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jeudi 1 octobre 2026

LE NYMPHÉA ODORANT. POUR CYMBALUM OU PIANO MAIN DROITE SEULE (OPUS 67)

Le Nymphéas odorant (opus 67)

Pour cymbalum ou piano main droite seule.

Durée : c.17’20

 

1. Composer pour un instrument rare

2. Qui est le Nymphéa?

3. Modes et forme

4. Retour sur le Nymphéa odorant

 

Un cymbalum.
Par mannmax (Pixabay)


À l’automne 2025, j’ai eu l’idée de composer une pièce pour un instrument rare qui me plait beaucoup et qui me semble particulièrement bien convenir à mon style : le cymbalum. C’est un instrument de la même famille que le piano, soit un instrument à cordes frappées par des marteaux. Mais le cymbalum n’a pas de clavier : ses cordes sont frappées par l’instrumentiste avec de petits marteaux tenus entre les doigts. Une pédale permet de conserver, ou non, la résonance des cordes. Le cymbalum est très répandu et populaire en Europe de l’Est, notamment en Hongrie. Mais au Québec, il est rare, c’est le moins qu’on puisse dire! https://fr.wikipedia.org/wiki/Cymbalum


Pour écouter le cymbalum: https://www.youtube.com/watch?v=gLrY-z5ne6A

 


Composer pour un instrument rare.


Avant de me lancer dans l’aventure, j’ai donc dû m’informer. Il existe de nombreux modèles de cymbalum qui n’ont pas la même étendue. Après recherches, j’ai contacté des musiciens qui en jouent. La première fut Françoise Rivalland qui me donna le diagramme des cordes du grand modèle de concert, celui que je comptais utiliser.

http://www.francoiserivalland.com/



Disposition des cordes et notes produites
sur le grand cymbalum de concert.


J’ai aussi rejoint le virtuose Alexandru Sura établit au Québec. Il m’a donné des précisions sur les possibilités concrètes de l’instrument, de même que sur les choses à éviter lorsqu’on écrit pour lui. «Le cymbalum doit être vu comme un violon à percussion», m’a-t-il dit. Je dirais plutôt un violoncelle puisque les deux instruments ont une étendue semblable – et le violoncelle fut l’instrument de ma jeunesse. Contrairement au piano, le cymbalum ne peut pas jouer des accords, et il faut faire attention aux distances entre les cordes : certaines notes proches l’une de l’autre dans la gamme peuvent être éloignées sur cet instrument, ce qui oblige à de grandes acrobaties pour les enchaîner!

https://alexandrusura.com/

 


Ambitus utilisé dans Le Nymphéa odorant, avec tous les sons chromatiques.
Je n'ai pas utilisé la note la plus grave (Do) ni les sons de la dernière quarte du registre de l'instrument. 


Alors, en prenant bien des précautions, j’ai composé ma pièce. Elle semble être techniquement jouable, à mon grand soulagement! Mais comme le cymbalum est très rare au Québec, ma partition précise que la pièce peut aussi être jouée au piano, main droite seule, avec quelques aménagements ad libitum. J’avais vu des pianistes ayant partiellement ou complètement perdu l’usage de leur main gauche se désoler qu’il y ait tant de pièces pour «main gauche seule» et si peu pour «main droite seule». Ils seront bienvenus de jouer ma composition.

 

Il existe différents types de marteaux pour le cymbalum. J’en utilise deux dans ma pièce : des marteaux feutrés et, dans la grande section centrale en tempo rapide, des marteaux plus durs, en bois.


 

Qui est le Nymphéa?

Le Nymphéa odorant.
Photo: Collection personnelle


Par ses sonorités, le cymbalum m’évoque des univers aquatiques. Lorsque je songeais à un titre, j’ai été guidé vers une magnifique plante indigène qui orne des lacs du Québec et que j’ai croisée sur les eaux du grand marais de la baie Lavallière près de chez moi : le Nymphéa odorant.

Plusieurs de mes pièces se réfèrent au monde végétal. Peut-être est-ce là une expression de mon côté biologiste. J’admire le monde végétal. Les plantes sont bel et bien des êtres vivants : j’ai étonné des gens en leur disant. Non seulement elles vivent, mais les plantes ont permis la vie sur Terre qui, sans elles, n’existerait pas. Elles l’ont permis, mais elles la soutiennent encore et toujours. Je ne suis pas certain qu’on en soit conscients, et je constate que nous manquons souvent de respect envers elles.

Le monde végétal est aussi une allégorie de mon processus de composition et des formes que je sculpte. Comme une graine tombée au sol, une idée musicale tombe en moi qui germe, fait des racines, une tige, des branches, des feuilles, des fleurs… Composer est pour moi créer des arborescences.

