MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



lundi 2 février 2026

LE LAC HARMONIQUE (opus 66) POUR CHOEUR ET ORCHESTRE

Le Lac harmonique (Opus 66, 2025)
Pour chœur mixte, orchestre symphonique
et bande sonore (sons de nature)

1. Instrumentation
2. Chamanisme
3. Une harmonie en forme de lac
4. Une cérémonie de nature
5. Plein son, timbales, tonnerre, sons de nature
6. Carnet d’atelier
7. Étapes à venir
 


Franklin Carmichael: Lake Wabagishik (1928)


Instrumentation, et bande sonore :

Chœur mixte Trois paires de Maracas, jouées par trois choristes dispersés dans le chœur.

3 Flûtes, 2 Hautbois, 2 Clarinettes, 2 Bassons, 4 Cors, 3 Trompettes, 2 Trombones ténors, Trombone basse, Tuba

Plaque-tonnerre (Thunder Sheet)

Timbales
Percussions pour 3 instrumentistes:

Timbales (4 timbales de 30, 28, 25 et 23 pouces)
Percussion 1: 2 Tams-tams (un grave et un «moyen») / Bol tibétain accordé sur la note Fa. Ou Cloche-tube en cas de non-disponibilité. / Plaque-tonnerre (Thunder Sheet)
Percussion 2: Grosse caisse (jouée horizontalement comme une timbale / Arbre chinois
Percussion 3: Gong (bulbé) grave / Vibraphone / 4 Toms-toms / Cymbale suspendue

Harpe

Cordes (violons 1, Violons 2, Altos, Violoncelles, Contrebasses)

Environ 60-70 musiciens d’orchestre pour un équilibre optimal.

Bande sonore de sons de nature aux abords d’un lac nordique.

En quatre mouvements enchaînés.

1. Onatchiway c.9 minutes

2. Opawika c.11 minutes

3. Wachigabau c. 15 minutes 30

4. Wapizagonk c.3 minutes 30

Durée : c.40 minutes.

La partition manuscrite compte 98 pages. Elle est écrite en sons réels.

 

Chamanisme

James MacDonald: The Solemn Land (1912)


Le Lac harmonique appartient à la famille «chamanique» de mes pièces, famille inaugurée par L’Esprit envoûteur (opus 9, 1985, rév. 1999) et Paysage (pour 4 pianos, opus 10, 1987). Je mets le mot «chamanique» entre guillemet! Mais ce sont tout de même les pièces les plus proches d’«Antoine biologiste». Proches non pas parce qu’elles soient «scientifiques» (une œuvre d’art ne peut pas être la démonstration d’un théorème), mais parce que j’y poétise mes connaissances en biologie et mon amour respectueux de la Terre, des forces de la nature et des êtres vivants. C’est aussi une musique nordique, car je suis un homme nordique dont les saisons préférées sont l’automne et l’hiver.

Le Lac n’a rien de néo-classique (ni dans la forme ni dans le ton), n’a rien de néo-romantique, et est très peu impressionniste (quelques «reflets» ici ou là, sans plus). En fait, je suis un peu troublé, car je me demande ce que j’ai accompli là… C’est une musique un peu âpre et dépourvue de sentimentalité, quelque chose de pur comme de l’eau de source qui jailli en forêt, cristalline, froide, minérale, vitale… Et pourtant, chaque note est bien humaine… me semble-t-il.

Je n'ai pas (encore) cédé à la tentation de numéroter les pièces qui pourraient être mes symphonies. Si je le faisais, Le Lac harmonique serait la Symphonie #7. Le ferai-je un jour? Je ne sais pas trop... 

Le Lac harmonique. Pages du manuscrit. (c) 2025 Antoine Ouellette SOCAN

Une harmonie en forme de lac


En général, ma musique fait primer mélodie et rythme, mais Le Lac harmonique donne une grande importance à l’harmonie. La première idée de cette pièce m’est venue subitement alors que, comme ça, je me suis mis au piano et joué cet accord spontanément :
Harmonie fondamentale du Lac harmonique

En jouant cet accord, j’ai réalisé qu’il portait un monde en lui-même et qu’il serait le fondement d’une œuvre. Cette œuvre serait comme une immersion en cette harmonie. Et une grande partie du matériau allait en dériver par arborescences.

