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lundi 2 novembre 2026

LUCIFER? Troisième partie: Pensées tordues

Lucifer?

Méditations sur le mal, le manichéisme, l’art et l’amour

Troisième partie : Pensées tordues

Pour la première partie : https://antoine-ouellette.blogspot.com/2024/11/lucifer-premiere-partie-doute-et-amour.html

1. L’origine du mal

2. Pensées intrusives
3. Le mal sans le démon
4. Le mal évolutif
5. Le mal banal
6. Froideur et lourdeur de la matière

«Si tu le veux, tu peux observer les commandements du Seigneur. Il dépend de ton choix de rester fidèle (...). Le Seigneur n'a donné à personne la permission de pécher»

- Ben Sira le sage 
(Chapitre 15, 15 et 20, Ancien Testament)


L’origine du mal

Le «cerveau reptilien» serait-il la source du mal?
Cerveaux. Par Bourrichon, 2008.


Pour certains biologistes, et quoique cette thèse soit contestée, le mal vient en fait des réactions et impulsions de la partie primitive de notre cerveau dite «cerveau reptilien». Ce serait le responsable de l’instinct de survie, déclenchant des réactions comme la fuite ou l’agressivité, les pulsions, l’instinct de reproduction en vue de la conservation de l’espèce. «Très fiable, ce cerveau a néanmoins tendance à être dans la pulsion et la compulsion. Insensible à l’expérience, ce cerveau n’a qu’une mémoire à court terme, ne lui permettant pas de s’adapter ou d’évoluer, comme le néo-cortex». Certains ont été jusqu’à affirmer que c’est cette partie du cerveau qui explique notre besoin de croyances, les superstitions et les religions! [C,est étirer beaucoup l'élastique!].
https://www.passeportsante.net/fr/psychologie/Fiche.aspx?doc=cerveau-reptilien
Jean-Jacques Rousseau avait une autre explication au mal : «L’homme nait bon, et c’est la société qui le corrompt», explication toujours très populaire: le mal, c'est l'autre; cet autre qui est, bien évidemment...:
sexiste, 
raciste, 
transphobe, 
grossophobe, 
queerphobe, 
validiste, 
colonialiste, 
patriarcal, 
blantriarcal, 
alouette, 
alors que moi, moi moi moi, moi n'est-ce pas, je suis, bien évidemment...: 
parfait, 
ouvert, 
bienveillant, 
altruiste, 
conscient, 
progressiste, 
pacifiste, 
écologiste, 
alouette! 

La psychanalyse a ses propres explications au mal.

Le Pape Sylvestre II et le Diable.
XVe siècle.


Je préfère voir les choses autrement, d’un point de vue à la fois spirituel et matériel. Voici.

Si l’on croit que le mal est l’œuvre du démon, les glissements sont tentants. Comme, par exemple, de projeter notre propension au mal sur un être extérieur qui nous influencerait. Une autre tentation est d’ajouter aux Écritures et de verser dans une gnose proche de la littérature fantastique.

Il est une idée selon laquelle l’Archange Lucifer aurait été jaloux de l’amour du Seigneur pour les humains, et qu’il aurait envié leur sort jusqu’à se rebeller. Mais notre sort sur Terre est-il donc si enviable?! Tous nos soucis, nos difficultés, nos épreuves, les maladies, les catastrophes naturelles, nos disputes et nos guerres, nos deuils, nos divorces… Un archange envierait cela? Permettez-moi d’en douter un peu… Alors…

 

Pensées intrusives

La lucidité de saint Paul
quant au mal.
Icône de saint Paul,
Par Andreï Roublev.

La question du bien et du mal a hanté saint Paul. Non sans raison, car il a dû vivre avec le souvenir du mal qu’il a fait subir à des Chrétiens à l’époque où il était persécuteur. Même converti et pleinement dévoué au Christ, il évitait d’être complaisant envers lui-même – certains pourraient le trouver très dur, mais sa lucidité est parfaite. Lisez ceci en oubliant que c'est de saint Paul:

«Ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais (…). Ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché, lui qui habite en moi (…). Ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir (…). Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas» 

(Lettre aux Romains. Chapitre 7, 15-21).

