Lucifer?
Méditations sur le mal, le manichéisme, l’art et
l’amour
Pour la première partie :
1. L’origine du mal
![]() |
| Le «cerveau reptilien» serait-il la source du mal? Cerveaux. Par Bourrichon, 2008. |
sexiste,
raciste,
transphobe,
grossophobe,
queerphobe,
validiste,
colonialiste,
patriarcal,
blantriarcal,
alouette,
alors que moi, moi moi moi, moi n'est-ce pas, je suis, bien évidemment...:
parfait,
ouvert,
bienveillant,
altruiste,
conscient,
progressiste,
pacifiste,
écologiste,
alouette!
La psychanalyse a ses propres explications au mal.
![]() |
| Le Pape Sylvestre II et le Diable. XVe siècle. |
Si
l’on croit que le mal est l’œuvre du démon, les glissements sont tentants.
Comme, par exemple, de projeter notre propension au mal sur un être extérieur
qui nous influencerait. Une autre tentation est d’ajouter aux Écritures et de
verser dans une gnose proche de la littérature fantastique.
Il
est une idée selon laquelle l’Archange Lucifer aurait été jaloux de l’amour du
Seigneur pour les humains, et qu’il aurait envié leur sort jusqu’à se rebeller.
Mais notre sort sur Terre est-il donc si enviable?! Tous nos soucis, nos
difficultés, nos épreuves, les maladies, les catastrophes naturelles, nos
disputes et nos guerres, nos deuils, nos divorces… Un archange envierait cela?
Permettez-moi d’en douter un peu… Alors…
Pensées intrusives
![]() |
| La lucidité de saint Paul quant au mal. Icône de saint Paul, Par Andreï Roublev. |
«Ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais (…). Ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché, lui qui habite en moi (…). Ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir (…). Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas»
Si
nous étions honnêtes, nous constaterions qu’il en va souvent ainsi dans nos
propres vies : «J’ai voulu bien faire, mais cela ne s’est pas passé comme
ce que j’avais prévu! J’ai agi de bonne foi, mais le résultat n’est pas
fameux…». Ne pas se surestimer, mais ne pas désespérer non plus : «Pour
ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi
de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché
et de la mort» (saint Paul. Lettre aux Romains. Chapitre 8, 1-2).
C'est un fait: notre cerveau génère un immense flot de pensées automatiques et, parmi celles-ci, de nombreuses pensées dites «intrusives».
![]() |
| Avant sa conversion soudaine, Paul persécutait les Chrétiens et les envoyait à la mort. Il vivra avec ce pénible souvenir. La conversion de saint Paul. Par José Ferraz de Almeida, 1890. |
Ces pensées intrusives pourraient être une source de la croyance en un démon qui nous les inspirerait.
Mais, courage! La position juste consiste à reconnaître ce que saint Paul a reconnu, sans complaisance ni désespérance. Pour les Chrétiens, c'est aussi faire appel au Seigneur de miséricorde. C’est au prier les uns pour les autres, y compris pour ceux et celles qui commentent du mal.
Chez les Catholiques, la
prière de l’acte de contrition ne blâme pas un démon pour nos fautes, mais elle
nous mène à reconnaître nos propres fautes :
Je
reconnais devant mes frères et mes sœurs,
https://www.latoilescoute.net/priere-expliquee-confesse-dieu
Le
mal sans le démon
En
fait, les quelques fois où Dieu a songé à rayer l’humanité, ce n’était pas
parce qu’elle avait succombé aux charmes de Lucifer ou quoi que ce soit de ce
genre. Non, ce fut à cause de la méchanceté des humains eux-mêmes, une
méchanceté qui n’avait pas l’excuse d’avoir été suggérée par le Diable.
| Caïn tua son frère Abel par jalousie humaine, et non sous l'influence du diable. Toile du Titien, c.1542 |
Avant
le Déluge, Yahvé observe donc sa création avec perplexité. «Il vit que la
méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que
de mauvais desseins à longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait
l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur» (Chapitre 6; 5-13). Dieu
se confia à Noé, un juste qui avait trouvé grâce à ses yeux : «La terre
est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître».
Nulle part dans tout cet épisode il n’est sous-entendu que la violence vient de
Satan. Au contraire, c’est l’être humain, de par sa «conduite perverse», qui
sème le mal.
Lorsque le Seigneur confie à Abraham sa volonté de détruire les villes de Sodome et de Gomorrhe toutes deux corrompues par la violence, Abraham négocie avec Lui car il y a probablement des justes qui habitent là et qui ne méritent pas ce châtiment. Au fil de la négociation, le Seigneur abaisse de plus en plus le nombre de justes qu’il pourra trouver dans ces villes pour éviter la destruction. Abraham le convainc d’épargner les villes pour cinquante justes, puis pour quarante-cinq, pour quarante, pour trente, pour vingt, et même pour dix «Je ne détruirai pas». Abraham était champion de la négociation. Toujours est-il qu’on n’en trouvera même pas dix… et que les deux villes seront anéanties (Genèse, chapitres 18 et 19). Nulle part le texte n’attribue la méchanceté des habitants de Sodome et de Gomorrhe au diable.
Jésus lui-même ne dira pas autrement :
![]() |
| On n'y trouva même pas dix justes: les villes de Sodome et de Gomorrhe furent pulvérisées. «Sodome», par Joachim Patinir, 1520 |
Il
est déculpabilisant de rejeter la faute du mal sur un tiers : ce n’est pas
tant moi qui commets le mal que le diable qui agit en moi. Déculpabilisant,
mais potentiellement déresponsabilisant aussi. Or, la vérité est que «chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit» (saint Jacques, chapitre 1, 14).
