y a aussi l’art. Pourquoi la foi parle-t-elle si peu d’art, alors qu’elle cherche désespérément à s'allier à la science? Serait-elle complexée à ce point?! Car l’art, lui, ne se cherche pas de justifications scientifiques. Je ne connais pas d’artiste qui désire obtenir à tout prix l’imprimatur de la science. En écoutant une symphonie de Haydn ou une chanson de Leonard Cohen, en admirant une toile de Rubens ou de Chagall, en vivant une pièce de théâtre de Molière ou de Michel Tremblay, etc., qui donc s’extasie : «Que cette œuvre est scientifiquement juste!», ou encore : «J’adore cette œuvre parce qu’elle est mathématiquement exacte»?! Ce serait ridicule. Alors, pourquoi n’en va-t-il pas de même pour la foi et la spiritualité?

L’art parle son propre langage qui n’est ni celui de la foi ni celui de la science. La science parle son propre langage qui n’est ni celui de la foi ni celui de l’art. La foi parle son propre langage qui n’est ni celui de la science ni celui de l’art. Il est des vérités de l’ordre de la science; il est des vérités de l’ordre de l’art; il est des vérités de l’ordre de la foi. La nature des vérités de chacun de ces trois domaines lui est propre et ne peut être saisi que par le langage qui lui est propre lui aussi.

... une page de mathématiques!
Dessins de trigonométrie tiré de 
l'Encyclopédie d'Éphraïm Chambers
(1728)



Science, art et foi sont des «canaux» différents mais aussi vrais l’un que l’autre. La vérité n’est pas l’apanage que de la seule science, le savoir non plus. Si la science sous la tutelle de la foi n’est pas une bonne affaire, la foi sous la tutelle de la science ne l’est guère plus. La science n’a pas à se chercher des confirmations dans la foi, mais la foi n’a pas davantage à s’en chercher dans la science. De même pour l’art : en quoi l’analyse scientifique d’une partition peut-elle faire apprécier cette œuvre? L’émotion artistique ne passe pas par l’étude des proportions mathématiques dans une toile! Chacun de ces trois canaux perd sa vérité et sa pertinence lorsqu’il s’assujetti à un autre. 

La science, la foi et l’art peuvent tout autant l’un que l’autre être faussés, instrumentalisés, pervertis. Il n’est aucun régime tyrannique qui n’ait été glorifié par des artistes et auquel des scientifiques n'aient pas collaboré.

Cependant, il existe des points de contact entre eux. Il existe un domaine commun, un domaine d’intersection entre science et art, entre art et foi, entre science et foi, entre art, science et foi. Par exemple, dans l’art musical, la science aide à perfectionner la fabrication des instruments; les symboles d’une page de partition la font ressembler à une page de mathématiques… Je m’en amuse : une dame de mon quartier m’a appelé Professeur Tournesol! Du coup, il existe une possibilité d’échanges et d’interactions. Mais une bonne part du domaine propre de chaque canal échappe à celui des autres canaux : chacun possède sa nature propre et indépendante qui demande à être respectée. La compatibilité s’établit à l’intérieur du domaine d’intersection; hors de ce domaine, la compatibilité est incertaine, illusoire ou impossible. Cette relation peut être représentée comme ceci :


Ma version de la triade Science - Art - Spiritualité (Foi),
avec ses domaines communs et partagés (où le dialogue est possible),
avec aussi ses espaces exclusifs (où le langage de l'un n'est pas compris par l'autre).


Il n’y a donc pas de compatibilité totale entre science et foi, pas plus qu’il n’y en a entre science et art. Le schéma montre qu’il existe même deux zones d’incompatibilité entre science et foi : la zone où la science est seule, et la zone où la foi est seule. La zone où la foi est seule représente le cœur que signalait Blaise Pascal; la zone où la science est seule représente le doute qui est moteur de la science. La foi ne peut pas se nourrir de doute, et la science est impuissante face au cœur. Ces zones ne donneront lieu qu’à un dialogue de sourds, car science et foi n’y parlent tout simplement pas le même langage.

Auteur du livre L’impossible dialogue, Yves Gingras a donc à la fois tort et raison : le dialogue n’est pas impossible, mais il ne peut être fructueux que dans l’intersection, le domaine commun. Par contre, Yves Gingras est trop militant lorsqu’il affirme que la science vise à «dépasser» les religions et les spiritualités par les procédures de vérification empirique et la cohérence logique. En faisant ainsi, la science ne dépasse rien : elle ne fait que parler son langage propre dans la zone du schéma où elle est seule.

