Le Nymphéas odorant (opus 67)
Pour cymbalum ou piano main droite seule.
Durée : c.17’20
1. Composer pour un instrument rare
2. Qui est le Nymphéa?
3. Modes et forme
4. Retour sur le Nymphéa odorant
![]() |
| Un cymbalum. Par mannmax (Pixabay) |
Pour écouter le cymbalum: https://www.youtube.com/watch?v=gLrY-z5ne6A
Composer pour un instrument rare.
Avant de me lancer dans l’aventure, j’ai
donc dû m’informer. Il existe de nombreux modèles de cymbalum qui n’ont pas la
même étendue. Après recherches, j’ai contacté des musiciens qui en jouent. La
première fut Françoise Rivalland qui me donna le diagramme des cordes du
grand modèle de concert, celui que je comptais utiliser.
http://www.francoiserivalland.com/
![]() |
Disposition des cordes et notes produites sur le grand cymbalum de concert. |
J’ai aussi rejoint le virtuose Alexandru
Sura établit au Québec. Il m’a donné des précisions sur les possibilités
concrètes de l’instrument, de même que sur les choses à éviter lorsqu’on écrit
pour lui. «Le cymbalum doit être vu comme un violon à percussion», m’a-t-il
dit. Je dirais plutôt un violoncelle puisque les deux instruments ont une
étendue semblable – et le violoncelle fut l’instrument de ma jeunesse. Contrairement
au piano, le cymbalum ne peut pas jouer des accords, et il faut faire attention
aux distances entre les cordes : certaines notes proches l’une de l’autre
dans la gamme peuvent être éloignées sur cet instrument, ce qui oblige à de
grandes acrobaties pour les enchaîner!
![]() |
Ambitus utilisé dans Le Nymphéa odorant, avec tous les sons chromatiques. Je n'ai pas utilisé la note la plus grave (Do) ni les sons de la dernière quarte du registre de l'instrument. |
Alors, en prenant bien des précautions,
j’ai composé ma pièce. Elle semble être techniquement jouable, à mon grand
soulagement! Mais comme le cymbalum est très rare au Québec, ma partition
précise que la pièce peut aussi être jouée au piano, main droite seule, avec
quelques aménagements ad libitum. J’avais vu des pianistes ayant partiellement
ou complètement perdu l’usage de leur main gauche se désoler qu’il y ait tant
de pièces pour «main gauche seule» et si peu pour «main droite seule». Ils
seront bienvenus de jouer ma composition.
Il existe différents types de marteaux
pour le cymbalum. J’en utilise deux dans ma pièce : des marteaux feutrés
et, dans la grande section centrale en tempo rapide, des marteaux plus durs, en
bois.
Qui est le Nymphéa?
| Le Nymphéa odorant. Photo: Collection personnelle |
Plusieurs de mes pièces se réfèrent au
monde végétal. Peut-être est-ce là une expression de mon côté biologiste.
J’admire le monde végétal. Les plantes sont bel et bien des êtres
vivants : j’ai étonné des gens en leur disant. Non seulement elles vivent,
mais les plantes ont permis la vie sur Terre qui, sans elles, n’existerait pas.
Elles l’ont permis, mais elles la soutiennent encore et toujours. Je ne suis
pas certain qu’on en soit conscients, et je constate que nous manquons souvent
de respect envers elles.
Le monde végétal est aussi une allégorie
de mon processus de composition et des formes que je sculpte. Comme une graine
tombée au sol, une idée musicale tombe en moi qui germe, fait des racines, une
tige, des branches, des feuilles, des fleurs… Composer est pour moi créer des
arborescences.
J’ai d’ailleurs trouvé le titre de Nymphéa odorant après
avoir composé une bonne partie de la pièce, et j’avoue avoir hésité avec une
autre plante. Ce ne sont pas les images ou les anecdotes qui m’inspirent.
Je reviendrai sur le monde de cette
plante aquatique. Mais auparavant, je vous présente la pièce.
Modes et forme
Le Nymphéas odorant dure environ 17 minutes. La pièce doit être jouée comme en disant un conte… La partition est
une numérisation en couleurs du manuscrit qui compte neuf pages. C’est de la
calligraphie et c’est une occupation très zen. Mais surtout, les logiciels
d’édition musicale détestent les musiques non-mesurées, et la mienne l’est
souvent. Autrement, je fais appel à un copiste pour éditer mes partitions.
La pièce utilise trois modes traités de
manière diatonique (sans modulation ni transposition). Aucun de ces modes ne se réfère à ceux de la musique d'Europe de l'Est, et la pièce n'a pas de lien avec telle ou telle musique traditionnelle nationale. Le premier est un mode
non-octaviant auquel le Si naturel donne une couleur mélodique particulière.
![]() |
Le Mode 1 et le début du Nymphéa odorant (c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN |
Le deuxième mode débute justement sur Si. Il est identique au précédent, mais la quarte augmentée s’y fait plus discrète et ses couleurs sont davantage pentatoniques.
![]() |
Le Mode 2 du Nymphéas odorant, et un passage où alternent des arabesques dans les Modes 1 et 2. (c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN |
Le troisième mode possède une couleur
plus tendue, avec la seconde augmentée qui l’amorce. Le La bémol est à la clé :
![]() |
Exemple de «contamination» du Mode 1 par le Mode 3, dans Le Nymphéa odorant. (c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN |
Aucun de ces modes n’a une note «tonique» fermement affirmée. Ils «flottent» comme le Nymphéa odorant. Les passages d’un mode à un autre sont directs, sans transition, sans modulation : ce sont littéralement des sauts qui créent des «chocs de couleurs». Il arrive que la pédale tienne les résonances d’un mode alors que la musique passe en un autre mode, ce qui donne des harmonies contenant les douze sons chromatiques. Contrairement à d’autres de mes pièces, le Nymphéa odorant utilise donc tous les sons chromatiques, mais d’une manière strictement diatonique. Il arrive aussi que le troisième mode «contamine» le premier mode dont les sonorités sont alors profondément transformées, cela même si la ligne mélodique demeure typique du premier mode.
| Une Libellule sur mon doigt! La partie centrale du Nymphéa odorant peut évoquer le ballet de ces insectes abondants dans les milieux écologiques où se retrouve le Nymphéa. Photo: Collection personnelle. |
La pièce est issue d’arborescences
venues de ces trois modes. Grosso modo, la forme est en trois parties
enchaînées.