Le
Seigneur avait créé l’être humain en lui faisant le don d’une bonne mesure de
liberté – la liberté implique l’exercice de faire des choix et, donc, de
pouvoir faire de mauvais choix. Du coup et plus que tous les autres êtres
vivants, les humains sont capables du meilleur et du pire. Tous et toutes, sans
distinction aucune de genre, de race, de culture, de quantité de mélanine dans
la peau.
Le
mal évolutif
![]() |
| Le délire religieux des Aztèques a fait des millions de morts, des sacrifiés auxquels on tranchait la tête. Codex Tovar, c.1585. |
Dans
des civilisations lointaines, sacrifier des humains était bien. Les Aztèques
ont ainsi sacrifié des millions de personnes. Certaines se sacrifiaient
volontairement, mais il est su hors de tout doute que les Aztèques menaient des
razzias dans les peuples autochtones voisins pour capturer des gens qu’ils
allaient sacrifier. Des ossuaires ont été découverts qui contiennent plusieurs
dizaines de milliers de têtes tranchées de victimes sacrificielles… Ce sont les
méchants Espagnols qui vont mettre un terme à ce délire.
Le
Pape Jean-Paul II dénonçait souvent des formes de mal moral, dont
l’homosexualité, l’avortement, la contraception, l’aide médicale à mourir. Depuis,
tout cela a été non seulement décriminalisé mais légalisé dans de nombreux pays.
Ce n’est plus considéré comme mal, du moins pour la grande majorité des gens.
Avec un tel revers, le Pape François mettra la pédale douce sur les questions morales.
Pour lui, le mal était plutôt ne pas accepter des masses de migrants, la
destruction de la Terre par le capitalisme, le colonialisme, etc. D’un enjeu
personnel, le mal est devenu une abstraction collective dont les coupables sont
tout aussi abstraits : les «riches», les entreprises, la «société». Autant
pour les partisans du wokisme que pour les complotistes et les MAGA, le mal, c’est le
«système», c’est le parti d’en face qu’on accuse sans retenue.
Mais étrangement, presque plus personne n’est coupable de quoi que ce soit, et encore moins se reconnaissent coupable d’avoir fait du mal. Tous se cherchent de bonnes raisons pour s’absoudre avec complaisance. Même chez les Catholiques, rares sont ceux qui se confessent. La confession individuelle est d’ailleurs devenue une rareté, remplacée par des «célébrations communautaires du pardon» où l’absolution est donnée avec une étonnante légèreté. La dernière fois que j’ai assisté à une telle chose, j’ai demandé à un prêtre de me confesser individuellement. Il m’a dit : «As-tu fait quelque chose de grave?». J’ai vu que «grave» était au moins un meurtre et que, pour le reste, il n’y a plus de péché. C’est extraordinaire! À l’époque où l’Eucharistie et les sacrements étaient fréquentés, les gens recevaient une pénitence à faire en guise de réparation pour leurs fautes, et le Ciel n’était pas facile à gagner. Aujourd’hui, alors que l’Eucharistie attire peu (en Occident) et que les sacrements sont délaissés (même chez bien des catholiques), tout le monde va au ciel direct sans faire le moindre acte de repentance (ne serait-ce qu’une brève prière de remerciement). Pourtant, je ne vois pas qu’il y ait moins de mal dans notre monde…
Le
mal banal
![]() |
| Au désert, Jésus fut soumis à trois tentations bien banales: celle du confort matériel, celle du prestige et celle du pouvoir. Il résista... mais nous? «Jésus tenté au désert». Par William Hole, 1908. |
Cette
rencontre était voulue. Elle fait subir à Jésus l’épreuve qui fut soumise à
Job et, auparavant, à Adam et Ève. Satan, que Jésus désigne par son nom, impose les épreuves durant quarante
jours. Ces épreuves ne furent pas de lutter à mains nues contre un dragon, de
vaincre seul contre une armée de féroces soldats, ou d’aller décrocher la Lune
du ciel. Ce furent plutôt des épreuves «banales», des tests que nous subissons
toutes et tous dans nos petites vies : la tentation du confort matériel,
la tentation du prestige, la tentation du pouvoir. N’est-pas que nous
connaissons bien ces tentations?! Banales, mais redoutables. Car de toute
évidence, nous y succombons souvent, sans grand remords de conscience. Tellement
que nous sommes constamment à la recherche du confort matériel, pour ne nommer
que cette tentation. La simplicité volontaire, c’est pour les autres!
Mais
Jésus, lui, a résisté. «Alors le diable le quitta». J’imagine qu’il l’a quitté
en lui faisant un petit clin d’œil avec le sourire : «Bravo mon gars! T’as
réussi le test!». Car c’était là une étape initiatique dont la réussite lui
ouvrait la voie vers sa vie publique. Jésus était prêt.
Le théologien Francis Daoust écrit: «Dans une perspective biblique, il est donc possible de voir ce personnage [Satan], dans le récit évangélique, non pas comme un être nécessairement mauvais qui cherche à faire échouer les plans de Dieu, mais comme un subordonné de l'Éternel qui vient s'assurer que Jésus est prêt à commencer sa mission» (Prions en Église, 22 février 2026, pages 31-32).
Mais l’histoire des démons ne s’arrête pas là. Aux trois articles de cette série s’ajoutera une coda astrophysique.
À
suivre!
Source des illustrations: Wikipédia (Domaine public et PD-US)