Ce livre est paru en 2016 aux Éditions Boréal. Pour un aperçu, voir : https://actualites.uqam.ca/2016/impossible-dialogue-entre-sciences-et-religions-ouvrage-yves-gingras/

Ce n’est donc qu’une petite portion de la foi qui peut bénéficier de la raison. Peut-être même que la science pouvant le mieux dialoguer avec la foi n’est pas celle, linéaire, du 1+1=2 mais celle, arborescente, des mathématiques du chaos avec ses fractales, effets papillons et attracteurs étranges. Peut-être aussi que le Seigneur est davantage un artiste qu’un scientifique : si tel est le cas, nous perdons temps et énergie à tenter de le raisonner.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_chaos

Puisqu’il y a peu de compatibilité, Dieu ne peut pas être connu par la seule raison. Seul l’univers matériel peut être exploré par la raison. On attend trop de la raison : des attentes déraisonnables! On oublie que notre esprit possède d’autres facultés et d’autres dimensions.

 

La musique perdue

La triade des mages renvoie à la Trinité,
un seul Dieu en trois Personnes, Mystère
de la foi inaccessible à la seule raison. 
Toile de Jeronimo Cosida, c.1590

Chose certaine, une «foi raisonnée» est une foi réduite qui a perdu son langage propre. Et tout le problème est justement là : dans une trop grande mesure, nous avons perdu le langage de la foi, nous ne comprenons plus ses mots, même plus son alphabet. Pour pallier à cela, nous comblons le vide en empruntant le langage et les mots d’un autre domaine, celui de la science, un langage et des mots qui sont pourtant incapables, en leur nature même, d’épanouir la foi. Alors, celle-ci se dessèche et devient comme une langue morte, une spéculation, une «foire au bavardage» comme ironisait saint Augustin.

C’est pire encore! Car j’observe que la foi chrétienne recourt de plus en plus à la pseudo-science, notamment les idéologies sociales pseudo-scientifiques (qui se sont imposées tant dans les universités que dans des pans de l’Église) et la psycho-pop. Mon Dieu qu’il s’en prononce des homélies à la sauce psycho-pop dont bien des concepts semblent avoir remplacés les dogmes! (Par bonheur, ma paroisse reste épargnée de ce phénomène)

Combien de fois ne dit-on pas que les gens, surtout les jeunes, ne comprennent plus ce qu’il se passe lors de la messe? La messe n’est «ennuyante» que parce que nous ne parlons plus son langage. 

Combien de fois ne lit-on pas que les mots pour dire la foi devraient être plus «accessibles»? Comme ceux de n’importe quel domaine, les mots de la foi ne sont inaccessibles qu’à qui ne fait pas l’effort ou n’a pas eu l’occasion de les connaître. Combien de fois ne demande-t-on pas de trouver des «mots nouveaux» pour présenter la foi? 
Il n’y aura pas de mots nouveaux – on n’invente pas des mots ainsi. Il n’y aura que des mots en moins et des idées en moins. Le risque est que le contenu de la foi devienne de plus en plus minimaliste et se limite à des slogans creux : «Jésus sauve» (de quoi donc?), «Dieu t’aime tel que tu es» (vraiment?!), «Le Seigneur est bon» (alors pourquoi la maladie, la guerre, les catastrophes naturelles, la mort?). Ces mots de formules toutes faites sont insuffisants. Au mieux, ils apportent, peut-être, une mince consolation dans les épreuves, mais ils sont incapables d’inspirer la vie courante.

Icône de saint Grégoire de Nysse:
«Les concepts créent des idoles de Dieu.
L'émerveillement seul saisit quelque chose»,
disait-il.


Une musique perdue. En 2019, une étude du Pew Research Center démontrait que 69% des Catholiques des États-Unis NE CROIENT PAS en la Présence réelle du Christ dans l'hostie et le vin consacrés. On ne parle pas là d'une question secondaire, mais bien fondamentale et essentielle: ne pas y croire fait que l'on n'est pas catholique, peut-être pas même chrétien, sinon vaguement. Des études plus récentes ont confirmé ce chiffre, en ajoutant toutefois que plus la personne catholique fréquente les sacrements, plus elle croit et que, zut, plus elle fréquente la messe «traditionnelle» en latin, plus elle croit davantage. Alors pourquoi si peu de catholiques y croient? Parce que la musique a été perdue. Elle a été perdue parce que peu ou pas enseignée, et parce que l'on a interprété la foi selon la science. 

