MUSIQUE (Composition et histoire), AUTISME, NATURE VS CULTURE: Bienvenue dans mon monde et mon porte-folio numérique!



mercredi 1 avril 2020

TRIDUUM / 4. Vigiles (opus 57)

Triduum. 4) Vigiles

Pour un texte d'introduction à Triduum:

Pour rappel, je redonne la liste des œuvres formant Triduum :
 
Un prélude inspiré du Dimanche des Rameaux qui ouvre la Semaine Sainte avec l'Entrée du Christ à Jérusalem :

Acclamations. Pour cor (ou 4 cors) et percussions (opus 51; 2016). Durée : c. 6 minutes.

Trois «journées» :

Pour le Jeudi Saint :

La dernière Cène. Cantate pour mezzo-soprano, chœur mixte, violon et percussions – le vibraphone prédomine (Opus 55; 2018). Durée : c. 30 minutes.

Pour le Vendredi Saint :

Paroles en Croix. Cantate pour mezzo-soprano, clarinette, violoncelle, orgue et percussions (Opus 50; 2016). Durée : c. 26 minutes.

Pour la Veillée pascale :

Vigiles. Cantate en forme de trois danses sacrées. Pour chœur mixte, flûte, clarinette, cor, piano et percussions (Opus 57; 2019). Durée : c. 32 minutes.
 
Ce qui représente un total d'environ 94 minutes de musique. Je rappelle que ces pièces peuvent être données séparément, ou dans un concert avec les quatre, ou encore dans une église lors des journées de la Semaine Sainte.
Le volet conclusif, Vigiles, a été le dernier composé. J’y ai travaillé tout au long de l’année 2019. J’avais conservé ce volet pour la fin, non pas pour procéder par ordre logique, mais parce qu’il représentait la fin de mon temps pénitentiel.

Le manuscrit de Vigiles compte 72 pages, à raison de 2 ou 3 systèmes par pages. L’effectif demandé est : chœur mixte (environ 35 à 40 choristes), flûte (flûte en do en alternance avec flûte alto pour le même musicien), clarinette (en si bémol), cor, piano, et des percussions pour deux instrumentistes : cloches tubulaires, djembé (un tambour africain), cymbale suspendue, tam-tam (gong) de registre grave. Il n’y a pas de chant soliste.
Vigiles est en trois parties, chacune durant environ 10 minutes : Exsultet, Litanies, Les eaux du baptême; ce qui représente environ 32 minutes au total. J’ai écrit moi-même le texte en m’appuyant sur les textes liturgiques de la Vigile pascale et sur l’Évangile. Au niveau de la grande forme, la bénédiction du feu et de la lumière ouvre la liturgie et ouvre donc mon œuvre (Exsultet). Viennent ensuite les deux sections associées au baptême dans la liturgie de la Vigile pascale: les Litanies, puis Les eaux du baptême pour la bénédiction de l’eau. 

Cosmologie
Extrait d'Exsultet, première partie des Vigiles / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
 
À mes yeux, la Vigile pascale est le plus bel office de l’année liturgique chrétienne. Cet office est célébré durant la nuit menant au dimanche de Pâques, donc la nuit de la Résurrection de Jésus Christ après les souffrances de sa Passion et sa mise au tombeau. Il s’agit d’un office aux résonances cosmologiques. Il commence par un feu qu’on allume. Le prêtre béni le feu et la lumière, puis il allume le cierge pascal avec ce feu béni. À partir du cierge pascal, la flamme est passée à chaque membre de l’assistance muni d’un petit cierge. La pénombre de l’église s’illumine alors de la lumière de ces petits cierges. Cette illumination progressive est un geste d’une grande beauté : c’est la lumière du Christ qui éclaire chaque personne et l’église. Le prêtre dit ou chante alors l’Exsultet qui commence ainsi :
 
Nous te louons, splendeur du Père. Jésus, Fils de Dieu.
Qu’éclate dans le ciel la joie des anges !
Qu’éclate de partout la joie du monde
Qu’éclate dans l’Église la joie des fils de Dieu
La lumière éclaire l’Église,
La lumière éclaire la Terre, peuples, chantez !
 