Tom Thomson. In the Northland (1916)

J’entendais aussitôt résonner cette harmonie première avec un chœur et un orchestre. Un chœur…, c’est-à-dire un texte. Mais quel texte? La métaphore du lac s’est rapidement imposée face à cette harmonie unique. Un lac est un plan d’eau, pas un cours d’eau, et cette œuvre serait comme un plan d’eau. Je ne voyais pas un lac (je ne suis pas visuel), mais je le sentais et l’entendais symboliquement. Un lac peut sembler statique, tout comme cette musique serait contemplative; mais l’apparent statisme d’un lac cache en fait beaucoup de vie, tout comme l’apparent statisme de cette musique à naître serait parcouru par beaucoup de mouvement.

La symbolique du lac m’a donc orienté vers un texte chanté évoquant les lacs. Mais rapidement, j’ai senti que ce ne pouvait pas être un poème au sens traditionnel. Une intuition m’a alors fait examiner des cartes géographiques du Québec. Et là, j’y ai trouvé mon poème! Ce serait des noms de lacs du Québec, uniquement des noms de lacs, mais ce ne pouvait pas être «Lac des cèdres» ou «Lac rond»! Sur les cartes, j’ai alors rencontré des noms extraordinaires : Matchi-Manitou, Kawawachikamach, Oskélanéo… 

Ces noms figurent sur les cartes géographiques ainsi que dans le répertoire de la Commission de toponymie du Québec.

Animal solitaire et farouche, le Carcajou
a inspiré de nombreuses légendes, certaines
le dépeignant comme diabolique. Au Québec,
on le surnomme d'ailleurs le Diable de la forêt.
En Europe, il est plutôt appelé Glouton.
Son nom anglais, Wolverine, est célèbre
parce qu'il a été donné à
un super-héros de Marvel.

Ce sont des noms d’origine autochtone. Je les ai choisis pour leurs sonorités qui m’évoquent la nature nordique. J’ai apporté des changements mineurs à deux ou trois noms pour des raisons graphiques et euphoniques (par exemple, l’ajout d’un accent aigu). Ce qui donne des vers comme celui-ci :


Wapizagonk Onatchiway, Wapizagonk Opawika : Assinika

Hommage à la grande nature du Québec, Le Lac harmonique fait donc chanter un poème que j’ai créé uniquement à partir des noms d’une vingtaine de lacs du Québec. 

On me demandera peut-être quelles émotions l’on doit exprimer en chantant ces mots magnifiques! Tout simplement l’émerveillement face à des paysages loin de la civilisation et face à une grandeur qui nous dépasse. Un émerveillement quelques fois teinté d’inquiétude car, dans les profondeurs de cette nature, on peut croiser l’Ours, le Puma, le Carcajou, un Loup solitaire…

Le territoire m’a donné le poème. Ces noms résonneraient comme des invocations. Par exemple, ces mélodies éphémères que chanteront le chœur :

 

Ou:


Une cérémonie de nature

Cette œuvre est comme un cérémonial de nature – au même moment, une connaissance m’avait parlé du shintoïsme, religion «naturelle» du Japon, proche du chamanisme. Ce n’est qu’une coïncidence, mais Le Lac harmonique peut en effet évoquer une musique japonaise par ses tournures mélodiques. Par exemple, cette mélodie qui l’ouvre et qui constitue, après l’accord mentionné précédemment, l’autre grand élément thématique de la pièce :





Incidemment, je suis un admirateur du cinéaste d’animation Hayao Miyazaki dont certains films se réfèrent au shintoïsme (Mon voisin Totoro, Princesse MonomokeLe voyage de Chihiro, Le garçon et le héron…) - mais la musique de ses films sonne bien peu japonaise. L’auteur Dany Laferrière a pu intituler l’un de ses livres Je suis un écrivain japonais (2008), Le Lac harmonique me donne des allures de compositeur japonais! Et j'imagine très bien Le Lac harmonique joué au Japon, près d'un petit lac et d'un temple. 