Le langage de la foi n’est pas le problème. Le problème est que l’on n’a pas continué à le cultiver, à le parler, à l’enseigner, ou si peu et si mal. Nous avons cessé de jouer sa musique. Délaisser encore davantage le langage de la foi sous prétexte d’«accessibilité» est une voie sans issue, condamnée d’avance. La solution passera inévitablement par recommencer à faire nos gammes.       

Science, foi, art: à chacun son langage
pour un dialogue fructueux.



Trop de raison risque de pousser la foi vers une sorte de résignation ou de désenchantement. Or sans émerveillement, l’Évangile du Christ se serait éteint dès le départ. Le Christ invite plutôt à la conversion en nous disant : «Viens, suis-moi». 

En notre personne, il nous convie à «laver ce qui est souillé, baigner ce qui est aride, guérir ce qui est blessé, assouplir ce qui est raide, réchauffer ce qui est froid, et rendre droit ce qui est faussé».

(extrait de la séquence Veni Sancte Spiritus de la fête de la Pentecôte).

Il ne s’agit pas de promouvoir le délire irrationnel, mais qu’avons-nous donc tant à faire, dans la foi, avec le rationnel? Pourquoi cherchons-nous tant à rationnaliser ce qui n’en a pas vraiment besoin et qui perd à être traité ainsi? Un Dieu raisonnable n’inspire personne. Trop de mots, trop de mots. 


Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public et PD-US), sites commerciaux pour les livres suggérés.



lundi 2 février 2026

LE LAC HARMONIQUE (opus 66) POUR CHOEUR ET ORCHESTRE

Le Lac harmonique (Opus 66, 2025)
Pour chœur mixte, orchestre symphonique
et bande sonore (sons de nature)

1. Instrumentation
2. Chamanisme
3. Une harmonie en forme de lac
4. Une cérémonie de nature
5. Plein son, timbales, tonnerre, sons de nature
6. Carnet d’atelier
7. Étapes à venir
 


Franklin Carmichael: Lake Wabagishik (1928)


Instrumentation, et bande sonore :

Chœur mixte Trois paires de Maracas, jouées par trois choristes dispersés dans le chœur.

3 Flûtes, 2 Hautbois, 2 Clarinettes, 2 Bassons, 4 Cors, 3 Trompettes, 2 Trombones ténors, Trombone basse, Tuba

Plaque-tonnerre (Thunder Sheet)

Timbales
Percussions pour 3 instrumentistes:

Timbales (4 timbales de 30, 28, 25 et 23 pouces)
Percussion 1: 2 Tams-tams (un grave et un «moyen») / Bol tibétain accordé sur la note Fa. Ou Cloche-tube en cas de non-disponibilité. / Plaque-tonnerre (Thunder Sheet)
Percussion 2: Grosse caisse (jouée horizontalement comme une timbale / Arbre chinois
Percussion 3: Gong (bulbé) grave / Vibraphone / 4 Toms-toms / Cymbale suspendue

Harpe

Cordes (violons 1, Violons 2, Altos, Violoncelles, Contrebasses)

Environ 60-70 musiciens d’orchestre pour un équilibre optimal.

Bande sonore de sons de nature aux abords d’un lac nordique.

En quatre mouvements enchaînés.

1. Onatchiway c.9 minutes

2. Opawika c.11 minutes

3. Wachigabau c. 15 minutes 30

4. Wapizagonk c.3 minutes 30

Durée : c.40 minutes.

La partition manuscrite compte 98 pages. Elle est écrite en sons réels.

 

Chamanisme

James MacDonald: The Solemn Land (1912)


Le Lac harmonique appartient à la famille «chamanique» de mes pièces, famille inaugurée par L’Esprit envoûteur (opus 9, 1985, rév. 1999) et Paysage (pour 4 pianos, opus 10, 1987). Je mets le mot «chamanique» entre guillemet! Mais ce sont tout de même les pièces les plus proches d’«Antoine biologiste». Proches non pas parce qu’elles soient «scientifiques» (une œuvre d’art ne peut pas être la démonstration d’un théorème), mais parce que j’y poétise mes connaissances en biologie et mon amour respectueux de la Terre, des forces de la nature et des êtres vivants. C’est aussi une musique nordique, car je suis un homme nordique dont les saisons préférées sont l’automne et l’hiver.

