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lundi 5 janvier 2026

LA TRIADE DES MAGES: ART, SCIENCE, SPIRITUALITÉ (1)

La triade des Mages : 
Science, art, spiritualité.

Première partie: Raisonnable ou non?


1. Les mages comme inspiration

2. L'absence du mot raison

3. Pascal et le Cœur

4. Seul et ensemble

5. Je t'aime, moi non plus


La caravane des mages.
Par Stefano da Giovanni, c.1490


On me demande des fois comment je parviens à concilier ma foi avec ma formation scientifique universitaire - je suis biologiste. Quelqu'un m'a même déjà dit: «Tu as la foi? Tu es pourtant intelligent!». Croyez-moi, j'adore ce genre de remarques qui ne me fâchent pas du tout. Mais, semble-t-il, la foi et l'intelligence ne vont pas ensemble! Parce que, semble-t-il encore, une personne intelligente est nécessairement athée. Il y a des gens qui plient sous ce dictat et se refusent à croire au Seigneur de peur de passer pour idiots. Mais j'ai aussi rencontré des personnes croyantes qui, très intelligentes, s'ingéniaient néanmoins à mépriser l'intelligence - je ne sais pas comment elles font pour dormir. «Le Seigneur s'adresse», disent-elles, «aux simples d'esprit et aux petits». Que je sache, Jésus, lui, s'adressait à tout le monde. L'intelligence est l'un des dons du Saint Esprit: comment peut-on la mépriser? C'est un blasphème contre l'Esprit, seul péché pour lequel Jésus affirme qu'il n'y a pas de pardon. Certains poussent pourtant le blasphème jusqu'à juger et rejeter toute personne «trop» intelligente à leurs yeux.


Les mages comme inspiration

Je me sens être un mage! Comme ceux qui, dans les Évangiles, ont suivi une étoile pour rencontrer le Seigneur. Ce sont des personnes à qui je peux m’identifier – sauf que ceux-là sont retournés vers leur pays et que moi je suis resté. Ces mages-là, on ne sait pas trop qui ils étaient. Dans le texte, il n’est pas écrit qu’ils étaient rois et, si l’on croit qu’ils étaient trois, ce n’est que parce que trois présents ont été offerts à l’enfant Jésus. Il est toutefois probable que ces mages étaient dépositaires de science et de sagesse. Il se peut aussi qu’ils étaient artistes. Quelqu’un m’a appris qu’en Inde, au sens le plus traditionnel du terme, un gourou était d’abord et avant tout un maître de musique et de danse.

 

Les mages du temps de Jésus
étaient peut-être des disciples
du sage persan Zoroastre qui, déjà
vers le XIIe siècle av JC,
croyait en un Dieu unique:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Zoroastre


Je pose donc qu’un mage pratique une combinaison de trois domaines – les trois grands domaines de l’esprit : la science, l’art et la spiritualité. Hum! Harmoniser les membres de cette triade est beaucoup moins évident à faire qu’à dire! De mon côté, les choses m’ont amené à les développer tous trois : la spiritualité depuis ma petite enfance, la science avec des études universitaires en biologie / écologie et, bien sûr, l’art à travers la musique. C’est ma triade de vie. Ma thèse doctorale Comment la musique des oiseaux devient musique humaine, puis mon livre Le chant des oyseaulx, représentent des fruits d’une synthèse personnelle de la triade, surtout de ses membres Science et Art.

Comment concilier ces trois domaines dans une même vie? Je ne le sais pas et je n’ai pas de recette à offrir! Pour moi, ce fut et cela demeure intuitif. En fait, je ne suis pas certain que le mot «conciliation» soit le bon. Je vais donc tenter de mettre quelques mots sur ces intuitions.

 

Mais la première chose à faire risque de décevoir. Plusieurs le voudraient, plusieurs affirment que c’est vrai et pourtant, non, la science n’est pas compatible avec la foi, du moins pas entièrement. Mais c’est peut-être l’art qui détient la clé. La relation science – foi est conflictuelle parce qu’elle se pose comme une opposition. Mais si on invite un troisième terme, l’art, le dualisme se transforme en trinité et les oppositions s’estompent. 