La première partie est très libre et
ondoyante. Peut-être que les traits ascendants ressemblent aux tiges du Nymphéa
qui montent dans l’eau jusqu’à sa surface… Cette section est jouée avec des
marteaux feutrés. Elle va jusqu’au chiffre 6 (inclus) de la partition et dure
un peu moins de huit minutes.
La deuxième partie est vive. Elle va
jusqu’au chiffre 13 de la partition et dure environ 5 minutes et demi. Une
sorte de scherzo de Libellules qui vont d’une feuille de Nymphéa à une autre!
Cette partie se divise elle-même en trois sections.
La première utilise le premier mode. Au
départ, les courts fragments sont entrecoupés de silences plus ou moins
prolongés et imprévisibles. Puis, des coups percussifs (avec un marteau sur le
bois de l’instrument) remplissent ces silences. Finalement, les coups
percussifs sont à leur tour remplacés par de courts motifs mélodiques formant
une sorte de danse ronde, un mouvement obstiné à la fois répétitif et
constamment en variations.
La deuxième section utilise le deuxième
mode. Elle commence avec quelques traits véloces en doubles-croches pour
parvenir à un nouvel ostinato toujours varié et jubilatoire.
La troisième section utilise le
troisième mode. C’est à nouveau une sorte d’ostinato varié. Mais il est plus
hypnotique avec ses notes répétées.
![]() |
Deuxième partie de la section centrale du Nymphéa odorant: le mode 3 devient hypnotique. (c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN |
Cela mène à un sommet qui ouvre
brusquement la troisième et dernière partie de la pièce. Cette partie ramène
progressivement le climat flottant de la première partie. Elle le ramène et le
développe dans un passage où les modes 1 et 3 sonnent comme une douce pluie
tombant à la surface de l’eau. Suit un passage où une mélodie du deuxième mode
entendue dans la section centrale est reprise, en tempo plus lent, à la fois
jouée et chantée. Un choc modal (le plus brusque de la pièce) débouche sur la
conclusion.
![]() |
«Musique de pluie» et début du passage chanté / joué, dans la troisième partie du Nymphéa odorant. (c) 2026 Antoine Ouellette SOCAN |
Les dernières notes concluent clairement
la pièce, mais elles ne se référent pas aux notes principales des trois modes.
C’est donc une conclusion affirmée et suspendue tout à la fois…
Retour sur le Nymphéa odorant
![]() |
| Les Nymphéas ont inspiré quelques 250 toiles (souvent de très grand format) au peintre Claude Monet. |
La superbe fleur en forme d’étoile est blanche, ou
quelquefois rose, avec un centre jaune vif. Elle s’ouvre tôt le matin pour se
fermer durant l’après-midi. Une beauté éphémère : la fleur ne vit que
trois jours, le temps d’être pollinisée (Frère Marie-Victorin, La flore
laurentienne, 1945 / 1965). De par leur beauté, les Nymphéas stimulent la
créativité : le peintre Claude Monet leur a consacré quelques 250 tableaux
entre 1895 et 1926.
Les Nymphéas figurent parmi les plus anciennes plantes à
fleurs (angiospermes). Leurs colonies actuelles peuvent évoquer celles qui
recouvraient les marais préhistoriques, avant même que les angiospermes ne
partent à la conquête de la terre ferme.
Il y a un fait curieux au sujet des
Nymphéas. Au Moyen-Âge, on croyait que la consommation des rhizomes de plantes
de la famille des Nymphaeaceae (nymphéas, nénuphars, lotus) pouvait limiter le
désir sexuel, contrer les rêves érotiques et favoriser la chasteté. «Les
fondements de cette croyance sont nébuleux. Le nom de cette famille de plantes
réfère aux nymphes de la mythologie grecque, ces divinités représentant de
jeunes filles vierges personnifiant les capacités créatives du monde naturel.
Plusieurs fleurs de la famille des Nymphaeaceae sont en outre d’une blancheur
immaculée, évoquant virginité et chasteté».
https://cinlb.org/nymphea-odorant/
![]() |
| Les Nymphéas doivent leur nom aux nymphes, divinités mineures de la nature dans la mythologie gréco-romaine. (Par ennaej, Pixabay) |
Était-ce une si bonne idée que de
consommer la racine de la plante dans le but de limiter ses pulsions
sexuelles?!
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nymphe
Maintenant, je me demande si je vais
enfin trouver le courage d’apprivoiser le Dragon. Eh oui, un Dragon me suit
depuis mon adolescence. Ce Dragon a la forme d’une œuvre musicale pour laquelle
je note des idées et je compose des fragments depuis près de cinquante ans.
Mais elle m’intimide tant que je n’ai pas encore osé plonger en elle. Le temps
est-il venu? Ou vais-je à nouveau remettre en travaillant sur une autre pièce?
Sources des illustrations: Extraits du manuscrit du Nymphéa odorant (Tous droits réservés), Collection personnelle; images libres de droits: Wikipédia (Domaine public et PD-US) et Pixabay,












.jpg)