Le Lac n’a rien de néo-classique (ni dans la forme ni dans le ton), n’a rien de néo-romantique, et est très peu impressionniste (quelques «reflets» ici ou là, sans plus). En fait, je suis un peu troublé, car je me demande ce que j’ai accompli là… C’est une musique un peu âpre et dépourvue de sentimentalité, quelque chose de pur comme de l’eau de source qui jailli en forêt, cristalline, froide, minérale, vitale… Et pourtant, chaque note est bien humaine… me semble-t-il. Donc à défaut de mieux: «chamanique». 

Je n'ai pas (encore) cédé à la tentation de numéroter les pièces qui pourraient être mes symphonies. Si je le faisais, Le Lac harmonique serait la Symphonie #7. Le ferai-je un jour? Je ne sais pas trop... 

Le Lac harmonique. Pages du manuscrit. (c) 2025 Antoine Ouellette SOCAN

Une harmonie en forme de lac


En général, ma musique fait primer mélodie et rythme, mais Le Lac harmonique donne une grande importance à l’harmonie. La première idée de cette pièce m’est venue subitement alors que, comme ça, je me suis mis au piano et joué cet accord spontanément :
Harmonie fondamentale du Lac harmonique

En jouant cet accord, j’ai réalisé qu’il portait un monde en lui-même et qu’il serait le fondement d’une œuvre. Cette œuvre serait comme une immersion en cette harmonie. Et une grande partie du matériau allait en dériver par arborescences.

Tom Thomson. In the Northland (1916)

J’entendais aussitôt résonner cette harmonie première avec un chœur et un orchestre. Un chœur…, c’est-à-dire un texte. Mais quel texte? La métaphore du lac s’est rapidement imposée face à cette harmonie unique. Un lac est un plan d’eau, pas un cours d’eau, et cette œuvre serait comme un plan d’eau. Je ne voyais pas un lac (je ne suis pas visuel), mais je le sentais et l’entendais symboliquement. Un lac peut sembler statique, tout comme cette musique serait contemplative; mais l’apparent statisme d’un lac cache en fait beaucoup de vie, tout comme l’apparent statisme de cette musique à naître serait parcouru par beaucoup de mouvement.

La symbolique du lac m’a donc orienté vers un texte chanté évoquant les lacs. Mais rapidement, j’ai senti que ce ne pouvait pas être un poème au sens traditionnel. Une intuition m’a alors fait examiner des cartes géographiques du Québec. Et là, j’y ai trouvé mon poème! Ce serait des noms de lacs du Québec, uniquement des noms de lacs, mais ce ne pouvait pas être «Lac des cèdres» ou «Lac rond»! Sur les cartes, j’ai alors rencontré des noms extraordinaires : Matchi-Manitou, Kawawachikamach, Oskélanéo… 

Ces noms figurent sur les cartes géographiques ainsi que dans le répertoire de la Commission de toponymie du Québec.

Animal solitaire et farouche, le Carcajou
a inspiré de nombreuses légendes, certaines
le dépeignant comme diabolique. Au Québec,
on le surnomme d'ailleurs le Diable de la forêt.
En Europe, il est plutôt appelé Glouton.
Son nom anglais, Wolverine, est célèbre
parce qu'il a été donné à
un super-héros de Marvel.

Ce sont des noms d’origine autochtone. Je les ai choisis pour leurs sonorités qui m’évoquent la nature nordique. J’ai apporté des changements mineurs à deux ou trois noms pour des raisons graphiques et euphoniques (par exemple, l’ajout d’un accent aigu). Ce qui donne des vers comme celui-ci :


Wapizagonk Onatchiway, Wapizagonk Opawika : Assinika

Hommage à la grande nature du Québec, Le Lac harmonique fait donc chanter un poème que j’ai créé uniquement à partir des noms d’une vingtaine de lacs du Québec. 