 Le Lac harmonique est en quatre «mouvements» enchaînés. Mais ce ne sont pas des mouvements au sens traditionnel du terme. Ce sont plutôt des cycles, comme celui du jour et de la nuit, où les événements reviennent dans l’ordre mais plus ou moins modifiés, comme le sont les êtres et les lieux dans la nature au fil du temps. Le dernier mouvement est le plus court : c’est comme un envol ou une fin de séjour.

Tom Thomson. Round Lake, Mud Bay (1915)

Onatchiway c.9 minutes
Opawika c.11 minutes
Wachigabau c. 15 minutes 30
Wapizagonk c.3 minutes 30
 
Chacun des trois premiers mouvements est un cycle constitué des éléments suivants :

A. Une mélodie jouée forte aux bois

B. Un passage où les cuivres et les chœurs prennent vie en menant vers une incantation très sonore
C. Une section où la harpe fait apparaître les cordes de l’orchestre, comme des reflets, sur les bruissements du chœur.
D. Un ostinato des cordes soutenant les chœurs harmoniques, menant vers un sommet sonore.
E. Une séquence de mélodies chorales sous des sons de nature lacustre (bande sonore) et des ondulations des cordes.
F. Un épisode de déploiement sonore du chœur avec seulement quelques instruments.

L'accord fondamental et tout ce qui en découle peut donner l'impression que Le Lac est dans un Fa mineur modal. Mais le dernier mouvement fait entendre la véritable note mode («tonique») qui n'est pas Fa. La «tonalité» principale n'est jamais affirmée et, même lorsqu'elle se révèle à la toute fin, elle le fait tout en douceur... 
 

Plein son, timbales, tonnerre, bruits de nature

Outre sa composante harmonique inhabituelle, Le Lac harmonique offre quelques autres raretés. Je ne les ai pas cherchées: elles se sont imposées d'elles-mêmes.

- Wachigabau, le troisième «mouvement», contient l’un des passages les plus soutenus de toute ma musique : près de 13 pages en fortissimo et triple forte, tout l’orchestre de même que les chœurs en entier y participent à plein son!

- Les timbales ont une belle partie. Je n’avais utilisé les timbales que dans une seule de mes œuvres précédente, Perce-neige (opus 29). Dans Le Lac harmonique, je leur confie quelques joyeuses tempêtes… :


… et même une mélodie :

- Parmi les percussions, je demande pour la première fois une Thunder Sheet, ou «plaque-tonnerre» : «une large plaque métallique souple, une feuille de métal, suspendue à un portant, que l'on fait résonner le plus souvent en la secouant ou, plus rarement, en la frappant avec un maillet ou une baguette de tambour feutrée. La plaque-tonnerre produit lorsqu'on la secoue des vibrations rappelant le grondement du tonnerre» (Wikipédia).

- Le Lac harmonique contient trois passages avec bande sonore fait de sons de nature que l'on peut entendre près d'un lac nordique. Ces musiques naturelles se superposent à ce que chante le chœur et à ce que jouent quelques instruments de l'orchestre. Cette bande est comme un instrument qui non seulement fait entendre la nature, mais qui «joue» des sons non tempérés et des rythmes libres. Chaque séquence est un peu différente des autres et, dans la troisième, les sons de nature seront légèrement «diffractés» par électroacoustique. 

Chacune de ces trois séquences dure environ 4 minutes. En concert, il faut donc prévoir l’équipement de diffusion de la bande sonore. Idéalement, les haut-parleurs devraient entourer le public afin de l’immerger dans le paysage sonore.

 

Carnet d’atelier

Tom Thomson. The Jack Pine (1916)

J’avais esquissé Le Lac harmonique à l’automne 2024. Le brouillon allait du début à la fin de l’œuvre, mais avec plusieurs «trous» comme, par exemple, une ligne mélodique sans environnement, ou un passage où quelques notes étaient accompagnées d’indications verbales. Lorsque j’y suis revenu au printemps 2025 après avoir laissé reposer et mûrir les choses, le travail de composition était loin d’être terminé. Je ne m’attendais toutefois pas à un travail aussi intense au cours de l’été! Je ne m’attendais pas non plus à écrire une pièce de cette durée et de ce nombre de pages : je croyais qu’elle allait plutôt durer autour de 25 minutes.