 
C’est ce texte que j’ai mis en musique, en modifiant un peu sa forme pour des raisons musicales. Il est chanté par le chœur dans la première partie de mes Vigiles.
L’office se poursuit avec une longue série de lectures bibliques qui narrent la route du peuple de Dieu sur Terre. 
 
 Les litanies des Saints et Saintes sont ensuite chantées. Le texte commence par une invitation pénitentielle, puis il forme comme une ronde hypnotique dans laquelle figure à tour de rôle de nombreux saints, de nombreuses saintes. Le début de ce texte va comme suit :
Icône des Saints et Saintes www.la-croix.com
Seigneur, prends pitié.
Seigneur, prends pitié.
Ô christ, prends pitié.
Ô christ, prends pitié.
Seigneur, prends pitié.
Seigneur, prends pitié.
Sainte Marie, priez pour nous.
Sainte Mère de Dieu, priez pour nous.
Sainte vierge des vierges, priez pour nous.
Saints Michel, Gabriel et Raphaël, priez pour nous.

Vous tous, saints anges de Dieu, priez pour nous. Etc.
J’ai mis en musique ce texte dans la deuxième partie de mes Vigiles. Mais j’ai ajouté des saints et des saintes de tous les continents pour exprimer l’universalité de la foi chrétienne. J’ai inclus bon nombre de femmes; j’ai mis des Autochtones des Amériques; j’ai ajouté des couples mariés dont les deux conjoints ont été reconnus saints. Etc. Mon texte accentue ainsi le cheminement de la foi dans le temps, depuis les Patriarches de l’Ancien Testament, et dans l’espace, jusqu’en Asie et en Océanie.
L’office de la Vigile pascale est ouvert sur la Terre entière qu’il béni jusque dans ses éléments du feu et de l’eau. C’est véritablement un office cosmologique! J’ai tenté de traduire cette dimension dans le texte de mes Vigiles ainsi que dans la musique.
Extrait des Litanies, deuxième partie des Vigiles / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
 
Après le feu et la lumière, l’eau est bénite par le prêtre qui plonge en elle le cierge pascal allumé : rencontre du feu et de l’eau. Lorsque la chose est possible, il y a baptême d’enfant(s) et / ou d’adultes. Le texte liturgique de la bénédiction de l’eau débute ainsi :
 
Dieu dont la puissance invisible accomplit des merveilles dans les sacrements,
tu as voulu, au cours des temps,
que l’eau, ta créature, révèle ce que serait la grâce du baptême. 

Dès les commencements du monde, c’est ton Esprit qui planait sur les eaux
pour qu’elles reçoivent en germe la force de sanctifier.
Par les flots du déluge, tu annonçais le baptême qui fait renaître,
puisque l’eau y préfigurait à la fois la fin de tout péché et le début de toute justice.
Aux enfants d’Abraham, tu as fait passer la mer Rouge à pied sec,
pour que le peuple d’Israël, libéré de la servitude, préfigure le peuple des baptisés.

Ton Fils bien-aimé, baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain,
consacré par l'onction de ton Esprit,
suspendu au bois de la croix, laissa couler de son côté ouvert du sang et de l’eau  ;
et quand il fut ressuscité, il dit à ses disciples :
« Allez, enseignez toutes les nations,
et baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. »
 
J’ai utilisé une petite partie de ce texte dans la troisième partie de mes Vigiles, mais j’ai ajouté une grande section où j’évoque des passages de l’Évangile impliquant l’eau.
Le prêtre procède à l’aspersion de la communauté et, souvent, de l’eau de Pâques est distribuée à la fin de la célébration. 
Extrait de Les eaux du baptême, troisième partie de Vigiles / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
 
Cette musique n’est pas descriptive à proprement parler. Mais certains motifs peuvent évoquer la flamme qui monte dans le Ciel (première partie) ou l’eau qui coule pour irriguer le monde (troisième partie). Comme je le fais souvent, je joue avec le temps musical : j’utilise le rythmé mesuré pulsé, j’utilise le rythme libre hors de toute pulsation, je superpose ces temps aussi. Le temps de la Création n’est pas que celui des humains! 
 