On me demandera peut-être quelles émotions l’on doit exprimer en chantant ces mots magnifiques! Tout simplement l’émerveillement face à des paysages loin de la civilisation et face à une grandeur qui nous dépasse. Un émerveillement quelques fois teinté d’inquiétude car, dans les profondeurs de cette nature, on peut croiser l’Ours, le Puma, le Carcajou, un Loup solitaire…

Le territoire m’a donné le poème. Ces noms résonneraient comme des invocations. Par exemple, ces mélodies éphémères que chanteront le chœur :

 

Ou:


Une cérémonie de nature

Cette œuvre est comme un cérémonial de nature – au même moment, une connaissance m’avait parlé du shintoïsme, religion «naturelle» du Japon, proche du chamanisme. Ce n’est qu’une coïncidence, mais Le Lac harmonique peut en effet évoquer une musique japonaise par ses tournures mélodiques. Par exemple, cette mélodie qui l’ouvre et qui constitue, après l’accord mentionné précédemment, l’autre grand élément thématique de la pièce :





Incidemment, je suis un admirateur du cinéaste d’animation Hayao Miyazaki dont certains films se réfèrent au shintoïsme (Mon voisin Totoro, Princesse MonomokeLe voyage de Chihiro, Le garçon et le héron…) - mais la musique de ses films sonne bien peu japonaise. L’auteur Dany Laferrière a pu intituler l’un de ses livres Je suis un écrivain japonais (2008), Le Lac harmonique me donne des allures de compositeur japonais! Et j'imagine très bien Le Lac harmonique joué au Japon, près d'un petit lac et d'un temple. 

 Le Lac harmonique est en quatre «mouvements» enchaînés. Mais ce ne sont pas des mouvements au sens traditionnel du terme. Ce sont plutôt des cycles, comme celui du jour et de la nuit, où les événements reviennent dans l’ordre mais plus ou moins modifiés, comme le sont les êtres et les lieux dans la nature au fil du temps. Le dernier mouvement est le plus court : c’est comme un envol ou une fin de séjour.

Tom Thomson. Round Lake, Mud Bay (1915)

Onatchiway c.9 minutes
Opawika c.11 minutes
Wachigabau c. 15 minutes 30
Wapizagonk c.3 minutes 30
 
Chacun des trois premiers mouvements est un cycle constitué des éléments suivants :

A. Une mélodie jouée forte aux bois

B. Un passage où les cuivres et les chœurs prennent vie en menant vers une incantation très sonore
C. Une section où la harpe fait apparaître les cordes de l’orchestre, comme des reflets, sur les bruissements du chœur.
D. Un ostinato des cordes soutenant les chœurs harmoniques, menant vers un sommet sonore.
E. Une séquence de mélodies chorales sous des sons de nature lacustre (bande sonore) et des ondulations des cordes.
F. Un épisode de déploiement sonore du chœur avec seulement quelques instruments.

L'accord fondamental et tout ce qui en découle peut donner l'impression que Le Lac est dans un Fa mineur modal. Mais le dernier mouvement fait entendre la véritable note modale («tonique») qui n'est pas Fa. La «tonalité» principale n'est jamais affirmée et, même lorsqu'elle se révèle à la toute fin, elle le fait tout en douceur... De toute façon, cette musique est essentiellement modale. 
 

Plein son, timbales, tonnerre, bruits de nature

Outre sa composante harmonique inhabituelle, Le Lac harmonique offre quelques autres raretés. Je ne les ai pas cherchées: elles se sont imposées d'elles-mêmes.

- Wachigabau, le troisième «mouvement», contient l’un des passages les plus soutenus de toute ma musique : près de 13 pages en fortissimo et triple forte, tout l’orchestre de même que les chœurs en entier y participent à plein son!

- Les timbales ont une belle partie. Je n’avais utilisé les timbales que dans une seule de mes œuvres précédente, Perce-neige (opus 29). Dans Le Lac harmonique, je leur confie quelques joyeuses tempêtes… :


… et même une mélodie :

- Parmi les percussions, je demande pour la première fois une Thunder Sheet, ou «plaque-tonnerre» : «une large plaque métallique souple, une feuille de métal, suspendue à un portant, que l'on fait résonner le plus souvent en la secouant ou, plus rarement, en la frappant avec un maillet ou une baguette de tambour feutrée. La plaque-tonnerre produit lorsqu'on la secoue des vibrations rappelant le grondement du tonnerre» (Wikipédia).

- Le Lac harmonique contient trois passages avec bande sonore fait de sons de nature que l'on peut entendre près d'un lac nordique. Ces musiques naturelles se superposent à ce que chante le chœur et à ce que jouent quelques instruments de l'orchestre. Cette bande est comme un instrument qui non seulement fait entendre la nature, mais qui «joue» des sons non tempérés et des rythmes libres. Chaque séquence est un peu différente des autres et, dans la troisième, les sons de nature seront légèrement «diffractés» par électroacoustique. 