Le plus difficile fut le grand nombre de microdécisions que je devais prendre, des décisions délicates sur de petits détails. Le défi consistait à maintenir le caractère particulier de l’œuvre. Le Lac harmonique est une pièce âpre mais non agressive, contemplative, presque «zen. En même temps, elle contient beaucoup de mouvement ainsi que des passages très sonores. Toutefois, ce mouvement et cette force ne devaient pas virer vers quelque chose de dramatique : l’esprit de l'œuvre devait être maintenu même dans les moments plus actifs et sonores. C’était un impératif d’harmonie et de cohérence. D’où les multiples microdécisions que j’ai dû prendre, et le fait que certaines d'entre elles ont été longues à prendre! J'ai dû renoncer à plusieurs idées afin de préserver l'univers de la pièce. 

Tom Thomson. Spring Ice (1915)

Le troisième mouvement en esquisses était le plus incomplet, mais ce fut bien d’avoir complété et mis au propre les deux premiers mouvements avant de l’entreprendre : bon nombre de détails se sont assez facilement mis en place dans la logique des mouvements précédents.

Par rapport aux esquisses, c’est le dernier mouvement qui a été le plus transformé. C’est le plus court des quatre, comme un «au revoir». Je peux dire l’avoir largement recomposé. En esquisses, il durait 2 minutes 45: au final, il est passé à 3 minutes 30. En le travaillant, une sorte de «mélodie éphémère» s'y est invitée qui m'a laissé stupéfait. Inattendue, venue de nulle part, mais en complète harmonie avec l'ensemble; mieux encore, un digne couronnement de la pièce. À la fin de ce travail ardu, voilà que, pouf, cette mélodie parfaite qui surgit en un éclair! Une vraie récompense, une vraie consolation.

Lorsque Le Lac sera joué, un jour, je ne crois pas que bien des gens se rendront compte qu’il n’y a, en tout et partout, que sept notes utilisées dans cette volumineuse partition… 


ÉTAPES À VENIR

Au moment d'écrire cet article, j'apprenais que mon excellente copiste prenait sa retraite. Je me retrouvais sans copiste pour faire l'édition de la partition manuscrite du Lac harmonique. J'ai lancé un appel sur Facebook en janvier dernier, et un jeune surdoué a répondu à l'appel. Alors, la partition est en voie d'édition (score, parties d'orchestre et partie chorale).

N'étant pas équipé pour le faire, je devais aussi lancer un appel afin de trouver quelqu'un pour réaliser les trois séquences de sons de nature. Cela peut sembler curieux, mais il peut y avoir des droits sur des enregistrements de sons de nature. J'avais donc besoin d'une personne qui est non seulement habile avec le montage sonore et l'électroacoustique mais qui, en plus, avait à sa disposition une banque de sons. Cette fois, je connaissais quelqu'un qui pouvait faire ce travail et dont j'admire les réalisations. Contactée, cette personne a accepté la mission.

Ces deux étapes devraient être remplies quelque part ce printemps ou cet été. Il restera une autre grande étape: trouver un organisme et des interprètes qui accepteront de monter l'œuvre en concert. J'ai des pistes, mais c'est embryonnaire pour le moment. Priez pour moi et pour le Lac 😉

Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US), site commercial pour la plaque-tonnerre.

lundi 5 janvier 2026

LA TRIADE DES MAGES: ART, SCIENCE, SPIRITUALITÉ (1)

La triade des Mages : 
Science, art, spiritualité.

Première partie: Raisonnable ou non?