Si nous étions honnêtes, nous constaterions qu’il en va souvent ainsi dans nos propres vies : «J’ai voulu bien faire, mais cela ne s’est pas passé comme ce que j’avais prévu! J’ai agi de bonne foi, mais le résultat n’est pas fameux…». Ne pas se surestimer, mais ne pas désespérer non plus : «Pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort» (saint Paul. Lettre aux Romains. Chapitre 8, 1-2).

C'est un fait: notre cerveau génère un immense flot de pensées automatiques et, parmi celles-ci, de nombreuses pensées dites «intrusives». 

«Les pensées intrusives sont des images non désirées qui finissent souvent par être désagréables pour nous. Elles ont souvent un contenu agressif ou sexuel et peuvent nous faire culpabiliser ou nous décourager. Il faut savoir que dans la plupart des cas, une pensée intrusive n'a pas de signification particulière. Il est donc essentiel de les reconnaître et d'essayer de ne pas se laisser affecter par elles. Cependant, si elles sont trop récurrentes, elles peuvent avoir des conséquences néfastes sur notre santé mentale (...). La recherche montre que les pensées intrusives sont très fréquentes, en particulier lorsqu'une personne se trouve dans une période de stress ou d'anxiété élevée. Néanmoins, les pensées intrusives deviennent un problème lorsqu'elles finissent par interférer avec votre vie quotidienne. »

Avant sa conversion soudaine, Paul
persécutait les Chrétiens et les
envoyait à la mort. Il vivra avec 
ce pénible souvenir. 
La conversion de saint Paul. 
Par José Ferraz de Almeida, 1890.


Pensées-éclairs de meurtre, de suicide, d'agression, de méchanceté, de violence... Ces pensées intrusives sont troublantes en elles-mêmes, mais aussi parce qu'elles sont contraires aux valeurs que nous aimerions avoir et vivre. Leur origine demeure mystérieuse, mais on sait que divers facteurs les favorisent: l'anxiété, le stress post-traumatique, la dépression... Comme le mentionne l'article au lien précédent, il y a moyen de ne pas s'y attarder. Mais il arrive que nous y cédions et posions des gestes vraiment mauvais. D'où les turpitudes au sein de l'humanité. Même les saints ont dû affronter de telles pensées. Des gens qui vivaient en odeur de sainteté et qui faisaient de belles œuvres auprès des autres y ont cédé comme, par exemple, les cas médiatisés de l'abbé Pierre et de Jean Vanier. 

Ces pensées intrusives pourraient être une source de la croyance en un démon qui nous les inspirerait. 

Mais, courage! La position juste consiste à reconnaître ce que saint Paul a reconnu, sans complaisance ni désespérance. Pour les Chrétiens, c'est aussi faire appel au Seigneur de miséricorde. C’est au prier les uns pour les autres, y compris pour ceux et celles qui commentent du mal.

Chez les Catholiques, la prière de l’acte de contrition ne blâme pas un démon pour nos fautes, mais elle nous mène à reconnaître nos propres fautes :

Je reconnais devant mes frères et mes sœurs,

que j’ai péché en pensée, en parole,
par action et par omission;
oui, j’ai vraiment péché.
C’est pourquoi je supplie la Vierge Marie,
les anges et tous les saints,
et vous aussi, mes frères, mes sœurs,
de prier pour moi le Seigneur notre Dieu.

https://www.latoilescoute.net/priere-expliquee-confesse-dieu

 

Le mal sans le démon

En fait, les quelques fois où Dieu a songé à rayer l’humanité, ce n’était pas parce qu’elle avait succombé aux charmes de Lucifer ou quoi que ce soit de ce genre. Non, ce fut à cause de la méchanceté des humains eux-mêmes, une méchanceté qui n’avait pas l’excuse d’avoir été suggérée par le Diable.

Caïn tua son frère Abel par jalousie humaine,
et non sous l'influence du diable.
Toile du Titien, c.1542


Dès les premiers chapitres de la Genèse, le premier livre de la Bible, Caïn assassine son frère Abel par pure jalousie. Avant qu’il ne passe à l’acte, Caïn ruminait et le Seigneur le mit en garde : «Le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer». (Chapitre 4; 1 à 8). Nulle part le texte ne laisse entendre que Caïn a succombé à un démon venu de l’extérieur qui l’aurait tenté. 