Chacune de ces trois séquences dure environ 4 minutes. En concert, il faut donc prévoir l’équipement de diffusion de la bande sonore. Idéalement, les haut-parleurs devraient entourer le public afin de l’immerger dans le paysage sonore.

 

Carnet d’atelier

Tom Thomson. The Jack Pine (1916)

J’avais esquissé Le Lac harmonique à l’automne 2024. Le brouillon allait du début à la fin de l’œuvre, mais avec plusieurs «trous» comme, par exemple, une ligne mélodique sans environnement, ou un passage où quelques notes étaient accompagnées d’indications verbales. Lorsque j’y suis revenu au printemps 2025 après avoir laissé reposer et mûrir les choses, le travail de composition était loin d’être terminé. Je ne m’attendais toutefois pas à un travail aussi intense au cours de l’été! Je ne m’attendais pas non plus à écrire une pièce de cette durée et de ce nombre de pages : je croyais qu’elle allait plutôt durer autour de 25 minutes.

Le plus difficile fut le grand nombre de microdécisions que je devais prendre, des décisions délicates sur de petits détails. Le défi consistait à maintenir le caractère particulier de l’œuvre. Le Lac harmonique est une pièce âpre mais non agressive, contemplative, presque «zen. En même temps, elle contient beaucoup de mouvement ainsi que des passages très sonores. Toutefois, ce mouvement et cette force ne devaient pas virer vers quelque chose de dramatique : l’esprit de l'œuvre devait être maintenu même dans les moments plus actifs et sonores. C’était un impératif d’harmonie et de cohérence. D’où les multiples microdécisions que j’ai dû prendre, et le fait que certaines d'entre elles ont été longues à prendre! J'ai dû renoncer à plusieurs idées afin de préserver l'univers de la pièce. 

Tom Thomson. Spring Ice (1915)

Le troisième mouvement en esquisses était le plus incomplet, mais ce fut bien d’avoir complété et mis au propre les deux premiers mouvements avant de l’entreprendre : bon nombre de détails se sont assez facilement mis en place dans la logique des mouvements précédents.

Par rapport aux esquisses, c’est le dernier mouvement qui a été le plus transformé. C’est le plus court des quatre, comme un «au revoir». Je peux dire l’avoir largement recomposé. En esquisses, il durait 2 minutes 45: au final, il est passé à 3 minutes 30. En le travaillant, une sorte de «mélodie éphémère» s'y est invitée qui m'a laissé stupéfait. Inattendue, venue de nulle part, mais en complète harmonie avec l'ensemble; mieux encore, un digne couronnement de la pièce. À la fin de ce travail ardu, voilà que, pouf, cette mélodie parfaite qui surgit en un éclair! Une vraie récompense, une vraie consolation.

Lorsque Le Lac sera joué, un jour, je ne crois pas que bien des gens se rendront compte qu’il n’y a, en tout et partout, que sept notes utilisées dans cette volumineuse partition… 


ÉTAPES À VENIR

Au moment d'écrire cet article, j'apprenais que mon excellente copiste prenait sa retraite. Je me retrouvais sans copiste pour faire l'édition de la partition manuscrite du Lac harmonique. J'ai lancé un appel sur Facebook en janvier dernier, et un jeune surdoué a répondu à l'appel. Alors, la partition est en voie d'édition (score, parties d'orchestre et partie chorale).

N'étant pas équipé pour le faire, je devais aussi lancer un appel afin de trouver quelqu'un pour réaliser les trois séquences de sons de nature. Cela peut sembler curieux, mais il peut y avoir des droits sur des enregistrements de sons de nature. J'avais donc besoin d'une personne qui est non seulement habile avec le montage sonore et l'électroacoustique mais qui, en plus, avait à sa disposition une banque de sons. Cette fois, je connaissais quelqu'un qui pouvait faire ce travail et dont j'admire les réalisations. Contactée, cette personne a accepté la mission.

Ces deux étapes devraient être remplies quelque part ce printemps ou cet été. Il restera une autre grande étape: trouver un organisme et des interprètes qui accepteront de monter l'œuvre en concert. J'ai des pistes, mais c'est embryonnaire pour le moment. Priez pour moi et pour le Lac 😉

Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US), site commercial pour la plaque-tonnerre.