J’ai d’ailleurs trouvé le titre de Nymphéa odorant après avoir composé une bonne partie de la pièce, et j’avoue avoir hésité avec une autre plante. Ce ne sont pas les images ou les anecdotes qui m’inspirent.

Je reviendrai sur le monde de cette plante aquatique. Mais auparavant, je vous présente la pièce.


 

Modes et forme

 

Le Nymphéas odorant dure environ 17 minutes. La pièce doit être jouée comme en disant un conte… La partition est une numérisation en couleurs du manuscrit qui compte neuf pages. C’est de la calligraphie et c’est une occupation très zen. Mais surtout, les logiciels d’édition musicale détestent les musiques non-mesurées, et la mienne l’est souvent. Autrement, je fais appel à un copiste pour éditer mes partitions.

 

La pièce utilise trois modes traités de manière diatonique (sans modulation ni transposition). Aucun de ces modes ne se réfère à ceux de la musique d'Europe de l'Est, et la pièce n'a pas de lien avec telle ou telle musique traditionnelle nationale. Le premier est un mode non-octaviant auquel le Si naturel donne une couleur mélodique particulière.

 



Le Mode 1 et le début du Nymphéa odorant
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Le deuxième mode débute justement sur Si. Il est identique au précédent, mais la quarte augmentée s’y fait plus discrète et ses couleurs sont davantage pentatoniques.





Le Mode 2 du Nymphéas odorant, et un passage où alternent des arabesques dans les Modes 1 et 2.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN



Le troisième mode possède une couleur plus tendue, avec la seconde augmentée qui l’amorce. Le La bémol est à la clé :

 



Exemple de «contamination» du Mode 1 par le Mode 3, dans Le Nymphéa odorant.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Aucun de ces modes n’a une note «tonique» fermement affirmée. Ils «flottent» comme le Nymphéa odorant. Les passages d’un mode à un autre sont directs, sans transition, sans modulation : ce sont littéralement des sauts qui créent des «chocs de couleurs». Il arrive que la pédale tienne les résonances d’un mode alors que la musique passe en un autre mode, ce qui donne des harmonies contenant les douze sons chromatiques. Contrairement à d’autres de mes pièces, le Nymphéa odorant utilise donc tous les sons chromatiques, mais d’une manière strictement diatonique. Il arrive aussi que le troisième mode «contamine» le premier mode dont les sonorités sont alors profondément transformées, cela même si la ligne mélodique demeure typique du premier mode.

 

Une Libellule sur mon doigt! La partie centrale
du Nymphéa odorant peut évoquer le ballet de 
ces insectes abondants dans les milieux
écologiques où se retrouve le Nymphéa.
Photo: Collection personnelle.


(En passant, j’observe un certain engouement pour des modes avec des quarts-de-ton. Ces modes proviennent souvent du Moyen Orient et d’Asie où les micro-intervalles sont utilisés de manière traditionnelle depuis des siècles. À ce jour et bien que je n’aie rien contre cela, je n’ai pas utilisé de quarts-de-ton dans ma musique, mais plutôt des intervalles non-tempérés. Si la guitare, les instruments de la famille du violon (qui n’ont pas de frettes) et les claviers peuvent être adaptés pour produire ces micro-intervalles de manière convaincante, plusieurs instruments ne sont pas conçus pour cela. ) 
https://www.youtube.com/watch?v=TiGI-5i2wZ8

 

La pièce est issue d’arborescences venues de ces trois modes. Grosso modo, la forme est en trois parties enchaînées.

La première partie est très libre et ondoyante. Peut-être que les traits ascendants ressemblent aux tiges du Nymphéa qui montent dans l’eau jusqu’à sa surface… Cette section est jouée avec des marteaux feutrés. Elle va jusqu’au chiffre 6 (inclus) de la partition et dure un peu moins de huit minutes.

La deuxième partie est vive. Elle va jusqu’au chiffre 13 de la partition et dure environ 5 minutes et demi. Une sorte de scherzo de Libellules qui vont d’une feuille de Nymphéa à une autre! Cette partie se divise elle-même en trois sections.

La première utilise le premier mode. Au départ, les courts fragments sont entrecoupés de silences plus ou moins prolongés et imprévisibles. Puis, des coups percussifs (avec un marteau sur le bois de l’instrument) remplissent ces silences. Finalement, les coups percussifs sont à leur tour remplacés par de courts motifs mélodiques formant une sorte de danse ronde, un mouvement obstiné à la fois répétitif et constamment en variations.



Début de la section centrale du Nymphéas odorant, sorte de scherzo en trois parties sans répétitions.
Peu à peu, les silences seront remplis de coups percussifs (frappés sur l'instrument)
et de fragments mélodiques en constante variation.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN

La deuxième section utilise le deuxième mode. Elle commence avec quelques traits véloces en doubles-croches pour parvenir à un nouvel ostinato toujours varié et jubilatoire.