Extraits des Litanies. Le choeur est en rythme mesuré, soutenu par le djembé; piano, flûte, cloches sont en rythme non mesuré et non synchrone. (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
 
Danser la foi
Le sous-titre de mes Vigiles est : Trois Danses sacrées inspirées de la Vigile pascale. Oui, ce sont des danses! Des danses sacrées, mais des danses tout de même. Cela va dans la continuité d’Une île et une danse que j’avais composée en 2018 – en fait, il s’agissait de la réécriture d’une pièce antérieure. La pièce sur laquelle je travaille maintenant sera elle aussi marquée par la danse. Ma musique est d’abord de nature introvertie, presque contemplative. Mais il y a des danses dans bon nombre de mes œuvres antérieures comme, par exemple, la Suite celtique (pour harpe) ou Trois Fleurs des chants (pour clarinette, violoncelle et piano). D’un petit ballet «Indien» qui m’avait été commandé (Sattvika : l’Oiseau danse), j’ai fait une pièce pour orchestre de dimension «Haydn» intitulée Carouge (officieusement ma Symphonie #3), et c’est de la musique qui danse. Mais dans Vigiles, la danse exprime la fin d’une période pénitentielle que je m’étais imposée (voir l’article précédent), et aussi la joie de l’achèvement du grand œuvre qu’est Triduum dont Vigiles est le dernier volet. Car, «Nous sommes invités à entrer dans la danse de Dieu. Il nous faut y consentir même si nos pas restent bien lourds!» (Yves Girard, Pour le seul bonheur de vivre; éditions Anne Sigier, page 106). 
 
Extrait Les eaux du baptême: début de la danse «celtique» / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
 
Bon d’accord, ce sont des danses sacrées, des danses chrétiennes – pourquoi la foi chrétienne ne se danserait-elle pas?! Le Christianisme est la spiritualité du Verbe, du Verbe fait chair. Le verbe, la parole, y a donc préséance par rapport à la musique; la musique y est une enluminure du Verbe. Un Chrétien n’aspire pas à se «fusionner» avec le Grand Tout : ni dans sa foi ni dans sa pratique, il n’y a de pratiques incantatoires visant à induire une ivresse dans laquelle la personne s’oublie. Si ivresse il peut y avoir, elle est sobre. C’est dire que mes Vigiles ne feront pas danser les foules comme lors de concerts pop! Il se peut que ces danses soient jugées «étranges» par certains. Pourtant, Litanies pourrait presque induire une sorte d’extase par l’utilisation que j’y fais de la répétition (mais cette répétition est déjà dans le texte liturgique), avec l’utilisation du djembé, un tambour africain! Pourtant, Exsultet est comme une ronde en rythme ternaire qui évolue quasiment vers une valse! Pourtant encore, la deuxième moitié de Les eaux du baptême me semble avoir des résonances de danse celtique!
Suite de la danse dans Les eaux du baptême / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
 
Mais à côté de ces rythmes, il y a du rythme libre dans chacune des trois danses, souvent en contrepoint au rythme mesuré, donc superposé à lui. Il y a aussi des passages en rythme mesuré très irrégulier, qui change de mesure en mesure.
Vigiles commence et se termine avec le chœur en parlé-rythmé, avec le chœur qui récite sans chanter : le Verbe au commencement et le Verbe à la fin, l’Alpha et l’Oméga. Après les souffrances du Christ au Vendredi Saint – et de mon œuvre Paroles en Croix, après le silence du tombeau, le chœur fait revenir à la vie : «Lève-toi… Lève-toi… et marche… Je me lève… et je marche… Je suis ressuscité… Désormais, me voici avec toi… avec toi…», paroles sur lesquelles le cor fait doucement entendre une mélodie, première «musique» des Vigiles comme venue d’ailleurs. Je n’évoque pas la Résurrection avec trompettes et timbales, plutôt comme un réveil paisible. À la toute fin des Vigiles, après que «le fleuve de Vie ait jailli du trône de Dieu», les instruments font entendre quelques bribes mélodiques alors que le chœur dit, sans chanter, cette promesse de Jésus : «Et moi, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps…». Puis, les résonances d’une dernière note de cloche se dissipent en entrant dans le Silence.
Début des Vigiles. Le choeur est en parlé - rythmé / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN

Répétition et harmonie
Les spirales du Triskel celte.
Dans Vigiles, j’utilise la répétition. C’est surtout apparent dans les Litanies, ne serait-ce qu’à cause du texte lui-même répétitif. La danse implique une certaine forme de répétition. Mais en fait, cette musique répétitive ne se répète jamais textuellement. La mélodie de l’Exsultet tourne sur elle-même, et cependant elle est différente à chaque fois. D’une part, elle ne porte jamais les mêmes paroles; d’autre part, chacune de ses réitérations contient des variantes – des variantes de notes, de rythme, de tempo… Il en va de même dans Les eaux du baptême : aucune répétition textuelle – forme de répétition sans répétition! On pourra me dire : «Les autistes aiment répéter! Les enfants autistes adorent les objets qui tournent!». Ce à quoi je réponds : «La musique dominante d’aujourd’hui est passablement répétitive. Ce n’est certainement pas la faute des autistes! Soyez honnêtes : vous aussi, neurotypiques, semblez adorer la répétition!» 
Pourtant, je le redis, la répétition n’est jamais textuelle dans Vigiles. Je dirais que la musique se déploie ici en spirales. Vigiles est formée de spirales; la spirale est mouvement de danse. La molécule de la vie, l’ADN, est en forme de spirale : toute vie est ainsi spiralaire, et plusieurs êtres vivants, animaux et végétaux, cultivent la spirale. Des galaxies ont la forme de spirales…
Je n’y peux rien, c’est semble-t-il une de mes signatures musicales, il y a beaucoup de motifs en échos dans Vigiles : l’écho répète, mais en se dissolvant dans l’espace. Il y a donc en lui répétition mais variation aussi. D’une certaine manière, Les eaux du baptême font écho à l’Exsultet : Les eaux du baptême reprend et développe un motif qui se trouvait dans l’Exsultet.  
Vigiles prend ainsi une forme en arche, comme une architecture d’église : deux volets ayant entre eux des correspondances encadrent un volet distinct (Litanies). C’est comme une grande spirale. J’aime bien faire ainsi : c’est la forme que prend notamment la Sonate boréale (pour violoncelle et piano). Il se peut que ces divers niveaux d’écho viennent de l’esprit autistique dont l’un des modes de fonctionnement est justement l’écho.
D’une manière générale, ma musique privilégie la mélodie et le rythme, davantage que l’harmonie et le contrepoint. C’est le cas de Vigiles. La partition contient peu d’accords, même dans l’écriture chorale qui est essentiellement mélodique. L’harmonie n’est donc pas fondée sur des accords : elle procède plutôt par résonance. Par exemple, la résonance d’un long trait de piano avec la pédale enfoncée. 
L’harmonie par résonance convient très bien à la musique sacrée. Ainsi, le chant grégorien est purement mélodique (et rythmique). L’accompagner d’accords est un énorme anachronisme et une faute stylistique! Il s’accompagne de lui-même, par la résonance du chant dans le lieu où il est chanté – cette musique doit être préférablement chantée dans un lieu possédant un long temps de réverbération. 
 
L'un des rares passages «harmoniques» des Vigiles: Les eaux du baptême.  Motif «carillon» répétitif au piano (soutenu par flûte et clarinette; mélodie principale aux sopranos et ténors, contrechant du cor (qui prendra son essor plus loin), harmonies en accords (altos, basses et main gauche du piano) / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN
Suite du précédent / (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN


Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public, PD-US) et collection personnelle. Les extraits du manuscrit de Vigiles sont (C) 2019 Antoine Ouellette SOCAN.