Avant le Déluge, Yahvé observe donc sa création avec perplexité. «Il vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur» (Chapitre 6; 5-13). Dieu se confia à Noé, un juste qui avait trouvé grâce à ses yeux : «La terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître». Nulle part dans tout cet épisode il n’est sous-entendu que la violence vient de Satan. Au contraire, c’est l’être humain, de par sa «conduite perverse», qui sème le mal.

Lorsque le Seigneur confie à Abraham sa volonté de détruire les villes de Sodome et de Gomorrhe toutes deux corrompues par la violence, Abraham négocie avec Lui car il y a probablement des justes qui habitent là et qui ne méritent pas ce châtiment. Au fil de la négociation, le Seigneur abaisse de plus en plus le nombre de justes qu’il pourra trouver dans ces villes pour éviter la destruction. Abraham le convainc d’épargner les villes pour cinquante justes, puis pour quarante-cinq, pour quarante, pour trente, pour vingt, et même pour dix «Je ne détruirai pas». Abraham était champion de la négociation. Toujours est-il qu’on n’en trouvera même pas dix… et que les deux villes seront anéanties (Genèse, chapitres 18 et 19). Nulle part le texte n’attribue la méchanceté des habitants de Sodome et de Gomorrhe au diable.

Jésus lui-même ne dira pas autrement :

On n'y trouva même pas dix justes: les villes
de Sodome et de Gomorrhe furent pulvérisées.
«Sodome», par Joachim Patinir, 1520


«Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme, en venant du dehors, ne peut pas le rendre impur, parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, pour être éliminé? Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur» (Évangile selon saint Marc; chapitre 7, 18-23).
Et lorsque Pierre lui fit des reproches à propos de son éventuelle passion, Jésus réplique: «Passe derrière moi, Satan! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes» (Évangile selon saint Matthieu, chapitre 16, verset 23). 

Il est déculpabilisant de rejeter la faute du mal sur un tiers : ce n’est pas tant moi qui commets le mal que le diable qui agit en moi. Déculpabilisant, mais potentiellement déresponsabilisant aussi. Or, la vérité est que «chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit» (saint Jacques, chapitre 1, 14).

Le Seigneur avait créé l’être humain en lui faisant le don d’une bonne mesure de liberté – la liberté implique l’exercice de faire des choix et, donc, de pouvoir faire de mauvais choix. Du coup et plus que tous les autres êtres vivants, les humains sont capables du meilleur et du pire. Tous et toutes, sans distinction aucune de genre, de race, de culture, de quantité de mélanine dans la peau.

 

Le mal évolutif

Le délire religieux des Aztèques a fait
des millions de morts, des sacrifiés auxquels
on tranchait la tête.
Codex Tovar, c.1585.


La notion de mal est évolutive. C’est un peu étrange. Un homme a tué quelqu’un dans un état mental troublé; le juge demande une expertise pour savoir si l’homme était en mesure «de distinguer le bien du mal» lorsqu’il a tué. Mais sommes-nous tous capables de distinguer le bien du mal en toutes circonstances?

Dans des civilisations lointaines, sacrifier des humains était bien. Les Aztèques ont ainsi sacrifié des millions de personnes. Certaines se sacrifiaient volontairement, mais il est su hors de tout doute que les Aztèques menaient des razzias dans les peuples autochtones voisins pour capturer des gens qu’ils allaient sacrifier. Des ossuaires ont été découverts qui contiennent plusieurs dizaines de milliers de têtes tranchées de victimes sacrificielles… Ce sont les méchants Espagnols qui vont mettre un terme à ce délire.

Le Pape Jean-Paul II dénonçait souvent des formes de mal moral, dont l’homosexualité, l’avortement, la contraception, l’aide médicale à mourir. Depuis, tout cela a été non seulement décriminalisé mais légalisé dans de nombreux pays. Ce n’est plus considéré comme mal, du moins pour la grande majorité des gens. Avec un tel revers, le Pape François mettra la pédale douce sur les questions morales. Pour lui, le mal était plutôt ne pas accepter des masses de migrants, la destruction de la Terre par le capitalisme, le colonialisme, etc. D’un enjeu personnel, le mal est devenu une abstraction collective dont les coupables sont tout aussi abstraits : les «riches», les entreprises, la «société». Autant pour les partisans du wokisme que pour les complotistes et les MAGA, le mal, c’est le «système», c’est le parti d’en face qu’on accuse sans retenue.