Je ne réglerai pas cette question complexe, mais je partage quelques réflexions.


Quand une opposition est insoluble, 
l'arrivée d'un troisième terme peut apporter la concorde. 


L’absence du mot «raison»


La Moutarde blanche.
Dessin tiré du livre de
Franz Eugen Köhler sur
les plantes médicinales (1897)


À moins d’erreur de ma part, le mot
raison n’apparait nulle part dans les Évangiles, et Jésus n’a pas non plus parlé de science. Ses connaissances en sciences semblaient limitée. De la moutarde, il dit qu'elle a «
la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. » (Évangile selon saint Matthieu 13, 31-32). Or, un plant de moutarde fait 50 à 80 centimètres de hauteur. Difficile pour des oiseaux de faire leur nid dans ses «branches» - la moutarde n'a pas de branches!  L'erreur n'a pas de conséquence puisqu'il s'agit d'une parabole, donc d'une image. Si Jésus vivait au Québec, il aurait peut-être pris plutôt pour image la graine du Peuplier qui, toute petite, donnera naissance à un arbre géant. 

Jésus n’a pas davantage argumenté et tenté de démontrer à la manière des philosophes. Sa Passion ne fut pas raisonnable, et sa Résurrection est inexplicable sur le plan biologique. De manière frontale, la virginité de Marie est contraire aux enseignements élémentaires de la science. La Présence réelle du corps et du sang du Christ dans l'Eucharistie défie la raison - et pourtant, il semble que certains miracles eucharistiques sont authentiques, et que ces miracles concordent les uns avec les autres:
https://www.collegedesbernardins.fr/magazine/article/miracles-eucharistiques-preuves-et-exemple

Jean Scot Érigène, d'après un dessin
du XIIe siècle.


Jean Scot Érigène (c.800 – c.877) fut le philosophe officiel de l’empereur Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne. Admirateur des philosophes grecs de l’Antiquité, il a cherché à marier leur pensée avec le Christianisme. Dans cette optique, Érigène professait que «la foi est compatible avec la raison». Mais ses démonstrations n’ont pas semblé convaincre tout le monde puisque ses écrits eurent maille avec la censure : ce n’est qu’en juin 2009 que le Pape Benoît XVI les réhabilita.

Peu importe, ce «la foi est compatible avec la raison» a rapidement fini par dominer la théologie chrétienne en Occident. De manière riche, saint Thomas d’Aquin «a proposé, au XIIIe siècle, une œuvre théologique qui repose, par certains aspects, sur un essai de synthèse de la raison et de la foi, notamment lorsqu'il tente de concilier la foi chrétienne et la philosophie d’Aristote (…). Il distingue les vérités accessibles à la seule raison de celles de la foi, définies comme une adhésion inconditionnelle à la Parole de Dieu. Il qualifie la philosophie de servante de la théologie afin d'exprimer comment les deux disciplines collaborent de manière «subalternée» à la recherche de la connaissance de la vérité, chemin de la béatitude». Quel grand chantier de réflexion!

Saint Thomas d'Aquin,
Par Carlo Crivelli, 1476


Mais tous n’ont pas eu la subtilité de saint Thomas. Peu-à-peu, la témérité devint telle en cette voie que le premier article du serment que devait prononcer tout prêtre nouvellement ordonné entre 1910 et 1967 se formulait ainsi : «Je professe que Dieu peut être certainement connu, et par conséquent aussi, démontré à la lumière naturelle de la raison»!

Pour nous qui vivons à plus d’un millénaire de distance, l’avenir n’a donné ni tort ni raison à Érigène : nous ne sommes simplement pas beaucoup plus avancés qu’il ne l’était à l’époque. Peut-être même que nous avons reculé.