La troisième section utilise le troisième mode. C’est à nouveau une sorte d’ostinato varié. Mais il est plus hypnotique avec ses notes répétées.



Deuxième partie de la section centrale du Nymphéa odorant: le mode 3 devient hypnotique.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Cela mène à un sommet qui ouvre brusquement la troisième et dernière partie de la pièce. Cette partie ramène progressivement le climat flottant de la première partie. Elle le ramène et le développe dans un passage où les modes 1 et 3 sonnent comme une douce pluie tombant à la surface de l’eau. Suit un passage où une mélodie du deuxième mode entendue dans la section centrale est reprise, en tempo plus lent, à la fois jouée et chantée. Un choc modal (le plus brusque de la pièce) débouche sur la conclusion.



«Musique de pluie» et début du passage chanté / joué, dans la troisième partie du Nymphéa odorant.
(c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN


Les dernières notes concluent clairement la pièce, mais elles ne se référent pas aux notes principales des trois modes. C’est donc une conclusion affirmée et suspendue tout à la fois…


 

Retour sur le Nymphéa odorant


Les Nymphéas ont inspiré quelques
250 toiles (souvent de très grand format)
au peintre Claude Monet.


De cette plante aquatique, le rhizome («racine») se fixe au fond de l’eau, et il développe des tiges se terminant par de grandes feuilles flottantes arrondies – la feuille des Nénuphars, souvent confondus avec les Nymphéas, est en forme de cœur (feuille cordée ou cordiforme).

La superbe fleur en forme d’étoile est blanche, ou quelquefois rose, avec un centre jaune vif. Elle s’ouvre tôt le matin pour se fermer durant l’après-midi. Une beauté éphémère : la fleur ne vit que trois jours, le temps d’être pollinisée (Frère Marie-Victorin, La flore laurentienne, 1945 / 1965). De par leur beauté, les Nymphéas stimulent la créativité : le peintre Claude Monet leur a consacré quelques 250 tableaux entre 1895 et 1926.

Les Nymphéas figurent parmi les plus anciennes plantes à fleurs (angiospermes). Leurs colonies actuelles peuvent évoquer celles qui recouvraient les marais préhistoriques, avant même que les angiospermes ne partent à la conquête de la terre ferme.

Il y a un fait curieux au sujet des Nymphéas. Au Moyen-Âge, on croyait que la consommation des rhizomes de plantes de la famille des Nymphaeaceae (nymphéas, nénuphars, lotus) pouvait limiter le désir sexuel, contrer les rêves érotiques et favoriser la chasteté. «Les fondements de cette croyance sont nébuleux. Le nom de cette famille de plantes réfère aux nymphes de la mythologie grecque, ces divinités représentant de jeunes filles vierges personnifiant les capacités créatives du monde naturel. Plusieurs fleurs de la famille des Nymphaeaceae sont en outre d’une blancheur immaculée, évoquant virginité et chasteté».

https://cinlb.org/nymphea-odorant/

 

Les Nymphéas doivent leur nom aux nymphes,
divinités mineures de la nature
dans la mythologie gréco-romaine.
(Par ennaej, Pixabay)


Et pourtant… Le nom de ces plantes vient du mot nymphe et fait référence aux nymphes qui, dans la mythologie gréco-romaine, sont des divinités mineures, habituellement représentées sous des traits féminins et associées à la nature. Vous connaissez peut-être un autre mot qui dérive de nymphe : nymphomanie, hum. Dans la mythologie, les nymphes étaient connues pour leur liberté sexuelles et associées aux satyres, eux aussi réputés pour leur hypersexualité!

Était-ce une si bonne idée que de consommer la racine de la plante dans le but de limiter ses pulsions sexuelles?!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nymphe


Maintenant, je me demande si je vais enfin trouver le courage d’apprivoiser le Dragon. Eh oui, un Dragon me suit depuis mon adolescence. Ce Dragon a la forme d’une œuvre musicale pour laquelle je note des idées et je compose des fragments depuis près de cinquante ans. Mais elle m’intimide tant que je n’ai pas encore osé plonger en elle. Le temps est-il venu? Ou vais-je à nouveau remettre en travaillant sur une autre pièce?


Un Dragon me suit depuis l'adolescence sous
la forme d'une œuvre musicale qui m'intimide
tellement que je n'ai pas encore osé la composer.
Le temps d'apprivoiser le Dragon serait-il venu?
(Par stanleyquah, Pixabay)


Sources des illustrations: Extraits du manuscrit du Nymphéa odorant (Tous droits réservés), Collection personnelle; images libres de droits: Wikipédia (Domaine public et PD-US) et Pixabay,