1. Les mages comme inspiration

2. L'absence du mot raison

3. Pascal et le Cœur

4. Seul et ensemble

5. Je t'aime, moi non plus


La caravane des mages.
Par Stefano da Giovanni, c.1490


On me demande des fois comment je parviens à concilier ma foi avec ma formation scientifique universitaire - je suis biologiste. Quelqu'un m'a même déjà dit: «Tu as la foi? Tu es pourtant intelligent!». Croyez-moi, j'adore ce genre de remarques qui ne me fâchent pas du tout. Mais, semble-t-il, la foi et l'intelligence ne vont pas ensemble! Parce que, semble-t-il encore, une personne intelligente est nécessairement athée. Il y a des gens qui plient sous ce dictat et se refusent à croire au Seigneur de peur de passer pour idiots. Mais j'ai aussi rencontré des personnes croyantes qui, très intelligentes, s'ingéniaient néanmoins à mépriser l'intelligence - je ne sais pas comment elles font pour dormir. «Le Seigneur s'adresse», disent-elles, «aux simples d'esprit et aux petits». Que je sache, Jésus, lui, s'adressait à tout le monde. L'intelligence est l'un des dons du Saint Esprit: comment peut-on la mépriser? C'est un blasphème contre l'Esprit, seul péché pour lequel Jésus affirme qu'il n'y a pas de pardon. Certains poussent pourtant le blasphème jusqu'à juger et rejeter toute personne «trop» intelligente à leurs yeux.


Les mages comme inspiration

Je me sens être un mage! Comme ceux qui, dans les Évangiles, ont suivi une étoile pour rencontrer le Seigneur. Ce sont des personnes à qui je peux m’identifier – sauf que ceux-là sont retournés vers leur pays et que moi je suis resté. Ces mages-là, on ne sait pas trop qui ils étaient. Dans le texte, il n’est pas écrit qu’ils étaient rois et, si l’on croit qu’ils étaient trois, ce n’est que parce que trois présents ont été offerts à l’enfant Jésus. Il est toutefois probable que ces mages étaient dépositaires de science et de sagesse. Il se peut aussi qu’ils étaient artistes. Quelqu’un m’a appris qu’en Inde, au sens le plus traditionnel du terme, un gourou était d’abord et avant tout un maître de musique et de danse.

 

Les mages du temps de Jésus
étaient peut-être des disciples
du sage persan Zoroastre qui, déjà
vers le XIIe siècle av JC,
croyait en un Dieu unique:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Zoroastre


Je pose donc qu’un mage pratique une combinaison de trois domaines – les trois grands domaines de l’esprit : la science, l’art et la spiritualité. Hum! Harmoniser les membres de cette triade est beaucoup moins évident à faire qu’à dire! De mon côté, les choses m’ont amené à les développer tous trois : la spiritualité depuis ma petite enfance, la science avec des études universitaires en biologie / écologie et, bien sûr, l’art à travers la musique. C’est ma triade de vie. Ma thèse doctorale Comment la musique des oiseaux devient musique humaine, puis mon livre Le chant des oyseaulx, représentent des fruits d’une synthèse personnelle de la triade, surtout de ses membres Science et Art.

Comment concilier ces trois domaines dans une même vie? Je ne le sais pas et je n’ai pas de recette à offrir! Pour moi, ce fut et cela demeure intuitif. En fait, je ne suis pas certain que le mot «conciliation» soit le bon. Je vais donc tenter de mettre quelques mots sur ces intuitions.

 

Mais la première chose à faire risque de décevoir. Plusieurs le voudraient, plusieurs affirment que c’est vrai et pourtant, non, la science n’est pas compatible avec la foi, du moins pas entièrement. Mais c’est peut-être l’art qui détient la clé. La relation science – foi est conflictuelle parce qu’elle se pose comme une opposition. Mais si on invite un troisième terme, l’art, le dualisme se transforme en trinité et les oppositions s’estompent. 


Je ne réglerai pas cette question complexe, mais je partage quelques réflexions.


Quand une opposition est insoluble, 
l'arrivée d'un troisième terme peut apporter la concorde. 


L’absence du mot «raison»


La Moutarde blanche.
Dessin tiré du livre de
Franz Eugen Köhler sur
les plantes médicinales (1897)


À moins d’erreur de ma part, le mot
raison n’apparait nulle part dans les Évangiles, et Jésus n’a pas non plus parlé de science. Ses connaissances en sciences semblaient limitée. De la moutarde, il dit qu'elle a «
la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. » (Évangile selon saint Matthieu 13, 31-32). Or, un plant de moutarde fait 50 à 80 centimètres de hauteur. Difficile pour des oiseaux de faire leur nid dans ses «branches» - la moutarde n'a pas de branches!  L'erreur n'a pas de conséquence puisqu'il s'agit d'une parabole, donc d'une image. Si Jésus vivait au Québec, il aurait peut-être pris plutôt pour image la graine du Peuplier qui, toute petite, donnera naissance à un arbre géant. 