Il y a effectivement une contradiction, voire même une opposition entre science et foi. Sur le plan méthodologique, la science pose le doute en principe premier. Or la foi est tout le contraire. Elle est une relation, une relation de confiance : avoir foi est avoir confiance et faire confiance. Aucune bonne relation ne peut se fonder sur le doute. Dans un couple, une famille ou entre amis, la confiance est au cœur de la relation. Tout acte qui brise la confiance risque de faire perdre la foi, la foi envers autrui, envers soi-même, envers l’Église, envers la justice, envers telle institution, etc. Par conséquent, comment donc science et foi pourraient-elles être si compatibles?!


De plus, des découvertes scientifiques ont mis mal-à-l'aise une «foi compatible avec la raison» en semblant contredire les textes sacrés. Par exemple, l'évolution biologique de la vie. Autre exemple, de centre de l'univers, la science a repoussé la Terre à n'être qu'une microscopique poussière dans un univers d'une immensité vertigineuse. Même notre Soleil n'est qu'une étoile parmi 200 trilliards d'autres: une étoile sur 200 000 000 000 000 000 000 000 étoiles! 

 

Pascal et le Cœur


Malgré tout, ce «foi et raison sont compatibles» a souvent été brandi comme un dogme qu’il n’est pas. Il peut alors sembler étonnant que des scientifiques profondément chrétiens n’y adhèrent pas. Je fais un détour avec Pascal.


Durant sa trop courte vie (il est décédé à 39 ans en 1662), Blaise Pascal fut un mathématicien et un physicien de génie, l’un des grands de l’histoire. Tenez bien votre tuque! À peine sorti de l’adolescence, «il clarifie les concepts de pression et de vide en étendant le travail de Torricelli».


Blaise Pascal.
Portrait anonyme du XVIIe siècle.

Quelques mots sur Pascal avant d'en arriver à sa position sur la relation science - foi.

À 19 ans, il invente la toute première machine à calculer, la pascaline, ancêtre mécanique mais fonctionnel des ordinateurs. Il écrit sur la méthode scientifique et développe le calcul infinitésimal. À 16 ans (incroyable!), il invente la géométrie projective, soit «le domaine de la géométrie qui modélise les notions intuitives de perspective et d'horizon». En 1654, «il développe une méthode de résolution du «problème des partis» qui, donnant naissance au cours du XVIIIe siècle au calcul des probabilités, influencera fortement les théories économiques modernes et les sciences sociales». 

Puis, il se consacra à des réflexions philosophiques et religieuses, domaines où se déploie à nouveau son esprit original et pénétrant. En 1656 et 1657, il publie une série de lettres, sous le titre général Les Provinciales qui remporteront un grand succès mâtiné de scandale : Pascal y dénonce notamment la casuistique, l’approche cas par cas, des Jésuites. À ses yeux, cette approche qui se veut «compréhensive» des réalités vécues par les personnes n’est en fait que complaisance. Pour Pascal, il ne s’agit que d’une pseudo-bonté qui utilise, à la manière d’acrobates virtuoses, des raisonnements complexes pour justifier tout et son contraire, tout et n’importe quoi. Évidemment, on a vertement critiqué Pascal pour son «jansénisme» qui a perdu la partie contre la puissance de frappe jésuite. Qu’est-ce donc que le jansénisme? Même les experts peinent à le définir et, aujourd’hui, le mot est utilisé pour caricaturer et dénigrer toute vie de foi exigeante! Mais en gros, disons simplement que le Hollandais Jansen (1585-1638), évêque d'Ypres, affirmait que la volonté de l'homme sans le secours divin n'est capable que du mal. Pascal en était tout-à-fait convaincu. Et pour observer l’évolution actuelle du monde, je dois avouer que l’idée n’est peut-être pas entièrement fausse… Bref, Pascal se ferait certainement des tas d’ennemis même dans l’Église s’il vivait de nos jours… Au moment de son décès, Pascal laissait inachevé un grand traité sur le Christianisme. Les fragments ont été réunis et publiés sous le titre Pensées, un livre énigmatique avec des moments transcendants.