Le sacrement de pénitence et de réconciliation
(Confession) est largement déserté même chez
les Catholiques pratiquants. Le péché
n'existe plus, et tout le monde va au Paradis!
Toile de Ludwig Passini, 1863


Mais étrangement, presque plus personne n’est coupable de quoi que ce soit, et encore moins se reconnaissent coupable d’avoir fait du mal. Tous se cherchent de bonnes raisons pour s’absoudre avec complaisance. Même chez les Catholiques, rares sont ceux qui se confessent. La confession individuelle est d’ailleurs devenue une rareté, remplacée par des «célébrations communautaires du pardon» où l’absolution est donnée avec une étonnante légèreté. La dernière fois que j’ai assisté à une telle chose, j’ai demandé à un prêtre de me confesser individuellement. Il m’a dit : «As-tu fait quelque chose de grave?». J’ai vu que «grave» était au moins un meurtre et que, pour le reste, il n’y a plus de péché. C’est extraordinaire! À l’époque où l’Eucharistie et les sacrements étaient fréquentés, les gens recevaient une pénitence à faire en guise de réparation pour leurs fautes, et le Ciel n’était pas facile à gagner. Aujourd’hui, alors que l’Eucharistie attire peu (en Occident) et que les sacrements sont délaissés (même chez bien des catholiques), tout le monde va au ciel direct sans faire le moindre acte de repentance (ne serait-ce qu’une brève prière de remerciement). Pourtant, je ne vois pas qu’il y ait moins de mal dans notre monde…

Le mal banal

Au désert, Jésus fut soumis à
trois tentations bien banales:
celle du confort matériel, 
celle du prestige et celle du pouvoir. 
Il résista... mais nous?
«Jésus tenté au désert».
Par William Hole, 1908.

Avant de se lancer dans sa vie publique, Jésus fut donc conduit dans le désert par l’Esprit Saint qui le met face à face avec Satan. L’épisode figure dans l’Évangile selon saint Matthieu, au chapitre 4.

Cette rencontre était voulue. Elle fait subir à Jésus l’épreuve qui fut soumise à Job et, auparavant, à Adam et Ève. Satan, que Jésus désigne par son nom, impose les épreuves durant quarante jours. Ces épreuves ne furent pas de lutter à mains nues contre un dragon, de vaincre seul contre une armée de féroces soldats, ou d’aller décrocher la Lune du ciel. Ce furent plutôt des épreuves «banales», des tests que nous subissons toutes et tous dans nos petites vies : la tentation du confort matériel, la tentation du prestige, la tentation du pouvoir. N’est-pas que nous connaissons bien ces tentations?! Banales, mais redoutables. Car de toute évidence, nous y succombons souvent, sans grand remords de conscience. Tellement que nous sommes constamment à la recherche du confort matériel, pour ne nommer que cette tentation. La simplicité volontaire, c’est pour les autres!

Mais Jésus, lui, a résisté. «Alors le diable le quitta». J’imagine qu’il l’a quitté en lui faisant un petit clin d’œil avec le sourire : «Bravo mon gars! T’as réussi le test!». Car c’était là une étape initiatique dont la réussite lui ouvrait la voie vers sa vie publique. Jésus était prêt.

Le théologien Francis Daoust écrit: «Dans une perspective biblique, il est donc possible de voir ce personnage [Satan], dans le récit évangélique, non pas comme un être nécessairement mauvais qui cherche à faire échouer les plans de Dieu, mais comme un subordonné de l'Éternel qui vient s'assurer que Jésus est prêt à commencer sa mission» (Prions en Église, 22 février 2026, pages 31-32). 

Mais l’histoire des démons ne s’arrête pas là. Aux trois articles de cette série s’ajoutera une coda astrophysique.

À suivre!


Source des illustrations: Wikipédia (Domaine public et PD-US)