Jésus n’a pas davantage argumenté et tenté de démontrer à la manière des philosophes. Sa Passion ne fut pas raisonnable, et sa Résurrection est inexplicable sur le plan biologique. De manière frontale, la virginité de Marie est contraire aux enseignements élémentaires de la science. La Présence réelle du corps et du sang du Christ dans l'Eucharistie défie la raison - et pourtant, il semble que certains miracles eucharistiques sont authentiques, et que ces miracles concordent les uns avec les autres:
https://www.collegedesbernardins.fr/magazine/article/miracles-eucharistiques-preuves-et-exemple

Jean Scot Érigène, d'après un dessin
du XIIe siècle.


Jean Scot Érigène (c.800 – c.877) fut le philosophe officiel de l’empereur Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne. Admirateur des philosophes grecs de l’Antiquité, il a cherché à marier leur pensée avec le Christianisme. Dans cette optique, Érigène professait que «la foi est compatible avec la raison». Mais ses démonstrations n’ont pas semblé convaincre tout le monde puisque ses écrits eurent maille avec la censure : ce n’est qu’en juin 2009 que le Pape Benoît XVI les réhabilita.

Peu importe, ce «la foi est compatible avec la raison» a rapidement fini par dominer la théologie chrétienne en Occident. De manière riche, saint Thomas d’Aquin «a proposé, au XIIIe siècle, une œuvre théologique qui repose, par certains aspects, sur un essai de synthèse de la raison et de la foi, notamment lorsqu'il tente de concilier la foi chrétienne et la philosophie d’Aristote (…). Il distingue les vérités accessibles à la seule raison de celles de la foi, définies comme une adhésion inconditionnelle à la Parole de Dieu. Il qualifie la philosophie de servante de la théologie afin d'exprimer comment les deux disciplines collaborent de manière «subalternée» à la recherche de la connaissance de la vérité, chemin de la béatitude». Quel grand chantier de réflexion!

Saint Thomas d'Aquin,
Par Carlo Crivelli, 1476


Mais tous n’ont pas eu la subtilité de saint Thomas. Peu-à-peu, la témérité devint telle en cette voie que le premier article du serment que devait prononcer tout prêtre nouvellement ordonné entre 1910 et 1967 se formulait ainsi : «Je professe que Dieu peut être certainement connu, et par conséquent aussi, démontré à la lumière naturelle de la raison»!

Pour nous qui vivons à plus d’un millénaire de distance, l’avenir n’a donné ni tort ni raison à Érigène : nous ne sommes simplement pas beaucoup plus avancés qu’il ne l’était à l’époque. Peut-être même que nous avons reculé.


Il y a effectivement une contradiction, voire même une opposition entre science et foi. Sur le plan méthodologique, la science pose le doute en principe premier. Or la foi est tout le contraire. Elle est une relation, une relation de confiance : avoir foi est avoir confiance et faire confiance. Aucune bonne relation ne peut se fonder sur le doute. Dans un couple, une famille ou entre amis, la confiance est au cœur de la relation. Tout acte qui brise la confiance risque de faire perdre la foi, la foi envers autrui, envers soi-même, envers l’Église, envers la justice, envers telle institution, etc. Par conséquent, comment donc science et foi pourraient-elles être si compatibles?!


De plus, des découvertes scientifiques ont mis mal-à-l'aise une «foi compatible avec la raison» en semblant contredire les textes sacrés. Par exemple, l'évolution biologique de la vie. Autre exemple, de centre de l'univers, la science a repoussé la Terre à n'être qu'une microscopique poussière dans un univers d'une immensité vertigineuse. Même notre Soleil n'est qu'une étoile parmi 200 trilliards d'autres: une étoile sur 200 000 000 000 000 000 000 000 étoiles! 