Diagramme de la Pascaline qui fut l'une des
premières machines à calculer, sinon
la première à être vraiment fonctionnelle.

Toujours est-il que Pascal, ce scientifique visionnaire, a contesté avec force la croyance d’Érigène : «C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison» (Pensées, #278). Sans le cœur, la foi ne peut vivre et s’exprimer : «Pour ces gens-là, la parole entendue ne leur servit à rien, parce qu’elle ne fut pas accueillie avec foi», est-il écrit dans la Lettre aux Hébreux du Nouveau Testament (4;2), c’est-à-dire par le cœur : «Si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur». Au contraire, il faut l’ouvrir sans crainte.

La tradition chrétienne orientale pointe souvent dans la même direction. Elle enseigne que Dieu est à la fois connaissable et inconnaissable. Le Seigneur est «le Tout proche et le Tout autre». C’est la voie apophatique, celle qui approche le Seigneur par la négation : «Dieu, qui se révèle comme in-concevable, in-accessible, in-visible, et en même temps comme vivant, proche, intime».


Dans la tradition chrétienne encore, le cœur est le centre de l'être, la «chambre secrète» où l'on se retire pour prier le Seigneur - c'est d'ailleurs ce qu'il nous a enseigné de faire. Le cœur implique l'intériorité et l'écoute, alors qu'une religiosité de raison va vers l'extérieur et parle beaucoup.

Seul et ensemble

Ainsi au IVe siècle, saint Grégoire de Naziance pouvait écrire : «Ô Toi, l’Au-delà de tout. de tous les êtres, tu es la fin, tu es unique. Tu es chacun et tu n’es aucun. Tu n’es pas un être seul, tu n’es pas l’ensemble. Tu as tous les noms. Comment t’appellerais-je?». Dieu quitte le monde des mathématiques et du raisonnement. À la même époque, saint Grégoire de Nysse a beaucoup écrit sur la foi. Pourtant, il osera cette phrase vertigineuse : «Les concepts créent des idoles de Dieu. L’émerveillement seul saisit quelque chose».

Cet esprit s’est raréfié en Occident, sauf dans la tradition mystique. Par exemple, au XIVe siècle, un mystique chrétien anglais qui a désiré demeurer anonyme a écrit Le nuage de l’inconnaissance, livre dont la vision rejoint celle de saint Grégoire Palamas qui lui est contemporaine. L’un et l’autre réagissaient contre l’envahissement de la théologie de l’époque par la philosophie aristotélicienne valorisant la raison, au détriment de l’intuition, de la méditation, de la prière intérieure non verbale.

Mais peu-à-peu, la vision «raisonnable» de la foi s’est imposée jusqu’à devenir franchement prosaïque : la foi comme une affaire de «gros bon sens», dépouillée des miracles, des méchants dogmes et même des sacrements et de l'Eucharistie, affairée comme une abeille sans temps de méditation et de contemplation. La foi banalisée, sans émerveillement. Et une foi qui s’est retrouvée démunie face à la science qui ne la confirmait pas…


Je t’aime… moi non plus

George Lemaître, inventeur de la théorie
du Big Bang et premier à observer l'expansion
de l'univers, entre les physiciens
Millikan et Einstein.


Il est difficile de savoir jusqu’où science et spiritualité, science et foi, science et Christianisme, peuvent dialoguer. Mais tout dialogue a du bon. Nombre de savants sont croyants - et nombre de savants ne le sont pas! Inutile de donner ici une liste fastidieuse de noms, quelques-uns suffiront. Gregor Mendel (1822-1884), père de la génétique qui a défini les premières lois de l’hérédité, était moine à l’abbaye Saint-Thomas de Brno (Moravie). George Lemaître (1894-1966), prêtre et chanoine catholique, marqua l’astrophysique avec sa théorie de l’atome primitif et du Big Bang; de plus, il confirma l’hypothèse de l’expansion de l’univers et fut le premier à établir le rapport constant entre distance et vitesse d'éloignement des galaxies. Éric Salobir, un des bonzes actuels de l’intelligence artificielle, est prêtre dominicain. Michael Menzel, ingénieur et directeur principal des systèmes du télescope spatial James Webb, est pratiquant et membre des Chevaliers de Colomb, œuvre caritative catholique. 

Léon Provancher, pionnier 
de la botanique et de l'entomologie
au Québec.

Au Québec, des figures majeures des sciences naturelles ont été des religieux catholiques. L’abbé Léon Provancher (1820-1892) fut un pionnier de la botanique et de l’entomologie : il a notamment décrit pour la première fois plus d’un millier d’espèces d’hyménoptères (fourmis, guêpes, abeilles…). Le frère Marie-Victorin (1885-1944) fut un botaniste d’exception, et son livre La flore laurentienne demeure une référence encore aujourd’hui. Le clerc de Saint-Viateur Armand Savignac (1898-1994) a introduit l’horticulture et l’agriculture biologiques dans la province : il fut même l’un des fondateurs du Mouvement pour l’agriculture biologique du Québec. 

Si les relations entre les scientifiques et l’Église ont été occasionnellement problématiques, ces exemples démontrent clairement que l’Église n’est pas contre la science.

Mais… 

À SUIVRE EN MARS! 


Sources des illustrations: Wikipédia (Domaine public et PD-US), sites commerciaux pour les livres suggérés. 

lundi 1 décembre 2025

CHANT GRÉGORIEN: INTERPRÉTATIONS DISSIDENTES (Deuxième partie)

Chant grégorien. 

Interprétations dissidentes.

Deuxième article de deux.

Manuscrit de chant grégorien,
Pologne, XIIIe siècle

Le premier est ici:

1. Le nouveau Solesmes

2. Encore plus loin!
3. Le folklore à la rescousse
4. La belle place des femmes
5. Vivre et revivre

Cet automne, l'Ensemble Grégoria en résidence en l'église Saint-Pierre-de-Sorel célèbre son 10e anniversaire. Après avoir chanté lors de plusieurs messes dans nombre d'églises de la région de Montérégie-Est, Grégoria se produira pour la première fois en concert ce 21 décembre:

J'avais créé Grégoria à Montréal où je l'ai dirigé plusieurs années avant de m'établir à Sorel-Tracy. Grégoria se consacre à l'interprétation de la musique sacrée médiévale, en particulier le chant grégorien. C'est un chœur amateur constitué de femmes et d'hommes. Nous suivons les principes de Solesmes, mais nous chantons cette musique avec qui nous sommes, des laïcs, sans copier le chant monastique: le chant grégorien est tout autant une musique liturgique pour les paroisses. 

Cet article vise à vous faire connaître quelques arcanes merveilleux du chant grégorien, une musique spirituelle que nous a légué l’Église du Moyen Âge. J’y poursuis l’exploration du grégorien à la suite des articles suivants :

Et il poursuit l’exploration du Moyen Âge musical à la suite de ces deux autres articles :

 

Le nouveau Solesmes

Un des pionniers de la restauration
du chant grégorien:
Dom Joseph Pothier
dans ses habits d'évêque de
Saint-Wandrille.


Les fervents défenseurs de l'interprétation grégorienne selon Solesmes se réfèrent essentiellement aux écrits des pionniers, soit Joseph Pothier (1835-1923) et André Mocquereau (1849-1930). On ajoute aussi Joseph Gajard (1885-1972) dans la mesure où il fut le fidèle disciple de Dom Mocquereau.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Pothier

Pourtant, l’aventure grégorienne de Solesmes ne s’arrêta pas là! Elle allait au contraire vivre une petite révolution avec Dom Eugène Cardine (1905-1988).

Ce dernier étudia en profondeur les plus anciennes notations sans portée et en tira de nouvelles observations qui le menèrent à éditer un Graduel neumé en 1966, livre dans lequel les pièces en notation carrée sont accompagnées d’une notation plus ancienne en neumes sans portée. Dom Cardine fera ensuite la grande synthèse de ses recherches avec le livre Sémiologie grégorienne (1970) – dont je possède un exemplaire.