 

Pascal et le Cœur


Malgré tout, ce «foi et raison sont compatibles» a souvent été brandi comme un dogme qu’il n’est pas. Il peut alors sembler étonnant que des scientifiques profondément chrétiens n’y adhèrent pas. Je fais un détour avec Pascal.


Durant sa trop courte vie (il est décédé à 39 ans en 1662), Blaise Pascal fut un mathématicien et un physicien de génie, l’un des grands de l’histoire. Tenez bien votre tuque! À peine sorti de l’adolescence, «il clarifie les concepts de pression et de vide en étendant le travail de Torricelli».


Blaise Pascal.
Portrait anonyme du XVIIe siècle.

Quelques mots sur Pascal avant d'en arriver à sa position sur la relation science - foi.

À 19 ans, il invente la toute première machine à calculer, la pascaline, ancêtre mécanique mais fonctionnel des ordinateurs. Il écrit sur la méthode scientifique et développe le calcul infinitésimal. À 16 ans (incroyable!), il invente la géométrie projective, soit «le domaine de la géométrie qui modélise les notions intuitives de perspective et d'horizon». En 1654, «il développe une méthode de résolution du «problème des partis» qui, donnant naissance au cours du XVIIIe siècle au calcul des probabilités, influencera fortement les théories économiques modernes et les sciences sociales». 

Puis, il se consacra à des réflexions philosophiques et religieuses, domaines où se déploie à nouveau son esprit original et pénétrant. En 1656 et 1657, il publie une série de lettres, sous le titre général Les Provinciales qui remporteront un grand succès mâtiné de scandale : Pascal y dénonce notamment la casuistique, l’approche cas par cas, des Jésuites. À ses yeux, cette approche qui se veut «compréhensive» des réalités vécues par les personnes n’est en fait que complaisance. Pour Pascal, il ne s’agit que d’une pseudo-bonté qui utilise, à la manière d’acrobates virtuoses, des raisonnements complexes pour justifier tout et son contraire, tout et n’importe quoi. Évidemment, on a vertement critiqué Pascal pour son «jansénisme» qui a perdu la partie contre la puissance de frappe jésuite. Qu’est-ce donc que le jansénisme? Même les experts peinent à le définir et, aujourd’hui, le mot est utilisé pour caricaturer et dénigrer toute vie de foi exigeante! Mais en gros, disons simplement que le Hollandais Jansen (1585-1638), évêque d'Ypres, affirmait que la volonté de l'homme sans le secours divin n'est capable que du mal. Pascal en était tout-à-fait convaincu. Et pour observer l’évolution actuelle du monde, je dois avouer que l’idée n’est peut-être pas entièrement fausse… Bref, Pascal se ferait certainement des tas d’ennemis même dans l’Église s’il vivait de nos jours… Au moment de son décès, Pascal laissait inachevé un grand traité sur le Christianisme. Les fragments ont été réunis et publiés sous le titre Pensées, un livre énigmatique avec des moments transcendants.


Diagramme de la Pascaline qui fut l'une des
premières machines à calculer, sinon
la première à être vraiment fonctionnelle.

Toujours est-il que Pascal, ce scientifique visionnaire, a contesté avec force la croyance d’Érigène : «C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison» (Pensées, #278). Sans le cœur, la foi ne peut vivre et s’exprimer : «Pour ces gens-là, la parole entendue ne leur servit à rien, parce qu’elle ne fut pas accueillie avec foi», est-il écrit dans la Lettre aux Hébreux du Nouveau Testament (4;2), c’est-à-dire par le cœur : «Si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur». Au contraire, il faut l’ouvrir sans crainte.

La tradition chrétienne orientale pointe souvent dans la même direction. Elle enseigne que Dieu est à la fois connaissable et inconnaissable. Le Seigneur est «le Tout proche et le Tout autre». C’est la voie apophatique, celle qui approche le Seigneur par la négation : «Dieu, qui se révèle comme in-concevable, in-accessible, in-visible, et en même temps comme vivant, proche, intime».