Dom Cardine est diplomate. Nulle part, il n’a critiqué ouvertement le concept d'«ictus» de ses prédécesseurs…, mais nulle part non plus il n’en a parlé, pas même dans son petit ouvrage Première année de chant grégorien. Selon lui, ce concept et quelques autres étaient trop «modernes» (influencés par la musique classique moderne) pour refléter fidèlement l’esprit d’un chant beaucoup plus ancien. Dom Cardine souhaitait donc une véritable édition critique du répertoire grégorien. 


Des ennuis de santé l’empêchèrent de la réaliser lui-même mais, avec l’appui de Dom Jean Claire, alors chef de chœur à Solesmes, deux proches de Dom Cardine allaient le faire. À noter : l’une de ces deux personnes était moine, Rupert Fischer, mais l’autre était, oui oui, une femme, Marie-Claire Billecocq (décédée en 2020). Ce Graduel Triplex parut en 1979, aux Éditions Solesmes. Il combine la notation carrée (sur portée à quatre lignes) avec deux notations neumatiques sans portée. Ces dernières notations contiennent plusieurs indices de valeur rythmique qui ont toujours été absentes de la notation carrée, notamment les lettres significatives dont j’ai parlé dans un article précédent.
Le Graduel Triplex est depuis un indispensable pour les fous de grégorien comme votre humble serviteur!

En apparence, le chant tel que pratiqué depuis à Solesmes ne semble pas très différent, mais une oreille attentive notera effectivement des différences. Une des plus frappantes est l’articulation des notes répétées (répercussions) sur une même syllabe. Dans la première moitié du XXe siècle, la pratique courante consistait à fondre ces notes en une seule valeur longue, ce qui s'est révélé erroné. 

J’ai étudié le chant grégorien avec Dom André Saint-Cyr alors qu’il était maître de chœur en l’Abbaye Saint-Benoît-du-Lac, près de Magog au Québec, une abbaye liée à celle de Solesmes. Dom Saint-Cyr suivait la voie de Dom Cardine : c’est ainsi de lui que j’ai appris à faire les répercussions, et Dom Saint-Cyr m’a expliqué pourquoi nous devions les faire, tel que discuté dans Sémiologie grégorienneAlors, si vous écoutez un enregistrement de grégorien par les moines de Saint-Benoit-du-Lac, vous entendrez les principes de Dom Cardine.

Vous pouvez aussi les écouter à travers cette belle interprétation de Marie-Claire Billecocq

À l’époque de la composition du Grégorien, il n’y avait pas d’orgue dans les églises : les accompagnements d’orgue sont donc complètement anachroniques, même s’ils flattent nos oreilles habituées aux accords! Mais il y avait des instruments de musique, dont la petite harpe utilisée ici, bien discrètement. Serait-ce là une touche profane?! Hum, les origines de l’orgue sont profanes et, depuis les années 1960, des monastères ont troqué l’orgue au profit du psaltérion, ou cithare.

 

Encore plus loin!

Mais voilà, Dom Cardine avait ouvert une porte. Des interprètes en ont profité pour donner des versions de plus en plus dégagées du temps premier, comme dans celle mentionnée précédemment de Marie-Claire Billecocq. Ce n’est pas mensuraliste parce qu’il n’y a pas ici de mesure ou de durées proportionnelles, mais les valeurs rythmiques sont variées : le rythme est donc à la fois flottant et varié, sans mesure.

Pour le «mensuralisme», voir: https://antoine-ouellette.blogspot.com/2024/05/chant-gregorien-interpretations.html

En 1975, Anne-Marie Deschamps (1933-2022) a réuni autour d’elle quelques chanteurs et chanteurs pour se consacrer à l’interprétation du chant liturgique médiéval, dont le Grégorien, selon les pistes de Dom Cardine appuyées par les travaux de la musicologue Marie-Noël Colette. En 1980, ce groupe deviendra l’Ensemble Venance-Fortunat qui a produit depuis disques et concerts. La même année 1980, l’Ensemble publie son premier disque : Le Mystère de la Résurrection. Ce fut un scandale! Jamais le Grégorien n’avait été chanté ainsi, avec une telle liberté rythmique!
https://www.youtube.com/watch?v=oCEOW5tuHxU

Comme pour les mensuralistes, cette approche soutient se baser sur les textes d’époque : «Ce travail de recherche et d’interprétation exige une continuelle référence aux manuscrits», lit-on ainsi dans les notes d’un de leurs disques. Lors d’un congrès sur le Grégorien auquel j’assistais quelques années plus tard, un spécialiste a piqué une colère contre ce groupe : «Ce sont des athées!» avait-il lancé, l’écume à la bouche! (En passant, Marie-Claire Billecocq était moniale…). Je sais que madame Deschamps jugeait ce disque imparfait et qu’elle n’a pas voulu le rééditer sous forme de compact. Mais ce fut justement l’audition de ce disque lors d’un cours d’Histoire de la musique médiévale qui a provoqué un choc énorme en moi : c’est ce disque, et notamment la pièce qui l’ouvre, qui m’a motivé à apprendre le Grégorien; c’est aussi cette audition qui a cristallisé ce que je recherchais plus ou moins à tâtons en tant que compositeur.


Le folklore à la rescousse


La grande liberté rythmique indiquée par les travaux de Dom Eugène Cardine et explorée sans complexes par l’Ensemble Venance-Fortunat rejoint les belles interprétations grégoriennes qu’avait précédemment données Chanterelle del Vasto avec la communauté de l'Arche fondée par son époux, Lanza del Vasto. Cette dernière y allait de manière intuitive et inspirée par le folklore – le folklore français et québécois est profondément marqué par le Grégorien, notamment par les modes du Grégorien. Dans mon livre Pulsations, j’avais mentionné les recherches sur le folklore canadien-français menées par Marguerite et Raoul d’Harcourt. Sur un corpus de 1000 mélodies enregistrées dans les campagnes dans la première moitié du XXe siècle, environ 10% des mélodies s’accommodaient mal des mesures et d’un rythme pulsé, et 3% d’entre elles étaient carrément en rythme libre, c’est-à-dire indépendant d’une pulsation stable. Il est donc possible que le rythme originel du Grégorien était de ce type ou tout proche.

Voici la magnifique interprétation de l’Alléluia pour saint Joseph par Chanterelle del Vasto, enregistrée en 1958 :

Dans cette voie plus libre et intuitive, certains sont allés encore plus loin. Iégor Reznikoff, un Français de famille russe, fut l’un de ceux-là. Lors du colloque grégorien que je mentionnais précédemment, son approche avait, elle aussi, fait grincer des dents : un expert avait lancé sur un ton méprisant : «Ce Russe!» - cela sonnait comme «Ce rustre!». Pourtant, Reznikoff (né en 1938) est un musicien accompli qui fut, notamment, élève d’Olivier Messiaen. Il fut surtout un mathématicien, discipline qu’il a enseignée au niveau universitaire.
https://fr.wikipedia.org/wiki/I%C3%A9gor_Reznikoff

Il publie son premier disque en 1980 : Alléluias et Offertoires des Gaules (Harmonia Mundi), disque réédité depuis. Les principes s’entendent dès la première note : liberté rythmique totale, intonations vocales non-tempérées (la gamme tempérée que nous connaissons n’existait effectivement pas au Moyen-âge), exploitation de la résonance des lieux, accompagnement discret de harpe. Ses disques suivants viennent avec des études sur la réverbération des lieux où il enregistre : Thoronet, Fontenoy, Vézelay, Mont Saint-Michel. C’est assumé, on aime ou on déteste!