Dans la tradition chrétienne encore, le cœur est le centre de l'être, la «chambre secrète» où l'on se retire pour prier le Seigneur - c'est d'ailleurs ce qu'il nous a enseigné de faire. Le cœur implique l'intériorité et l'écoute, alors qu'une religiosité de raison va vers l'extérieur et parle beaucoup.

Seul et ensemble

Ainsi au IVe siècle, saint Grégoire de Naziance pouvait écrire : «Ô Toi, l’Au-delà de tout. de tous les êtres, tu es la fin, tu es unique. Tu es chacun et tu n’es aucun. Tu n’es pas un être seul, tu n’es pas l’ensemble. Tu as tous les noms. Comment t’appellerais-je?». Dieu quitte le monde des mathématiques et du raisonnement. À la même époque, saint Grégoire de Nysse a beaucoup écrit sur la foi. Pourtant, il osera cette phrase vertigineuse : «Les concepts créent des idoles de Dieu. L’émerveillement seul saisit quelque chose».

Cet esprit s’est raréfié en Occident, sauf dans la tradition mystique. Par exemple, au XIVe siècle, un mystique chrétien anglais qui a désiré demeurer anonyme a écrit Le nuage de l’inconnaissance, livre dont la vision rejoint celle de saint Grégoire Palamas qui lui est contemporaine. L’un et l’autre réagissaient contre l’envahissement de la théologie de l’époque par la philosophie aristotélicienne valorisant la raison, au détriment de l’intuition, de la méditation, de la prière intérieure non verbale.

Mais peu-à-peu, la vision «raisonnable» de la foi s’est imposée jusqu’à devenir franchement prosaïque : la foi comme une affaire de «gros bon sens», dépouillée des miracles, des méchants dogmes et même des sacrements et de l'Eucharistie, affairée comme une abeille sans temps de méditation et de contemplation. La foi banalisée, sans émerveillement. Et une foi qui s’est retrouvée démunie face à la science qui ne la confirmait pas…


Je t’aime… moi non plus

George Lemaître, inventeur de la théorie
du Big Bang et premier à observer l'expansion
de l'univers, entre les physiciens
Millikan et Einstein.


Il est difficile de savoir jusqu’où science et spiritualité, science et foi, science et Christianisme, peuvent dialoguer. Mais tout dialogue a du bon. Nombre de savants sont croyants - et nombre de savants ne le sont pas! Inutile de donner ici une liste fastidieuse de noms, quelques-uns suffiront. Gregor Mendel (1822-1884), père de la génétique qui a défini les premières lois de l’hérédité, était moine à l’abbaye Saint-Thomas de Brno (Moravie). George Lemaître (1894-1966), prêtre et chanoine catholique, marqua l’astrophysique avec sa théorie de l’atome primitif et du Big Bang; de plus, il confirma l’hypothèse de l’expansion de l’univers et fut le premier à établir le rapport constant entre distance et vitesse d'éloignement des galaxies. Éric Salobir, un des bonzes actuels de l’intelligence artificielle, est prêtre dominicain. Michael Menzel, ingénieur et directeur principal des systèmes du télescope spatial James Webb, est pratiquant et membre des Chevaliers de Colomb, œuvre caritative catholique. 

Léon Provancher, pionnier 
de la botanique et de l'entomologie
au Québec.

Au Québec, des figures majeures des sciences naturelles ont été des religieux catholiques. L’abbé Léon Provancher (1820-1892) fut un pionnier de la botanique et de l’entomologie : il a notamment décrit pour la première fois plus d’un millier d’espèces d’hyménoptères (fourmis, guêpes, abeilles…). Le frère Marie-Victorin (1885-1944) fut un botaniste d’exception, et son livre La flore laurentienne demeure une référence encore aujourd’hui. Le clerc de Saint-Viateur Armand Savignac (1898-1994) a introduit l’horticulture et l’agriculture biologiques dans la province : il fut même l’un des fondateurs du Mouvement pour l’agriculture biologique du Québec. 

Si les relations entre les scientifiques et l’Église ont été occasionnellement problématiques, ces exemples démontrent clairement que l’Église n’est pas contre la science.

Mais… 

À SUIVRE EN MARS! 


Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public et PD-US), sites commerciaux pour les livres suggérés.