Mais comme les mensuralistes et comme Venance-Fortunat, Iégor Reznikoff affirme s’appuyer sur les textes lui aussi : «L’originalité de son travail – et son sérieux, viennent du fait que, pour la première fois, semble-t-il, on met en regard les manuscrits neumatiques les plus anciens et les connaissances ethnomusicologiques» (notes du disque Alléluias et Offertoires des Gaules). Le chanteur s'en cache à peine: il désire renouer avec une certaine magie et on peut considérer sa conception comme digne d'un druide! 

Bref, à partir de l’étude des mêmes sources, on aboutit à des interprétations passablement différentes, autre preuve qu’un manuscrit ne dit pas tout et qu’à la limite, on peut faire dire bien des choses, incluant des choses divergentes, à un même manuscrit…


La belle place des femmes

Manuscrit de chant grégorien,
par Gisela von Kerssenbrock,
vers 1300.


Pour ma part, je dirige le Grégorien avec l’optique Solesmes / Cardine. Comme mentionné précédemment, il m’arrive d’emprunter à d’autres interprétations ,comme le mensuralisme, mais occasionnellement.

Je termine ce survol en soulignant un fait qui mérite de l’être. Au fil de ces deux articles, j’ai mentionné Justine Ward, Marie-Claire Billecocq. Anne-Marie Deschamps, Chanterelle del Vasto. J’ajoute que, dans des monastères bénédictins féminins, le Grégorien est évidemment chanté par les moniales, donc par des femmes. C’est le cas, par exemple, en l’Abbaye Saint-Marie des Deux-Montagnes au Québec :

Alors :

Oui, les femmes peuvent chanter le Grégorien et elles le font depuis des siècles. Donc, non, le Grégorien n’est pas réservé aux hommes!
Oui encore, des femmes ont apporté des contributions remarquables à l’art du Grégorien, tant au niveau de l’interprétation que de l’édition.

Alors, oui, les femmes ont une place, et une belle place, dans l’Église. Que cesse notre cécité et que tombent nos préjugés! Affirmer que les femmes n’y ont pas de place revient à mépriser les contributions qu’elles y apportent depuis 2000 ans.

 

Vivre et revivre

Manuscrit de chant grégorien,
enluminé par Don Silvestro dei 
Gherarducci, Florence (Italie),
XIVe siècle


À la suite des travaux de Dom Eugène Cardine, le chant grégorien a cessé d’être l’apanage de l’Église pour devenir objet d’études musicologiques et de conceptions divergentes. Il y a gagné autant qu’il y a perdu. Depuis les années 1960, il a surtout perdu sa place dans la liturgie catholique courante, remplacé par la chanson pastorale en langues communes, cela malgré l’invitation ferme du Pape Paul VI de continuer à le pratiquer. Il demeure chanté dans des monastères bénédictins (chez les moines comme chez les moniales). Au début des années 1990, il a connu un succès inattendu lors de la réédition en compacts des disques du monastère Santo Domingo de Silos en Espagne. Autrement, il est devenu bien peu chanté aujourd’hui. Mon chœur est l’un des rares ensembles laïcs à le pratiquer au Québec. On en retrouve des fois la trace dans des films se déroulant au Moyen âge… 

C’est donc un art en voie d’oubli. Nous avons du coup oublié que c’est de lui que proviennent des inventions musicales qui ont bouleversé l’histoire de la musique universelle : la notation musicale moderne dérive directement de celle inventée au Moyen âge pour le Grégorien avec clés, portées, noms des notes, etc.; jusqu’au Jazz modal qui reprend ses modes! Oublié aussi le fait que c’est à partir de lui que fut inventée la polyphonie et le contrepoint tels qu’ils se sont développés jusqu’à nous, et que c’est encore de lui qu’est née la première forme de théâtre musical en Occident, le drame liturgique, plusieurs siècles avant l’opéra.

Je suis donc fier de contribuer à maintenir vivant cet art exceptionnel et je remercie les choristes qui se sont joints à moi. Je remercie aussi les responsables de l'église Saint-Pierre-de-Sorel pour leur accueil et leur soutien. 


Sources des illustrations: Collection personnelle, sites commerciaux pour les disques suggérés et Wikipédia (Domaine public, PD-US)